BRUIT ORIGINAIRE

Le poète et le phonographe

- par Département Musique

"Au temps où j'allais à l'école, le phonographe ne devait avoir été inventé que depuis peu. Il faisait en tout cas l'objet de l'étonnement général, ce qui peut expliquer que notre professeur de physique, homme porté à toute espèce d'assidu bricolage, nous ait appris à monter ingénieusement, à partir des accessoires les plus courants, un appareil de ce genre." Rainer M. RILKE

Sillons
Sillons

 

Ainsi commence Bruit originaire, texte de Rainer Maria Rilke (1875-1926), écrit en 1919. A l’époque des faits relatés, le phonographe de Thomas Edison était inventé depuis une dizaine d’années (1877). L’industrie phonographique ne devait prendre son essor qu’à partir de 1895, avec le remplacement du cylindre par le disque.
On conçoit alors l’émerveillement de l’élève Rilke devant la révélation de cette technologie à la fois si neuve et rudimentaire.

Edison et son phonographe, photo

Edison et son phonographe

 

Un morceau de carton assez souple, ployé en cornet , où l’on colla incontinent, sur l’arrondi de sa plus petite ouverture, un bout de papier étanche, comme on en utilise d’ordinaire pour fermer les pots de confiture, improvisant ainsi une membrane vibrante au centre de laquelle le geste suivant fixa, perpendiculairement dressée, une soie prise à une brosse à habits assez dure. Avec ces quelques éléments on avait fabriqué l’une des deux parties de la mystérieuse machine; récepteur et transmetteur se trouvaient tout prêts à servir, il ne s’agissait plus maintenant que de confectionner un rouleau enregistreur qui, capable de tourner sous l’effet d’une petite manivelle, pouvait être poussé jusqu’au contact de la pointe graveuse.

 

A peu près comme dans cette démonstration..

 

Voilà donc toute l’élémentaire mécanique du premier phonographe d’Edison. Les ondes sonores dans le cornet font vibrer l’aiguille qui grave son sillon dans la cire (ou le métal fin). Quand on repasse le sillon gravé sur l’aiguille, elle transmet le son dans le cornet. Le procédé semble si enfantin que Villiers de l’Isle-Adam fait dire à Edison dans son Eve future (1886) :

Il est d’une confection si simple qu’elle ne doit rien aux matériaux de provenance scientifique. Abraham aurait pu le fabriquer et y prendre empreinte de sa vocation. Une barbe d’acier, une feuille de papier à chocolat, ou peu s’en faut, un cylindre de cuivre et l’on emmagasine les voix et les bruits de la terre et du ciel.

 

Enregistrement de la voix d'Edison sur une feuille d'aluminium

Enregistrement de la voix d’Edison sur une feuille d’aluminium

 

Rilke poursuit son texte et décrit l’effet produit par la découverte du son enregistré :

(…) voici que, tremblant, chancelant, sortait du cornet de papier le son qui, un instant plus tôt, était nôtre, et qui maintenant, incertain sans doute, indescriptiblement bas et hésitant, et par moments défaillant, nous revenait. L’effet produit était à chaque fois absolument parfait. Notre classe n’était pas précisément des plus calmes, et il n’a pas dû y avoir beaucoup d’instants où elle fut capable d’atteindre, avec un tel ensemble, à un pareil degré de silence. Le phénomène restait d’ailleurs tout aussi surprenant, oui, proprement bouleversant, d’une fois à l’autre.

Découverte féconde pour le poète, qui imaginera ensuite, dans une lettre de 1926 à son éditeur, de pouvoir étendre le procédé afin de faire chanter les vibrations dessinées dans les plis et mouvements, marques et sillons de l’Univers :

Et ne serait-ce pas une chose inouïe de mettre en sons les signatures innombrables de la création qui durent dans le squelette, dans la pierre, en mille endroits selon les tournures et les variations les plus étranges ? La fissure dans le bois, la démarche d’un insecte, (…) quel cadeau pour notre ouïe, si l’on réussissait à transformer en événement auditif ce zigzag…

 

Emouvante prémonition poétique, alors que les moyens techniques de la restitution sonore en étaient au balbutiement.

Pourtant, cent ans plus tard, si l’oreille a pénétré, via la bioacoustique notamment, au coeur de l’infrasonore, plus rares sont les tentatives de transcrire les tracés et reliefs des objets du monde.

 

Ambitieux, le projet Architectural sonarWorks   propose de traduire en musique la cartographie des villes. Hauteur, densité, tracé des bâtiments, des vides et des voies, dessinent la partition urbaine, dans une tonalité qui évoque Philip Glass.

Poésie plus immédiate, celle du projet Years de Bartholomaüs Traubeck. Proche de l’intuition de Rilke, son travail réalise l’empreinte sonore de différentes essences d’arbres à partir des granulations, stries et couleurs d’un disque de bois…
Ecoutez le son (transcrit pour piano) du pin ou du chêne..

 

[Extraits de Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke, traduction de Hans Hartje et Claude Mouchard, ed. Le Livre de Poche, 2017.]

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