Brouillages de pistes : une courte histoire du remix

- temps de lecture approximatif de 17 minutes 17 min - Modifié le 29/08/2018 par La COGIP

"De tous temps les hommes..." Ont recyclé. En musique, ce que l’on connaît depuis quelques décennies sous le nom de remix est né à la fin des années 1960 en Jamaïque. Etonnant, un de ses jumeaux est né à Fire Island dans l’état de New York au début des années 1970.

Dans les deux cas la piste de danse l’a fait naître. L’état de transe que procure la danse a poussé quelques producteurs à innover, à son service, en allongeant les morceaux, en prolongeant la partie instrumentale etc… Bref en remodelant le morceau original ils ont créé le remix. Mais qui sont-« ils » ? Nous allons nous concentrer pour faire simple sur deux scènes à l’origine de cette petite révolution : la Jamaïque avec King Tubby, et la scène disco New Yorkaise avec Tom Moulton.

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King Tubby

On peut lire sur l’un qu’il est l’inventeur du remix, avec cette manière de re-travailler la matière brute, de la re-composer, ce qui a ouvert la voie à une multitude de genre de musique électronique.

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Tom Moulton

Et sur l’autre qu’il est l’inventeur du remix, du maxi 45 tours, du ’one-side medley’…

Tout est vrai.

Ce qui vous attend dans cet article :

-  King Tubby et les Sound Systems en Jamaïque dès la fin des années 1960
-  Tom Moulton aux Etats-Unis : disco et naissance de l’extended mix…
-  Pendant ce temps dans le Bronx
-  Les grandes évolutions du remix des années 1980 à aujourd’hui

Mais avant, qu’est-ce qu’un remix ?
Cet article n’ouvrira pas de débat philosophique sur la citation, l’intertextualité musicale et les limites de la composition. Il propose simplement un éclairage sur la naissance de cette forme musicale dans la musique populaire, et ses mutations durant les dernières décennies.
Définissons le tout de même brièvement. Il s’agit selon wikipedia, qui le dit suffisamment bien d’« une version revisitée d’un morceau musical, réalisée en studio ou parfois en live (en direct) avec des techniques d’édition audio, destinée en général aux DJ pour les clubs. (…) Une version remixée peut aller d’une simple version longue (qui réutilise alors la plupart des arrangements de la version originale) à une adaptation dans un genre musical radicalement différent de l’originale : des morceaux pop ou RnB peuvent par exemple être remixés en dance, house, techno, voire en acoustique ou en orchestration classique. »

JAMAIQUE 1960-1970

Le travail de studio des producteurs jamaïcains dès les années 1960 va donner naissance à une forme musicale de re-création proche de ce que l’on appelle aujourd’hui le remix. La scène locale des années 1960 puis 1970 voit l’avènement du ska, du rocksteady, reggae et du dub. Autant de musiques remuantes (parfois lentement) et s’adressant donc pour une large part au corps. C’est là que le producteur va intervenir, à l’écoute et au service du danseur. De nouveaux aventuriers du son vont faire du studio et de la table de mixage un véritable instrument. Ce qui paraît aujourd’hui banal mais l’est beaucoup moins à l’époque. Dans ces années, les Etats-Unis ont Phil Spector, l’Angleterre a Joe Meek ou George Martin. La Jamaïque a Lee Scratch Perry, King Tubby, Rubby Redwood…

Ils vont d’abord populariser les mixes instrumentaux des morceaux reggae, appelés ‘versions’. On imagine facilement l’intérêt que cela peut représenter : outre mettre en avant les qualités musicales de l’instrumentation, tout MC en herbe peut poser sa voix et chanter. King Tubby est à la pointe de cette scène, et dès 1967 il produit des ‘versions’, en perfectionne la technique. De simple instrumentaux, les ‘versions’ se muent en véritables terrains de jeux pour expérimentations de studio.

En parallèle se développent en Jamaïque les Sound Systems : des groupes de DJs se faisant concurrence, proposant de faire danser en jouant les derniers disques à la mode. C’est vers eux que se tournent d’abord les producteurs, pour tester leurs dernières créations, en envoyant aux Sound Systems des ‘dubplates’ (disque en exemplaire unique, destiné à la promotion). Si la réaction du public est bonne, le disque pourra être ensuite pressé en nombre sous la forme classique du 45 tours, avec en face B la ‘(dub) version’.

Le dubplate est très pratique car il permet à moindre coup et rapidement aux producteurs de soumettre leurs créations à l’épreuve du dancefloor, et ainsi de corriger le tir, affiner une direction musicale prometteuse etc… Cet outil ouvre naturellement la porte à l’expérimentation, le risque étant minimisé.

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Lee Scratch Perry aux studios Black Ark

 

 

En quoi est-ce du remix ? Le morceau original va subir toutes sortes d’altérations, et ce ne sont pas les idées qui manquent : la console (table de mixage) permet de remixer le morceau en coupant la piste vocale, en mettant l’accent sur certains aspects, en ré-assemblant parfois des passages, et en les enrichissant d’effets comme l’écho, la réverbe, le delay, la saturation… Les bandes magnétiques peuvent elles aussi subir les assauts du producteur, servant de ‘sampleur’ avant l’heure, voire d’instrument de par les manipulations possibles : actions sur la vitesse de défilement, le sens de la bande, l’altération du support…

Un livre :

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Lloyd Bradley : Bass Culture – Quand le reggae était roi (Allia, 2005)

Quelques disques :

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Flashing echo : Trojan in dub 1970-1980
Attack dub : rare dubs from Attack Record 1973-1977 / Bunny ’Striker’ Lee, remixeur
Dub echoes : Sonic excursions in dub and beyond : Jamaican kings meet electronic futurists worldwide
Studio One disco mix : the original
Dub from the roots/ King Tubby
Dub specialist : 17 dub shots from Studio One / Clement « Coxsone » Dodd
Studio One dub / Clement « Coxsone » Dodd

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Studio One dub. vol. 2 : the original / Soul Dimension, Soundstorm, The Gladiators, …
Version dread : 18 dub hits from Studio One / Sound Dimension, Winston & The New Establishment, Basil Daley…
African Dub : chapters 1, 2, 3 & 4 / Joe Gibbs
Arkology / Lee Scratch Perry
La série des « Evolution of dub »

NEW YORK DISCO

Changement de décor, nous sommes au milieu des années 1970 à New York. Même logique qu’en Jamaïque, la musique va suivre (ou anticiper) le désir du danseur : les morceaux vont s’étirer à la recherche d’un effet de transe, amplifié par l’aspect hypnotique du rythme métronomique et du son futuriste des synthétiseurs… Une des figures de ce renouveau musical est Tom Moulton. C’est à lui qu’on attribue la paternité du ‘disco mix’ ou ‘extended mix’ (sorte de version alternative rallongée et à la sauce disco d’une production). Qui est-il ? Un amoureux de musique noire et de danse, qui après un peu de mannequinat, et divers jobs dans l’industrie musicale comme représentant, se lance dans la production.

Il part d’une observation simple : le format habituel des morceaux (orientés radio) dépasse à peine les 3 minutes, et c’est tout juste le temps qu’il faut au danseur pour commencer à s’abandonner à la musique. A l’époque le matériel du DJ était rudimentaire, enchaîner proprement deux morceaux n’était pas aisé, et résultait invariablement dans une perte de dynamique et d’élan. Tom Moulton va mettre sa vision en pratique et casser ces codes : il va travailler chez lui et mettre au point avec les moyens du bord (et du temps) un mix continu de 45 minutes de musique soul dansante sur une bande magnétique qu’il donnera à un DJ de Fire Island. Le succès est immédiat. Et la disco envahit la planète, en passant par les clubs.

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Toujours au service de sa vision, et au service de la danse, il invente un peu par hasard le 12inch c’est-à-dire le maxi 45 tours. Pour ceux qui ne suivent plus, il s’agit d’un single vinyle au format 30 centimètres (taille des 33 tours) ne contenant en général qu’un titre par face, celles-ci pouvant désormais prendre leur temps et atteindre facilement les 6 à 7 minutes (contre 3 ou 4 pour un 45t) et ainsi abriter les fameux ‘extended mix’ dans lesquels Moulton excellera.

Illust :

« a Tom Moulton mix »

En quoi est-ce du remix ? Pour ses multiples innovations, Moulton est souvent considéré comme l’inventeur du remix. Ses ‘extended mix’ sont de parfaits exemples de relecture et ré-assemblages de parties d’un morceau pour en créer un nouveau. Il y ajoute sa touche de groove, sa science du tempo et de l’équilibre, avec pour obsession de le rendre plus dansant : il prolonge l’introduction, dédouble certaines parties, fait disparaître puis réapparaître certaines pistes. Avec pour seul instrument la console de mixage.

La face B des 12inch deviendra progressivement la face privilégiée des remixes et autres versions instrumentales ou alternatives, et ce tant pour la disco que pour la pop et autres genres n’utilisant pas nécessairement l’électronique dans leur formule de base. Cet article de Next.Liberation explique bien cet accident heureux, et ses implications techniques. En résumé ce nouveau format s’accompagne d’un bond qualitatif dans la dynamique des sons gravés sur le disque, et une optimisation du volume, poussant même les clubs à se ré-équiper et revoir leur sono ! Le 12inch permet aussi au DJ de localiser bien plus facilement le break d’un morceau, car à cet endroit la densité du sillon est différente… (cf cet article de wikipedia) L’album « Never can say goodbye  » de Gloria Gaynor sort en 1975, et propose pour la première fois (pour une production à visée clairement commerciale) une face entièrement mixée, les trois titres s’enchaînant en continu sur 19 minutes.

Moulton dira avec une pointe d’ironie que le ce disque laissait enfin assez de temps au DJ pour courir chercher un sandwich durant sa performance.

L’article ’Dessine-moi un Moulton’ de Next.Liberation (cité plus haut)
Une longue interview (en anglais) sur le site disco-disco
Un article sur la carrière de Tom Moulton

Deux livres :

Illust : turn the beat, 99.5 ko, 541x700

Turn the beat around : l’histoire secrète de la disco / Peter Shapiro
Disco / Florent Mazzoleni

Quelques disques :

Philadelphia international classics : the Tom Moulton remixes
Disco : a fine selection of independent disco. Modern soul and boogie 1978-1982
Disco 2 : a further fine selection of independent disco, modern soul and boogie 1976-80

Illust : Disco 2, 127.6 ko, 468x468

Deep disco culture. 02 : underground disco rareties & future club classics
The M+M mixes. Volumes 1, 2 et 3 : NYC underground disco anthems & previously unreleased exclusive disco mixesCompilations regroupant des titres de divers artistes ou groupes produits ou remixés par John Morales aux studios M+M.

Bob Blank : The Blank Generation : Blank tapes NYC 1975-1987

DANS LE BRONX

New York c’est aussi le Bronx, et les expérimentations de Kool Herc avec les platines, comme nous le racontions dans un précédent article : Dans les années 1970, Kool Herc « commence à isoler la partie instrumentale des morceaux funk et en particulier le break de batterie (le breakbeat), et à les enchaîner à l’infini (platine 1 -> platine 2 -> platine 1…). Il a l’idée d’utiliser deux copies du même disque pour étirer les rythmiques les plus populaires en véritables morceaux. C’est l’invention du breakbeat (ou Merry-Go-Round).

Cette esthétique du collage en direct via les platines, puis du sample avec les machines, constituent les fondations de la musique hip hop, qui est donc par essence un mix de divers éléments pré-enregistrés.

Grandmaster Flash nous explique dans cette vidéo ce qu’est le ’break mix’, c’est à dire l’enchaînement à l’infini avec deux platines de la partie rythmique d’un même morceau (le même disque tourne sur les deux platines). Il nous fait par la même occasion une démonstration des diverses techniques du DJ (scratching, crossover…)

Afrika Bambaataa sample la rythmique de ’numbers’ de Kraftwerk, y ajoute une autre mélodie du groupe : celle de ’Trans Europe Express’. Il mélange les deux et rappe par dessus, pour créer l’hymne ’Planet rock’. Est-ce un megamix ? Un remix ? Un medley ? Une reprise ?

L’originalité du collage et la créativité déployée par les producteurs de hip hop dans l’assemblage des sons font de leurs instrumentaux bien plus que de simples remixes, bien que les techniques en action soient comparables.

Ici comme pour le dub et pour la disco comme nous venons de le voir, les limitations technologiques ont engendré par diverses stratégies de contournement et de détournement, de nouvelles formes musicales. En l’occurrence la naissance d’une nouvelle esthétique mettant en vedette le collage, la citation, s’appuyant et prolongeant l’héritage de la soul et de la funk.

Et à force de mélanges et de ré-assemblages, la frontière de la simple citation est plus que franchie. En résulte dans cet exemple un joyeux fourre-tout à l’époque un peu trop radical pour la maison de disque des Jungle Brothers :

POP ET REMIXES : Années 1980

Dans les années 1980, la mode du remix a envahi les faces B des 45t et maxi 45t avec plus ou moins de réussite… Leur qualité varie bien sûr, de la simple version instrumentale vaguement reliftée au remix qui dans un autre média pourrait se voir estampillé ‘art et essai’. La visée de ces remixes lorsqu’ils sont pris un minimum au sérieux est avant tout d’emmener le morceau vers le dancefloor et les clubs en prolongeant ses parties rythmiques, mais aussi en y accolant une rythmique plus dansante, souvent plus synthétique avec l’aide de boîtes à rythmes. Un maquillage sonore qui sur certains morceaux va plus gâcher que sublimer. Il n’existe en effet pas de formule magique du remix et les raccourcis peuvent faire mal.
Mais restons plutôt sur le positif : des groupes comme The Residents (actifs depuis 1974) ou plus tard Negativland ou Art of Noise brouillent les pistes de la citation et de la composition et font du collage leur grammaire. D’autres comme New Order ou Depeche Mode, expérimentant avec les nouvelles frontières musicales ouvertes par les synthétiseurs étaient très impliqués dans la production de leurs propres remixes.

 

Avant de figurer sur le premier album du groupe, le morceau était sorti dans une version différente pour une compilation du label Some Bizarre :

Ce dernier titre illustre bien l’émergence d’une autre forme de remix, dans laquelle seule subsiste de la version originale la piste vocale. Kevin Saunderson, un des pères fondateurs de la techno à la fin des années 1980, fût un des premiers à s’illustrer dans cet art.

C’est la grande mode du remix, et les prix désormais abordables du matériel audio sont pour beaucoup dans cette explosion. Et c’est à croire que tout se remixe, y compris les émissions de télévision, les commentaires sportifs…

« oh la barre ! » (Footbrothers – Il suffit d’un ou deux excités ft Thierry Roland & Jean-Michel Larqué / 1990)

 

« j’vous trouve un p’tit peu hargneux quand même » (Bassline Boys – On se calme / 1989)

VARIETE ET REMIXES : Années 1990

Au début des années 1990, la variété s’empare du concept avec par exemple Mariah Carey, dont les tubes ont le plus souvent leur version ’dance’ (plus réorchestrée que remixée), elle est surtout une des premières artistes mainstream à faire figurer en featuring (chanteur invité) un rappeur dans un de ses remixes : le ’bad boy’ remix de son titre Fantasy , produit par Puff Daddy et avec en rappeur Ol Dirty Bastard. Cette rencontre alors improbable est aujourd’hui la norme, et le R’n’B et le rap sont devenus (très) grand public.
Et ce croisement bénéficie aux deux parties, chacun bénéficiant du public (et acheteur potentiel) de l’autre. Les rappeurs multiplient les featurings de chanteuses soul ou variété pour leurs refrains. On dépasse ainsi largement les frontières du remix, mais celui-ci reste à l’origine du croisement entre la variété et les musiques dîtes ’urbaines’.

La musique électronique, car c’est dans sa nature, s’est elle aussi emparée du remix, à des fins commerciales mais souvent aussi, et heureusement artistiques. Les plunderphonics (collages sonores) et plus récemment mashups en sont des évolutions, dont le flou artistique s’étend aussi à la question du droit d’auteur : les artistes cités / remixés ne sont pas toujours consultés.

Les quelques remixes qui suivent ne sont pas officiellement reconnus par les auteurs originaux mais valent néanmoins le détour.


Les 2ManyDJ’s font se rencontrer les Stooges et Salt N Pepa dans ce mashup réussi (une fois n’est pas coutume).

Jon Oswald atomise les Doors. (1991)

Quand Cassetteboy remixe Obama.

Acid Pauli (aka Console aka Martin Gretschmann) remixe la reprise par Johnny Cash de ’I see a darkness’ de Bonnie Prince Billy (200X).

Les suivants sont dans les clous :

Carl Craig vrille ’Angola’ et monte en spirale la voix de Cesaria Evora (2003).
Autechre déconstruit le déjà chaotique ’Ecobondage’ de Merzbow et le transforme en champ de bataille désolé (1997).

Petite discographie pour finir :

Voici quelques exemples de disques de remixes (artistes remixeurs, ou remixés), parmi un océan de titres.

Compilations d’artistes remixeurs :
Aphex twin – 26 mixes for cash (Warp, 2003)
Four Tet – Remixes (Domino, 2006)
Diplo – Descent work for descent pay (Big Dada, 2008)
Funkstörung – Appendix ( !K7, 2007)

Compilations d’artistes remixés :
Björk – Bastards (remixes de l’album « Biophilia »)
Kings of Convenience – Versus (remixes de l’album « Quiet is the new loud »)
Depeche Mode – Remixes 81-04
Depeche Mode – Remixes 81-11

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