Nouvelle-Orléans : chanter et danser pour oublier

- temps de lecture approximatif de 16 minutes 16 min - Modifié le 16/06/2016 par FGrignoux

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Le 29 août 2005 déferlait sur la Nouvelle-Orléans le cyclone Katrina laissant la ville détruite aux trois-quarts et plus de 1200 morts. Deux ans plus tard, 40% de la population a déserté la ville et ne reviendra certainement jamais. La reconstruction est d’une lenteur incompréhensible et certains quartiers comme « Lower Ninth Ward » (quartier populaire noir) restent aussi ravagés qu’au lendemain de la catastrophe. Pire : 80 000 personnes vivraient encore dans des abris de fortune attendant toujours des aides de l’Etat. Pourtant si la ville connaît un déclin économique et social depuis un siècle, La Nouvelle-Orléans reste aux yeux du monde le lieu où coexistent différentes communautés dans un formidable creuset culturel. Entre fêtes (l’incontournable carnaval de Mardi-Gras), musique et gastronomie, la Nouvelle-Orléans ne cesse de célébrer « le bon temps ». Deux ans après le passage de Katrina, la communauté des musiciens de la ville est particulièrement touchée par le désastre. Sur les 2500 musiciens professionnels que comptait la ville, il n’en resterait que 250. Avec leur disparition, c’est la pérennité même de cette musique qui est menacée. Voici un panorama des différentes musiques de La Nouvelle-Orléans qui témoigne de leur très grande richesse et de leur influence sur le reste de la musique populaire.

L’essentiel pour comprendre :

Fondée en 1718 dans la colonie française de Louisiane, La Nouvelle-Orléans a connu un brassage de populations sans équivalent depuis trois siècles. D’abord espagnole, puis française, la région a été ensuite cédée aux Etats Unis par Napoléon. Si on ajoute à cela l’exode massif d’acadiens vers la Louisiane, après leur expulsions en 1755 par les troupes anglaises, celui des populations antillaises (notamment de Saint-Domingue) au début du XIXème siècle, la ville n’a cessé de s’enrichir des différentes migrations. A l’image de sa population, sa musique s’est enrichie elle aussi de ces différents apports.

Jazz New Orleans et Dixieland

Pour beaucoup La Nouvelle-Orléans c’est d’abord le berceau du jazz, même si ce n’est pas tout à fait vrai puisqu’on retrouve des traces simultanées de musiques « jazz » dans beaucoup d’autres états d’Amérique. Pourtant la ville va connaître à la fin du XIXème siècle l’avènement d’une musique particulière : mélange détonnant de blues, de gospel de musiques antillaises, africaines ou espagnoles et surtout de fanfares. Ce premier jazz ou Dixieland ou encore jazz « New Orleans » va poser définitivement La Nouvelle-Orléans sur la carte des grandes villes de la musique américaine. Si beaucoup d’évènements, notamment la fermeture en 1917 du quartier de Storyville, ont poussé les musiciens new-orléannais à aller gagner leur pain ailleurs, ils restent pour autant fidèles à leur culture. Le style de jazz qu’ils s’emportent avec eux dans leur valises va faire les beaux jours de Chicago et de Harlem durant toute les années 1920.

Original Dixieland Jazz Band : The Complete Original Dixieland Jazz Band (1917-1936). Le titre « Dixie jass band one step  » gravé en février 1917 par le trompettiste Nick La Rocca et sa bande, est considéré comme le premier disque de jazz enregistré.

La suite appartient à l’histoire de la musique mondiale. La Nouvelle-Orléans va donner naissance à des stars du jazz qui vont toutes laissées des traces importantes :

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Louis Armstrong

Louis Armstrong (1900-1971), Jelly Roll Morton (1890-1941), Sidney Bechet (1897-1959) ou encore King Oliver (1885-1938) ont laissé leurs empreintes dans l’histoire du jazz.

La compilation A portrait of New Orleans jazz (1997) est un excellent témoignage du jazz « New Orleans ».

Cajun, Zydeco et blues louisianais

- Les Cajuns sont les descendants directs des Acadiens venus s’installer en Louisiane après le « grand Dérangement » de 1755. Leur musique, chantée en français, accompagne surtout les bals entre voisins (les fais-do-do) et est l’expression du « bon temps rouler » (« let’s the good time roll »), sentiment fort partagé dans la région. Même si elle accepte des éléments de musiques créoles ou irlandaises depuis un siècle elle n’a pas beaucoup évoluée.

Cajun : Louisiane 1928-1939

Cette compilation rend bien compte de la musique cajun traditionnelle. On y retrouve « Allons à Lafayette » de Joseph et Cléoma Falcon, enregistré en 1928, qui fût le premier disque de musique Cajun enregistré, ou encore les violonistes réputés Dennis McGee et Léo Soileau.

Zachary Richard : Lumière dans le noir (2007). Descendant de véritables acadiens, ce natif de Lafayette s’efforce de défendre la culture cajun, à travers une carrière aussi longue que prolifique (une vingtaine d’albums). Chantant en français – langue qu’il tente de préserver- il acquiert du succès au Québec comme en France.

capenrage
En 1996 il sort l’album « Cap enragé » considéré alors comme un chef d’œuvre. Mêlant sa musique au rock, blues ou au folk, il a su moderniser la musique cajun sans pour autant la dénaturer. En 2005, il est l’un des premiers artistes à organiser des concerts de soutien aux victimes de Katrina. Il revient cette année (après sept ans d’absence) avec un album encensé par la critique.
Site internet de Zachary Richard

The Savoy Family Band : Cajun album (2003)

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Après avoir bourlinguer avec toute la « vieille » scène Cajun depuis 1977, Marc et Ann Savoy, respectivement accordéoniste et guitariste fondent avec leurs deux fils (violonistes) le Savoy Family Band. Ils enregistrent cet album familial sur le label de référence Arhoolie. Ensemble ils perpétuent une musique traditionnelle : celle des anciens Dewey Balfa, Dennis McGee ou Amédée Ardoin.

Le film documentaire « Lousiana blues » nous propose une ballade à travers les bayous à la découverte de cette musique et de ceux qui la jouent.

- Cousin noir de la musique cajun, le zydeco naît dans les années 1950 de la rencontre de la musique cajun avec le blues noir : un blues chanté en créole et accompagné par l’incongru accordéon.

chenier


Clifton Chenier (1925-1987) est incontestablement le « roi du zydeco ». Sillonnant d’abord tous les bayous pour populariser le style qu’il inventa, il connut ensuite une réputation internationale avec plus de 40 ans de carrière.

Son album « Bogalusa Boogie » (1975), plusieurs fois récompensé, reste un album de référence de ce style si particulier.

Son fils, C. J. Chenier a repris le flambeau et continue honorablement l’œuvre de son père.


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Beau Jocque & the Zydeco Hi-rollers : Beau Jocque Boogie (1993) Cet ancien mécano devient avec cet album vendu à des millions d’exemplaires la star du renouveau zydeco dans les années 1990.

A découvrir aussi : Buckwheat Zydeco

La revue Soul-Bag consacre une page à chacun de ces numéros à l’actualité du Zydeco.

- Le blues louisianais se caractérise par un jeu de piano boogie, reconnaissable immédiatement ainsi que divers emprunts aux musiques créoles, fanfares et autres spécialités de Louisiane.


prolog
Considéré comme le créateur du blues louisianais, le pianiste et chanteur Professor Longhair (1918-1980) connaît pourtant une carrière très chaotique. Il obtint enfin reconnaissance et succès dans les cinq dernières années de sa vie. Avec « Rock’n roll gumbo » (1974) et « Crawfish fiesta » (1980) qui le consacrent aux yeux du grand public, il laisse derrière lui deux albums essentiel du blues louisianais.

A écouter aussi « Junco partner (1976) »de James Booker et « The Legacy of the blues-Volume 9 » de Robert Pete Williams, tous deux représentatifs du piano boogie.


- Lightnin’ Slim (1913-1974) est l’inventeur du « swamp blues », blues des marais, né à Baton Rouge et caractérisé par une atmosphère moite dûe à l’harmonica plaintif, des voix rocailleuses et des guitares ronflantes.


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Deux harmonicistes ont rendus ce style célèbre, malgré eux :

Slim Harpo dont les titres « I’m a king bee » et « Shake your hips » ont été repris par les Rolling Stones et Lazy Lester avec « I’m a lover not a fighter » repris en 1964 par les Kinks.

A lire absolument pour bien comprendre l’avènement de ces genres musicaux en Louisiane : le livre-Cd de Sebastian Danchin « Les musiques de Louisiane »

Rhythm ‘n’blues, soul-music et funk

L’immédiate après-guerre est marquée par un retour sur le devant de la scène de la musique de La Nouvelle-Orléans. D’abord parce que le jazz Dixieland est remis au goût du jour par Louis Armstrong ou Sidney Bechet. Mais aussi parce qu’une scène rhythm’n blues locale va bientôt voir le jour, grâce aux compositions du trompettiste Dave Bartholomew.
Il compose pour les deux principales stars de la région : Fats Domino et Lloyd Price. Comme pour Stax à Memphis ou Tamla Motown à Detroit, Dave Bartholomew va créer un son particulier et rendre à la Louisiane ses lettres de noblesse. En s’entourant d’excellents musiciens, tel que le pianiste et chanteur Allen Toussaint, il va former autour de lui une véritable écurie qui sera à l’origine des premiers rock’n’roll.

La compilation New Orleans rhythm & blues rend compte de cette scène florissante.

Même si la scène new-orléannaise ne peut rivaliser avec les machines à tubes que sont Stax et Motown dans les deux décennies qui suivent, la ville enfante quelques groupes, considérés maintenant comme des incontournables de la soul-music.


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The Neville Brothers : Yellow moon (1989). Lorsque en 1977 les quatre frères Neville (Aaron, Art, Cyril et Charles) se retrouvent enfin reunis dans un même groupe, chacun des membres à déjà longtemps bourlingués et leurs carrières solos ou en groupe a déjà rencontré le succès. Amené par le chant unique de Aaron Neville (meilleur chanteur du monde d’après Sinatra), la tribu traverse les années 80 en enflammant toutes les scènes du monde. Elu plusieurs fois meilleur groupe de scène, ils enregistrent aussi des albums studios qui feront date dont ce « Yellow moon« , produit par le réputé Daniel Lanois et qui constitue un véritable « gumbo musical », ce à quoi aspirent la plupart des artistes de Louisiane. En 2006, Aaron et ses frères repartent sur les routes, en partie pour témoigner de leur affection aux sinistrés de La Nouvelle-Orléans.

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Big Chief Bo Dollis

Wild Magnolias : They call us wild / Wild Magniolias (1974-75) Réédités récemment dans un luxueux coffret, ces deux albums de la tribu Magnolias témoigne de l’originalité du répertoire louisianais. Les Wild Magnolias sont un groupe de parade formé en 1964 par le chanteur Bo Dollis pour les fêtes de Mardi Gras. L’exubérance vestimentaire, indispensable à tout bon défilé est comparable à celle de leur musique : pièces de parade incantatoires lancé par Bo et repris par un chœur sous forme de « call and response » relayées par des cuivres et une multitude de percussions.

Les Meters Formé par Art Neville, le groupe précédera les Neville Brothers dans la création du funk de La Nouvelle-Orléans. Entre 1966 et 1977, ils gravent une quinzaine d’albums tous aussi emprunts d’une musique cuivrée, syncopée et furieusement dansante.

La compilation « New Orleans funk » sortie sur l’ excellent label Soul Jazz témoigne parfaitement de cette scène extrêmement vivifiante.


Un homme à part


Dr John
Dr John synthétise à lui tout seul l’extrême richesse des musiques de Louisiane : blues, musiques créoles, rumbas, fanfares, jazz, soul et rites vaudous sont les terrains d’expérimentation de ce farfelu toujours en décalage avec les modes. Depuis quarante ans et son premier album « Gris-gris », il n’aura de cesse d’honorer sa ville natale, inventant avec le gumbo rock un mélange indéfinissable de toutes les musiques ayant à voir de près ou de loin avec la Nouvelle Orléans.

Pour aller plus loin :

Katrina a particulièrement affecté la communauté des musiciens louisianais et un élan de solidarité musicale s’est alors manifesté. Plusieurs concerts et enregistrements témoignent de cette prise de conscience commune d’un patrimoine musical qu’il ne faut pas détruire.

- Les bénéfices des albums collectifs « A celebration of New Orleans Music » et « Our New Orleans » sont directement reversés aux victimes de Katrina.

- Les albums récents des artistes natifs de La Nouvelle-Orléans sont tous des hommages à leur ville.

« From the plantation to the penitentiary » de Wynton Marsalis

« Chanson du vieux carré » d’Harry Connick Jr.

« A tale of God’s will (a requiem for Katrina) » de Terence Blanchard.

« What’s goin’ on » des Dirty Dozen Brass Band



- Le festival M.N.O.P. (Musiques Nouvelle-Orléans Perigueux) qui a lieu du 6 au 11 août est devenu le festival de référence de toutes les cultures louisianaises.

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