Sportifs de haut niveau :

des dérives entre intérêts économiques et sociétaux

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - Modifié le 27/09/2016 par Sabine Cap'Culture Santé

Les sportifs sont confrontés aux désirs transposés de réussite des spectateurs. Ils flambent dans la lumière des projecteurs, rapportent de l’argent aux partenaires économiques et s’éteignent dans l’indifférence générale de la société. Payant peut-être le prix trop élevé du dopage et du succès. Face à un système économique mais aussi d’une société qui cautionnent ces excès pour se nourrir de spectacles et de sensations.

Athletisme
Athletisme

Les dérives d’un physique et d’un mental poussés à l’extrême

 

Sur le côté psychologique, Gunter A. Pilz, professeur honoraire à l’Institut des sciences du sport de l’université de Hanovre, parle de gladiateurs des temps modernes. L’investissement mental et physique demandé aux sportifs est tel qu’ils refusent d’écouter l’épuisement de leurs corps.

 

Pour dépasser cet épuisement, le dopage est nécessaire. Mais est-il encore réellement possible d’être un athlète performant sans prise de médicament ? Un sportif témoigne : « On s’entraîne plus qu’on est capable d’en faire, le corps aussi souffre plus qu’il n’en est capable »1. Alors, pour continuer, pour tenir et pour gagner, ils se dopent. Refusant souvent d’entendre les mises en garde et les conséquences désastreuses liés à ces médications, beaucoup développent des pathologies invalidantes, voire en meurent. La recherche de l’exploit est plus forte que le spectre d’une maladie ou d’une mort qui semblent lointaines.

 

De plus, quand l’heure de la retraite arrive, les sportifs sont dans un état d’épuisement mental important et font face à un vide mortifère. Effectivement, entourés et soutenus par une équipe et un environnement qui les poussent à se dépasser, ils perdent tout ce qui structurait leurs existences et cette absence de sens peut parfois mener à des états dépressifs profonds. Comme le souligne une psychologue, spécialiste du monde du sport : « Ils ont perdu leur épaisseur humaine, ils ne sont plus qu’une image, ils portent une carapace musculaire, et, à l’intérieur, il n’y a rien, […] il y a du vide qui est du néant […] quelque part, ils sont dans un état de mort psychique ».

 

L’argent, le nerf de l’exploit

Sur le côté économique, le sport de haut niveau devient une véritable entreprise qu’il faut rentabiliser. Perçu désormais comme un métier plutôt qu’un engagement philosophique avec des valeurs de fraternité et de partage.  Jean-Pierre Papin témoigne : « Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ? Les joueurs ont changé. Maintenant, ils font un boulot. Le métier de footballeur, c’est plus un sport, c’est un boulot. Ils sont là pour gagner de l’argent. Pas pour gagner des titres. Et ça, c’est triste de parler comme ça, je peux vous le dire ! Moi, j’en suis malade, malade… »

En effet, il faut maintenant compter avec des actionnaires, des sponsors, des équipementiers, des diffuseurs, qui attendent des retours sur investissements. Même les États investissent des milliards dans l’organisation ou la construction d’équipements en espérant des retombées économiques. Ces investissements n’existeraient pas sans  l’engouement du public, des citoyens, de la population en général, pour le sport. Un engouement qui reflète un vide sociétal ou personnel. Jusqu’où les spectateurs sont-ils responsables des dérives du sport de haut niveau ?

Un public et une société avides de spectacle

 

Un analyste dans le film de Xavier Deleu souligne : « La performance humaine est arrivée à son maximum. Mais il y a une exigence de pérennité de ce spectacle et il ne faut pas que les spectateurs s’ennuient. Il faut continuer à donner du jeu au peuple. On met donc les corps des acteurs sportifs dans des situations de plus en plus dangereuses pour eux-mêmes. Il faut voir que les sportifs deviennent comme des populations sacrifiées pour le bien de la paix sociale des autres. »

Gunter A. Pilz parle d’idoles que notre société peut aduler.  » Critiquer, plaindre ou culpabiliser les athlètes en bloc serait pour le moins naïf. L’existence même de ces gladiateurs des temps modernes est le résultat logique des valeurs prônées dans notre société. Nous vivons dans une société de la réussite et non de l’effort. Le résultat compte plus à nos yeux que le chemin parcouru pour y arriver. » Mais s’attaquer au problème de fond équivaut aussi à renoncer au principe du « toujours plus vite, plus haut, plus loin », au désir perpétuel de battre de nouveaux records. »

Pour terminer, c’est tout un système qui pousse les athlètes à leurs meilleures performances mais qui ne veut pas voir les dérives mortelles engendrées par cette recherche perpétuelle de l’exploit. Entre les désirs du public, la rentabilité exigée et la volonté d’accomplissement du sportif, l’équilibre est, certes, délicat mais pas impossible. Et surtout, se tuer pour gagner ne devrait pas devenir une normalité.

Notre dossier autour du dopage : Performance vs Santé : choisissez votre camp !

Pistes de lectures :

JPEG - 20.5 koDanbé / Aya Cissoko, Marie Desplechin : Aya Cissoko raconte ses souvenirs d’enfance à Ménilmontant, dans des conditions de vie difficiles. Frappée par une série de deuils familiaux, Aya trouve refuge dans la boxe et devient championne du monde en 2006. A cause d’une blessure, elle doit mettre un terme à sa carrière sportive et étudie aujourd’hui à l’Institut d’études politiques de Paris.
JPEG - 33.1 koS’ils savaient… : autobiographie / Laurent Brochard ; avec Matthieu Lambert : Six ans après son retrait des pelotons, Laurent Brochard a éprouvé le besoin et l’envie de se confier dans une autobiographie, véritable « thérapie » pour l’ancien cycliste professionnel. S’ils savaientretrace une épopée de seize saisons, au cours de laquelle le meilleur aura côtoyé le pire. Des débuts prometteurs chez Castorama au titre de champion du monde à San Sébastian en 1997, en passant par le traumatisme de l’affaire Festina et une fin de carrière tronquée chez Bouygues Telecom, le Manceau n’élude rien des joies et des peines qui ont émaillé son riche parcours, entre ombre et lumière. Le récit d’un homme au caractère authentique dont la nature réservée s’est parfois prêtée aux malentendus.
JPEG - 22.3 koEconomie du sport / Jean-François Bourg, Jean-Jacques Gouguet : Activité éducative à l’origine, le sport est devenu une véritable activité économique à l’échelle planétaire. Cette synthèse de référence retrace l’histoire de la conversion du sport au marché globalisé et en propose une analyse internationale.

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Le champion, sa vie, sa mort : psychanalyse de l’exploit / Claire Carrier : En analysant le statut du jeune sportif, C. Carrier constate que le corps du champion d’aujourd’hui équivaut à celui de l’esclave d’hier : entraîné pour gagner, vendu, blessé, exclu, soumis au résultat et à la loi de l’argent, soigné pour reprendre l’entraînement et non par pur souci de santé… L’auteur propose donc une prise en charge qui tienne compte de leurs besoins et de leur avenir.

JPEG - 46 koDopage dans le football / Jean-Pierre de Mondenard ; préface d’Eric Maitrot : A rebours du discours officiel, l’auteur démontre que le football est gangrené par le dopage. S’appuyant sur une documentation inédite, il montre que, largement présent dès les années 1920, le dopage a pris aujourd’hui de nouvelles formes plus insidieuses et médicalisées, et il dresse la liste des produits.

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