Musique

Mute : le petit label a bien grandi

- Modifié le 10/10/2018 par département musique

Mute fête ses 40 ans...l'occasion pour nous de revenir sur quelques albums qui ont marqué l'histoire de ce label pas comme les autres...

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C’est à Daniel Miller que l’on doit la naissance de Mute… Dans les années 60, comme beaucoup d’autres adolescents  Daniel Miller se sent très inspiré par le son brut et le côté  DIY du punk dont il admire le côté débrouillard. Pourtant, si les sons électroniques le touchent véritablement, les instruments sont alors hors de prix et ce n’est qu’en 1978, grâce à la « démocratisation » des marques japonaises (Korg et Roland) qu’il pourra acheter son premier clavier d’occasion.

Dès lors, il enregistre chez sa mère, dans sa chambre d’enfant sous le nom de the Normal  les 2 titres « TVOD » et « Warm Leatherette » de son premier et unique 45 tours . Comme nom de «label» Miller choisi tout naturellement Mute (drôle d’idée pour un label musical quand on sait qu’il signifie « muet ») et explique  que ce terme « est venu du cinéma, comme je [Miller] travaillais dans une salle de montage, je [Miller] voyais ce mot en permanence ».

Le 45 tours est pressé à 500 exemplaires, le minimum  requis, et Miller ne sait pas trop ce qu’il va faire de tous ces disques! Au final, et à sa grande surprise, grâce au bel accueil des critiques de certains magazines de presse spécialisée et à un petit coup de pouce du magasin Rough Trade de Londres (qui a fait jouer le morceau à sa clientèle) il en écoulera près de 15 000 exemplaires!

Les paroles de « Warm Leatherette » font référence à un roman de JG Ballard , Crash  publié en 1973. Cette chanson,  enregistrée au domicile de Miller,  l’a été avec du matériel sommaire, à savoir 2 magnétophones Revox B-77 et  un synthétiseur Korg 700S ce qui  lui donne ce son si particulier.

« Warm Leatherette » qui est sorti en tant que face B de « TVOD » a davantage attiré l’attention du public.  C’est un morceau précurseur  du genre de musique industrielle  qui émerge sur la vague pop électronique de la fin des années 70 au Royaume-Uni. Depuis, il a souvent été décrit comme ayant «révolutionné la musique électronique avec son esthétique punk, son son brut et son sujet sombre». Il a même été repris par de nombreux artistes dont  Grace Jones qui en fera, lors de sa tournée « A one man show » de 1981 sa chanson d’ouverture.

Avec ce succès, et grâce à l’adresse imprimée au verso de son single,  Daniel Miller commence à recevoir de nombreuses maquettes au domicile de sa mère. Mais il n’avait pas alors envisagé de lancer une maison de disque, jusqu’à ce qu’on lui présente Frank Tovey (plus connu sous le pseudo Fad Gadget) et qu’ils décident d’entrer en studio afin d’enregistrer 2 titres. « Back to nature » sera le premier single enregistré par un autre artiste que Daniel Miller pour Mute Records…celui qui fera réellement naitre le label.

Musicalement, « Back To Nature » est formé d’un rythme électronique très synthétique, d’une ligne de basse menaçante et d’une mélodie simple qui, couplée à la voix morne de Frank Tovey donne une atmosphère extrêmement lourde. On note déjà ici le  savoir-faire certain de Tovey pour les ambiances sombres, violentes et désespérées.

Pendant les 2 premières années de Mute, seuls quelques 45 tours sont produits, et il faudra attendre 1980 et les DeutschAmerikanische Freundschaft pour qu’enfin le premier album voit le jour.

Bien que « Die Kleinen und die Bösen »  soit le deuxième album pour Deutsch Amerikanische Freundschaft (DAF) il est le tout premier pour Mute. Il ne connaîtra qu’un petit succès commercial mais il permettra au label d’imposer définitivement sa réputation dans le domaine de l’électro expérimentale. Le groupe DAF, formé en 1978, appose ici, et ce pour la première fois, un coté électro à leur identité punk. Par la suite, le groupe sera  souvent cité par les critiques musicaux  parmi les groupes allemands les plus influents de la musique électronique au même titre que Kraftwerk et Can, précisant que c’est cette « bouillie électro-punk qui fait encore l’identité sonore du trio de Düsseldorf« .

Coté scène, les concerts de Fad Gadget se multiplient. Le jeune homme, timide et réservé à la ville, se déchaîne sur scène pour le plus grand plaisir de son public mais aussi de Miller qui assiste régulièrement à ses exhibitions. C’est d’ailleurs lors de l’ une d’entre elles, qu’il va rencontrer « quatre jeunes banlieusards coincés derrière leurs claviers »  qui vont lui faire une forte impression. Daniel Miller voit en eux un véritable potentiel et décide de les signer. En 1981, sort « Speak & Spell », le premier album de Depeche Mode, album grâce auquel le label va rencontrer son premier succès commercial et de ce fait vraiment décoller

Speak and spell / Depeche Mode

Cet album se caractérise par un son électro-pop marqué par l’utilisation exclusive de synthétiseurs. Le son y est efficace et les mélodies instrumentales imparables comme celle de « Just can’t get enough » qui reste un de leur tube phare malgré les années.

Seul le titre  « Any second now (voices) », qui se démarque par son côté calme et intimiste est composé et interprété par Martin Gore. Les autres morceaux sont composés par Vince Clarke et interprétés par Dave Gahan. Peu après la parution de cet album et la tournée suivante, Vince Clarke quitte le groupe faisant de « Speak and Spell »  le seul album de Depeche Mode à contenir ses chansons.

Lors du départ de Vince Clarke  du groupe, Daniel Miller ne panique pas mais bosse en sous-main pour que l’aventure Depeche Mode continue. Il garde Vince Clarke dans l’écurie Mute, une excellente idée lorsque l’on sait que par la suite, de nombreux projets à succès (Yazoo, The Assembly, Erasure) verront le jour grâce à lui.

D’ailleurs, les premiers titres Mute à entrer au classement americain Billboard sont « Only you » et « Little peace » 2 singles de Yazoo, le groupe formé par Vince Clarke avec Alison Moyet. Le premier album du duo « Upstairs at Eric’s« , atteindra quant à lui en 1982 la deuxième place de ce même classement et sera donc pour sa part le premier album Mute à y figurer.

-Upstairs at Eric’s / Yazoo

 « Upstairs at Eric’s » est le premier album du duo de synthpop britannique Yazoo (connu aux États-Unis et au Canada sous le nom de Yaz) sorti en août 1982. c’est un album que l’on peut qualifier d’accrocheur, d’innovant et d’influent. La voix puissante et bluesy d’Alison Moyet confère une touche humaine aux rythmes robotiques de Clarke, offrant aux auditeurs des chansons à la fois dansantes et sincères. « Don’t Go« ,  par exemple qui commence par l’un des riffs de synthé les plus mémorables et les plus contagieux de tous les temps trouve sa mélodie réchauffée par le rendu agressif et émotionnel de la voix d’Alison.

 Durant les années 1983-1989, même si la pop electro reste  le « fond de commerce »du label, Mute s’aventure vers d’autres horizons notamment avec le groupe australien post punk The Birthday Party avec à sa tête Nick Cave. Le groupe ne résistera pas longtemps à la vie londonienne mais chacun des membres fournira à Mute une série de collaborations et de groupes à commencer par Nick Cave and the Bad Seeds et l’album « From her to eternity ».

From her to eternity / Nick cave and the Bad Seeds

Cet album commence par la reprise très noire d’un titre de Leonard Cohen « Avalanche »  et l’on sent bien sur ce titre comme sur le reste du disque que si l’influence de la scène post-punk est certes encore très présente , le groupe tend vers une espèce de blues industriel hautement perturbé, comme sur « Well of misery » qui offre une  facette plus profonde, plus intime de Nick Cave. « A box for black Paul » la longue balade funéraire au piano qui termine cet album, ne fait que confirmer que « From her to eternity » est bel et bien un disque tourmenté qui reflète parfaitement la transition entre Birthday Party et le nouveau Nick Cave!

Dans les années 90, le succès de Depeche Mode ne faiblit pas, notamment avec l’album « Songs of faith and devotion« . Idem pour Nick Cave and the Bad Seeds et leur album « Murder ballads » , mais Miller n’est pas du genre à rester sur ses acquis  alors, en 1993,  c’est vers Richard Melville Hall, plus connu sous le nom de Moby qu’il se tourne. Son premier album sous le label Mute « Everything is wrong » ne connait qu’un modeste succès . Moby, déçu par cet accueil mitigé, surprendra tout le monde en produisant alors un album punk rock « Animal rights« qui sera un vrai désastre commercial et marquera provisoirement la fin de sa carrière. Toujours soutenu par Miller c’est en 1999 qu’ il sort « Play », album qui ne connaîtra un énorme succès qu’en 2000 après que le 4e single « Why does my heart feel so bad » soit utilisé dans un clip publicitaire. On notera que « Play » a été le premier album dont l’intégralité des morceaux a été mise sous licence commerciale à des fins médiatiques et audiovisuelles. Le passage répété de sa musique au cinéma, à la télévision et surtout dans la publicité, aura permis à Moby d’obtenir une notoriété internationale et un succès sans précédent et incitera de nombreux artistes à faire de même!

Play / Moby

Pour cet album, Moby crée ses mélodies sur des rythmiques house et trip hop, qu’il combine à des samples de gospel, de blues et de musique folk. Par exemple, « Honey » contient un sample de « Sometimes » de Bessie Jones, et « Trouble so hard » de Vera Hall alors que l’excellente reprise de « Run on »  s’inspire directement du chant traditionnel « God’s gonna cut you down ». La suite révèle quelques très bons morceaux dont le célèbre « Porcelain » et sa partition de piano à couper le souffle, quant à « South side », dans laquelle on peut reconnaître la voix de Gwen Stefani, c’est une chanson au refrain beaucoup plus pop, sans doute la plus commerciale de l’album. C’est ce mariage de l’électro et de la pop qui va faire que « Play », marquera durablement le paysage musical.

A la fin des années 90 Daniel Miller rencontre  le trio  electro Add N to (X) et se passionne pour le groupe, il sent qu’ils collent parfaitement au genre et à la philosophie du label. Le groupe sort 3 albums mais finit par se séparer. L’un de ses membres, Steve Claydon, en profite pour faire écouter à Miller une maquette enregistrée par sa petite amie de l’époque : Alison Goldfrap…Miller, sous le charme, décide de la signer sur le champ.  En 2000, bien qu’accompagné par le multi instrumentaliste Will Gregory, c’est sous le nom de Golfrap que le premier album voit le jour.

Felt mountain / Goldfrap

Le duo qui trouve son inspiration dans les bandes originales de film et assume pleinement la référence à Ennio Morricone a su garder sa personnalité et injecter dans leurs compositions des influences plus modernes offrant ainsi aux auditeurs un résultat surprenant et parfaitement maîtrisé. « Lovely Head », avec ses sifflements semble tout droit sorti d’un western  tandis que « Paper Bag »  cède la place à une ambiance du cinéma des années 50. Mais Goldfrap sait aussi créer d’autres univers passant habilement de la bossa nova de « Human » à la balade minimaliste au piano « Horse Tears » qui vient terminer ce magnifique album, parfait compromis entre tubes et expérimentation.

 

Mute  a donc  su se faire une place parmi les plus grands, et au fils des ans, des sous labels se sont créés, chacun avec son identité et ses objectifs: Novamute (spécialisé en techno), Rhythm King (spécialisé en dance music) ou Interpop (spécialisé en musique « pop ») pour n’en citer que quelques uns…

 

 Pour en savoir plus:

 

un livre:

Mute  : le label indépendant depuis 1978 jusqu’à demain de Terry Burrows

un CD:

Mute audio documents : 1978-1984 de  The Normal, Silicon Teens, Fad Gadget…[et al.]

un site:

http://mute.com/artists

Retrouvez aussi les documents Mute disponibles à la bibliothèque!

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