Le label anglais Warp a 20 ans

- temps de lecture approximatif de 17 minutes 17 min - Modifié le 15/06/2016 par FGrignoux

En 1989 à Sheffield naissait Warp Records, label qui contribua grandement à faire entrer la musique électronique dans les foyers, et dont les productions dessinèrent très tôt les contours d’un nouveau genre : l’electronica. La Cité de la Musique à Paris accueille pour fêter les 20 ans du label un plateau exceptionnel réunissant sur deux soirées les 8 et 9 mai prochains quelques grands noms (Nightmares On Wax, Aphex Twin, Plaid…) et des signatures plus récentes (Flying Lotus, !!!, Hudson Mohawke…).


Warp 20


- We Are Reasonable People.

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Steve Beckett et Rob Mitchell


1989, Steve Beckett, Rob Mitchell et Robert Gordon travaillent tous 3 dans le magasin de disques et studio « Fon », installé dans un hangar désaffecté à la périphérie de Sheffield. Dans un climat qu’ils sentent favorable, ils décident de se lancer dans l’aventure de la production en fondant WARP Records (magasin et label). Le verbe « to warp » signifie endommager, distordre, voiler. Ses créateurs ont choisi d’en faire l’acronyme de We Are Resonable People (nous sommes des gens raisonnables / réfléchis).

- Au bon endroit au bon moment : Sheffield, 1989.

Cette ville industrielle du nord de l’Angleterre doit à sa municipalité de gauche dans les années 1970 d’être pourvue de nombreuses salles de concert et d’initiatives en faveur de la création. C’est de ce terreau favorable qu’ont émergé durant les années 1970 des groupes comme Human League, Cabaret Voltaire ou Heaven 17, dont l’influence fût énorme sur la génération suivante.

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Cabaret Voltaire


Sheffield

Fin des années 1980 : La scène musicale est en pleine ébullition, portée par des DJs érudits aux sets aventureux jouant de plus en plus de ces disques ovnis en provenance de Detroit et de Chicago. Manchester et la scène « Madchester » s’essoufle, celle-ci a durant les années 1980 sculpté les oreilles des clubbers en absorbant notamment l’acid-house de Chicago, et en s’imposant comme le centre nevralgique de la rave-culture.
Sheffield va peu à peu la supplanter en imposant un son à la pointe, inspiré et sans compromis.

A voir, 2 excellents documentaires (en anglais) sur la scène musicale de Sheffield :

Made in Sheffield et sa suite en deux parties : The beat is the law


- Warp 1989-1995 : les débuts


Fusionnant techno, EBM, funk robotique, et dans une moindre mesure hip hop, les premières productions du label sont à l’image de la diversité musicale des clubs à cette période, où les courants se télescopent et s’absorbent les uns les autres. The Forgemasters (dont fait partie Robert Gordon), Nightmares on Wax et Sweet Exorcist (avec Richard H. Kirk, fondateur 15 ans plus tôt de Cabaret Voltaire) sortent les trois premiers maxis vinyle estampillés Warp.
Warp encourage ses artistes à dépasser le traditionnel format maxi et à sortir des albums. L’ambition est claire : faire entrer cette musique dans votre salon. Warp adoptera ainsi une attitude marketing en décalage par rapport au modèle classique des labels techno, qui sortent à un train d’enfer maxis sur maxis.
Des journalistes donneront à ce genre naissant le nom d’IDM (Intelligent Dance Music) qui collera durablement au label. Cette étiquette est contestée par Warp, pour qui le terme « intelligence » utilisé pour les compilations « Artificial intelligence » est plutôt dérivé de la terminologie informatique.

1990 : Le single eponyme du duo LFO (référence Wap5) et ses infrabasses devastatrices est le premier grand succès commercial pour Warp avec 130000 exemplaires vendus.
1991 : l’album Frequencies suivra et deviendra un album marquant de la discographie Warp.
1992 : le succès de la compilationArtificial intelligence
Artificial Intelligence
imposera Warp comme un label aventureux et éclectique : on y croise déjà Autechre et Richard D. James (sous le pseudo ‘The Dice Man’), qui deviendront par la suite des artistes majeurs du label, mais aussi Richie Hawtin (sous le pseudonyme ‘Up !’).

LFO : Frequencies (1991)
LFO Frequencies
Minimaliste, direct et très élégant, Frequencies du duo Low Frequencies Oscillations (Mark Bell + Gez Varley) fait le pont entre le son techno des pionniers de Detroit (Derrick May en particulier), et l’electronica naissante. Le succès retentissant de LFO fera de Mark Bell un producteur couru, qui a depuis travaillé pour Björk sur Homogenic ou encore Depeche Mode sur Exciter.


Aphex Twin : Selected ambient works vol.2 (1994)
Selected Ambient Works II
Les paysages sonores compilés dans ce Selected ambient works Vol.2 sont torturés, tendus, souvent inquiétants. Attention, les ambiances d’Aphex Twin évoquent plus les couloirs de l’hôtel du Shining de Stanley Kubrick qu’un cocktail au bord de la piscine. Une musique asphyxiante donc, qui deviendra un classique de son auteur.

- Warp 1995-2001 : l’âge d’or

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Richard D James

Cette période représente pour beaucoup l’âge d’or de Warp. Aphex Twin, Autechre, Plaid et Squarepusher notamment, vont pouvoir exprimer de manière extensive leur créativité, en déroulant chacun une discographie pléthorique. Apparus dans les premières compilations du label, cette deuxième génération d’artistes Warp vont en définir le son pour les années à venir.
La dominante techno des débuts cède la place à une forme rythmique mutante, plus déstructurée, avec des sons plus abrasifs, et une tendance plus marquée à l’expérimentation, mais aussi des mélodies affirmées : l’electronica.

La compilation Blech 2 (1996) est un excellent condensé du label (+ quelques titres sortis chez Ninja Tune) en une mosaïque de 44 titres assemblés en virtuoses par PC & Strictly.
Les grands classiques de la discographie Warp paraissent aujourd’hui étonnamment accessibles, alors que ce n’était pas gagné en 1995 :

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Autechre

les breaks, les distortions digitales, les voix hachées et passées à la moulinette numérique n’emportaient alors l’adhésion que d’un public marginal. Avoir su les populariser et en imposer la nouvelle grammaire est une des grandes victoires de Warp, et des labels qui ont fleuri dans son sillage (Planet Mu, Morr Music, Rephlex…).
Arrêtons nous à travers une sélection de disques sur quelques uns de ces héros électroniques maison :

Aphex Twin : Richard D James LP (1996)
Richard D James LP

L’homme aux multiples pseudos se révèle ici sous son vrai nom, Richard D James. Il y convoque en schyzophrène toutes ses facettes musicales : mélodies naïves, beats drill’n bass, envolées lyriques et expérimentations autistes s’y côtoient allègrement. Nous plongeons dans un univers tout aussi inquiétant qu’excitant, dont le spectre s’étend de l’ambient à l’electro la plus radicale.

Autechre : Tri Repetae (1995)
Tri Repetae

Troisième album du duo composé de Sean Booth et Rob Brown, c’est aussi un des plus représentatifs de leur première période. Synthèse sonore parfaite d’abstraction mathématique et de poésie, leur musique, bien que très centrée sur le rythme, s’étend en de longues plages à la fois ‘ambient’ et fiévreuses. Le virus est travaillé en laboratoire, son effet psychédélique est garanti : hypnotisés par le chant des machines, on devine au loin de discrètes et poignantes mélodies.

Squarepusher : Hard normal daddy (1997)

Premier véritable album de Tom Jenkinson pour Warp, Hard normal daddy sort en 1997. Il fait se rencontrer jungle hallucinée, claviers jazzy et basse slappée caféinée. Plus encore que pour Aphex Twin, le style Squarepusher a été par la suite maintes fois imité. Difficile cependant d’égaler la dexterité de Tom Jenkinson à la basse, qui elle n’est pas électronique !

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Music has the right to children

Boards Of Canada : Music has the right to children (1998) Cet album est magique. Peut-être le meilleur jamais sorti sur Warp. Enregistré dans un grenier à la campagne par Michael Sandison et Marcus Eoin, Music has the right to children est la nostalgie faite electronica. Rythmiques syncopées, beats hip hop filtrés,

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Boards of Canada

caresses analogiques, samples brumeux, déphasages psychédéliques, voix fantômatiques, spirales extatiques : l’univers de Boards of Canada est unique, et les compositions irréprochables.

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Plaid : Double figure (2001)

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Plaid – Double figure (2001)


Ed Handley et Andrew Turner (anciennement en trio sous le nom The Black Dog) mélangent brillamment mélodies pop et breakbeat savant. Aboutissement logique d’un beau parcours discographique, ‘Double figure’ est un modèle d’electronica arrivée à maturité. Coloré, inventif et décalé.

- Warp de 2001 à aujourd’hui

Le déménagement des bureaux à Londres, et la mort du co-fondateur du label Rob Mitchell, marquent le début d’une nouvelle ère.
Même si le mouvement electronica reste très vivant, la magie opère moins bien qu’avant, tant le son Warp est devenu la norme et a été cloné. La révolution digitale a été bien assimilée par les nouvelles générations de musiciens pour qui les délires psychédéliques d’Autechre se digèrent aussi facilement qu’une valse.

Plus de rock :

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Chk Chk Chk : Myth takes (2007)
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Broadcast : tender buttons (2005)

Steve Beckett a su anticiper cet essouflement en ne s’enfermant pas dans l’electronica, mais en s’ouvrant au contraire à d’autres horizons musicaux : le post rock de Tortoise (Standards sort en 2001), le math rock de Battles (Mirrored en 2007), le post punk de Chk Chk Chk (Louden up now en 2004 et Myth takes en 2007), sans oublier l’electro pop grâcieuse de Broadcast, signés sur Warp dès 1997.

Plus de hip hop :

Lex
Le hip hop gagne lui aussi du terrain,
Une branche du label nommée Lex Records va matérialiser en 2001 le mariage de l’electro et du hip hop. Petit frère de Warp agissant comme un label à part entière, Lex va se tourner vers le continent américain en signant Tes, Boom Bip, Subtle, Non Prophets, Danger Mouse…

La maison mère n’est cependant pas en reste niveau hip hop avec l’arrivée en 2001 des rappeurs New Yorkais d’Anti Pop Consortium et du producteur de Chicago Prefuse 73.

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Une offre de téléchargement : bleep.com

Le raz de marée internet va pousser le label à diversifier son offre de musique en passant au numérique.
En 2004 est lancé Bleep.com, plateforme de téléchargement de fichiers audio numériques. Là où beaucoup se sont mis les consommateurs à dos en proposant des fichiers sous DRM, Warp se démarque avec des mp3 de bonne qualité et sans DRM. Cette attitude lui permet de surnager à l’heure ou le téléchargement explose.

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Warpfilms

Créée en 1999, cette société indépendante de production cinématographique partenaire de Warp Records a déjà plusieurs succès à son actif dont This is England réalisé par Shane Meadows en 2006.
Le site de WarpFilms

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- Warp c’est aussi une identité visuelle très forte :

Le soin apporté au graphisme et à la manière de présenter la musique a toujours été une préoccupation importante pour Warp. A la fois en réaction aux criardes années 80 et en communion avec l’esprit minimal et discret de labels techno comme Underground Resistance à Detroit, Warp va se forger une image mystérieuse et unique en faisant appel au groupe de graphistes Designers Republic.
Le logo au futurisme rétro a résisté à l’épreuve du temps.



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Autechre EP7


Au minimalisme classieux des légendaires pochettes mauves succède aujourd’hui une certaine diversité, la participation de Designers Republic se faisant moins systématique. Les pochettes Warp n’en restent pas moins identifiables, et souvent marquantes.

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Gang Gang Dance
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Various : Warp influences
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Battles

Le site Sleevage.com décrypte (en anglais) la pochette d’une édition limitée du dernier Autechre : Quaristice

Les vidéos sont elles aussi très soignées. Les clips de Come to daddy et Windowlicker réalisés par Chris Cunningham ont fait date !

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…dans le clip de « Come to daddy »

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Le DVD WarpVision regoupe une grande partie des clips vidéos illustrant entre autres des titres de Plaid, LFO, Sweet Exorcist, Luke Vibert…

- Quelques liens et un livre

Le programme des deux soirées exceptionnelles à la Cité de la Musique les 8 et 9 mai

Les disques du label sur notre réseau


L’excellent livre et mine d’informations de Rob Young (en anglais) : Warp – Labels unlimited

Le très complet blog français WarpFrance

Votez sur le site Warp20.net pour élire vos 10 morceaux préférés du label, qui combinés à leur top 10, composeront la future compilation du 20è anniversaire.

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