L’étrange Monsieur Lovecraft

- par Myriam B.

2018, année Lovecraft ?

Lovecraft
Lovecraft copyright: Futurilla

Quand on évoque Lovecraft, les premiers mots que l’on entend sont souvent « Cthulhu », « folie » et « Grands Anciens ». Concernant l’image qu’on a de l’auteur lui-même, elle n’est guère des plus engageantes. On pense communément à une sorte de personnage halluciné, raciste et mal à l’aise socialement si ce n’est carrément coupé du monde.

Malgré cette vision somme toute assez caricaturale, force est de constater que l’influence de Lovecraft est partout. Musique, cinéma, jeux vidéo, littérature, jeux de rôle, etc … tous ont emprunté à l’univers lovecraftien, au point que beaucoup de personnes sont familières de ce dernier sans avoir jamais ouvert aucun livre de l’auteur. Phénomène qui n’est pas près de s’arrêter puisqu’on prévoit pour cette année 2018 : un remake du film culte Herbert West Re-animator pour le mois de décembre ainsi que l’adaptation de l’Appel de Cthulhu en jeu vidéo.

Toutefois, 2018 est aussi la date anniversaire des 10 ans du passage de l’œuvre de Lovecraft dans le domaine public. Et pour l’occasion, de nombreuses initiatives ont vu le jour un peu partout en France visant à réhabiliter l’homme et l’œuvre. Ainsi, pendant que les éditions Mnémos travaillent sur la publication d’une Intégrale Lovecraft avec une nouvelle traduction — projet financé par une mobilisation populaire sans précédent qui a réuni plus de 395 000 € — on a vu fleurir une exposition sur les mythes et les cauchemars chez Lovecraft dans le cadre du festival de Gérardmer, une BD biographique H.P. Lovecraft : celui qui écrivait dans les ténèbres aux éditions 21g, ainsi que l’excellent Guide Lovecraft par Christophe Thill. Il faudra cependant attendre 2019 pour enfin voir arriver la traduction française de la célèbre biographie I am Providence par S.T. Joshi chez ActuSF. De quoi ravir afficionados et néophytes.

Avec toutes ces nouvelles recherches sur celui que l’on surnomme « l’homme de Providence », un nouveau portrait de l’auteur émerge, plus nuancé et plus complet, s’éloignant petit à petit de cette image qui circulait jusqu’alors.

 

Une enfance torturée ?

Jusqu’à ces dernières années, nous n’avions en France qu’une vision parcellaire de la vie de Lovecraft, essentiellement convoyée par la préface de Démons et merveilles de Jacques Bergier, l’essai de Houellebecq H.P. Lovecraft — Contre le monde, contre la vie ou le documentaire Toute marche mystérieuse vers un destin : le cas Lovecraft de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic.

Dès le début, Lovecraft nous y est présenté comme un être à part : un enfant souffreteux, sombre, sans amis et cerné par la démence. Certes, on ne peut nier que la folie a fait partie de son enfance et qu’elle deviendra par la suite un thème récurrent dans son œuvre. Alors qu’Howard Phillips Lovecraft n’a que 3 ans, son père est interné des suites d’une neurosyphilis qui lui fait perdre l’esprit et l’usage de son corps. Il est également vrai, comme on l’a souvent lu, que madame Lovecraft a pu se montrer une mère étouffante à l’équilibre mental précaire sur la fin de sa vie. Cependant, si l’on sait avec certitude que Lovecraft souffrait de terreurs nocturnes ─ fait qu’il aborde dans sa correspondance et dont il tirera les « maigres bêtes de la nuit », créatures sans visage qui apparaissent dans La Quête onirique de Kadath l’inconnue, il s’avère que les rumeurs selon lesquelles il eut été lui-même atteint de neurosyphilis ou qu’il ait lui-même été en proie à la démence soient totalement infondées. En outre, les travaux entrepris montrent qu’il est compliqué de réellement savoir ce que le jeune Lovecraft savait à cet âge de la maladie de son père ou même s’il a pu lui rendre visite pendant son internement.

Contrairement à ce que le mythe du poète torturé voudrait, on découvre en France par l’important travail biographique ainsi effectué que Lovecraft a vécu sous l’œil attentif de ses proches. Dans la maison familiale, il grandit entouré de sa mère, de ses deux tantes, et de son grand-père maternel qui s’avère un père de substitution aimant et soucieux d’éveiller la curiosité de son petit-fils. En sa compagnie, dans le confort de la bibliothèque familiale, le jeune Lovecraft découvre des univers fascinants comme l’Orient des Mille et une nuits, la mythologie antique ou les sciences. C’est également à cette période que son grand-père partage avec lui son amour pour le fantastique et l’horreur à travers la lecture de contes gothiques ; plantant sans le savoir une graine qui, en germant, donnerait naissance à l’un plus grands représentants du genre. Développant un réel engouement pour l’astronomie, le jeune Lovecraft se plaît même à créer ses propres revues scientifiques qu’il diffuse auprès de certains de ses amis qui partagent son attrait pour cette discipline.

Ainsi, le jeune Lovecraft, s’il n’a pas eu une enfance des plus faciles, était donc non seulement un gamin enjoué, mais aussi un enfant avide d’échanger avec les autres autour des sujets qui le passionnent. Le mythe de l’enfant solitaire, taciturne et tourmenté que nous avions jusque-là en prend de fait un sacré coup.

 

Lovecraft «  Contre le monde, contre la vie » ?

Qu’en est-il alors de la xénophobie de l’auteur ? Les nouvelles recherches apportent, elles aussi, un nouvel éclairage sur cette facette de sa personnalité ?

Sur ce sujet, sans réhabiliter aucunement Lovecraft, celles-ci nous permettent de faire ressortir une certaine conflictualité chez cet auteur. En effet, l’important travail biographique effectué, nous permet d’entrevoir un homme à la pensée complètement clivée et dénuée de logique face à la question de l’autre. Pétri de contradictions, Lovecraft, qui se dit conservateur et antisémite comptera parmi ses plus proches amis Robert Bloch et Samuel Loveman qu’il admire à la fois en tant qu’hommes et en tant qu’auteurs ; mais surtout, il épousera en 1924 Sonia Greene, une jeune femme juive d’origine ukrainienne, divorcée de surcroit. Il n’annoncera son mariage à ses proches qu’une fois celui-ci prononcé, par courrier. Ses échanges épistolaires avec ses tantes montrent que son épouse n’était clairement pas la bienvenue dans la famille, révélant comment l’éducation qu’il a reçue a pu peser dans la formation de sa xénophobie.

À la manière de ses personnages qui sont à la fois attirés et terrifiés par les savoirs des anciennes civilisations, Lovecraft nous apparait désormais comme un homme profondément divisé ; à la fois captivé et effrayé par la différence. C’est cette nouvelle image de Lovecraft qui transparaît dans les ouvrages écrits récemment.

 

La légende de l’ermite

Dans un témoignage publié dans les Cahiers de l’Herne, Robert Bloch exprimera son étonnement quant à la représentation que les essayistes et les critiques ont pu faire de Lovecraft. Alors qu’on le décrivait comme un reclus à la mine sombre, Bloch parle lui d’un homme bien différent : un homme chaleureux, plein d’humour, toujours à la recherche du contact avec autrui et appréciant de voyager. Mais alors pourquoi cette image ?

Il semblerait que l’on ait cristallisé dans l’imaginaire commun, l’attitude qu’a eue Lovecraft dans une des périodes les plus compliquées de sa vie, sans doute pour servir la légende. Adolescent, Lovecraft fait face à un échec terrible quand durant ses années de lycée, il réalise qu’il ne comprend absolument rien aux mathématiques; matière indispensable au projet professionnel qu’il chérit : devenir astronome. Il n’obtient pas son diplôme, et se voit ainsi refuser l’accès à l’université de Brown qu’il admirait tant. Il sombre alors dans la dépression et va se réfugier dans l’écriture poétique et la lecture de pulps (revues de fiction typiquement américaines proposant de la science-fiction, du polar, de l’aventure et de la romance). Pendant près de trois ans, Lovecraft s’isole.

Mais, si la littérature lui sert pendant un temps à se couper du monde, c’est aussi elle qui va lui redonner sa place dans la société. C’est plus précisément par son goût pour les magazines pulp que va s’exercer ce retour. En 1913, avide lecteur de ce type d’ouvrage, il va adresser à la revue The Argosy publiant Fred Jackson, une vive critique des écrits de ce dernier dont les romances insipides exaspèrent Lovecraft. Cette missive va donner lieu à un vif échange entre Lovecraft et les défenseurs de Jackson au sein des colonnes de la revue, et susciter l’intérêt du président de la United Amateur Press Association (UAPA). Au sein des associations de presse amateur, Lovecraft a enfin trouvé sa place. Par son implication dans la presse amateur, Lovecraft circule beaucoup et se fait un bon cercle d’amis avec lesquels il entretient une importante correspondance (on estime désormais celle-ci à 100 000 lettres ce qui est beaucoup pour un homme soi-disant asocial), parmi lesquels les auteurs Robert E. Howard (Conan le Cimmérien), Clark Ashton Smith (L’empire des nécromants) ou Robert Bloch (Psychose, Le cabinet du docteur Caligari).

C’est d’ailleurs sur les conseils de ceux-ci qu’il va se lancer dans l’écriture fictionnelle. Il ne s’y était jusque-là que peu essayé avec seulement deux textes dans son enfance : La bête de la Caverne (1904) et L’Alchimiste (1908). Sans eux, Lovecraft n’aurait sans doute jamais accouché de cet univers qui nous est désormais si familier. On est donc loin de l’image qui a été largement diffusée en France par la préface de Démons et Merveilles, où Lovecraft y est dépeint comme un « reclus omniscient qui n’est jamais sorti de chez lui ».

 

Lovecraft, les dessous de la création d’un mythe

Il ne faut pas non plus oublier le rôle que certains de ses amis ont eu dans la construction du mythe lovecraftien. En effet, si nous connaissons Lovecraft aujourd’hui c’est en grande partie grâce à eux. De son vivant, Lovecraft publie ses textes dans des revues amateurs ainsi que dans des pulps comme Weird Tales. Si son œuvre ne laisse pas les lecteurs indifférents, loin de là, ce type de magazine ne touche qu’un lectorat limité. En outre, si Edwin Baird, le premier rédacteur en chef de Weird Tales, était un fervent partisan de Lovecraft, son remplaçant, Farnsworth Wright, se montrera beaucoup moins enthousiaste rejetant presque systématiquement ses textes, même ceux qui feront sa postérité comme L’appel de Cthulhu. La situation devient telle que Lovecraft ne prend quasiment plus la peine de soumettre ses textes au grand dam de ses amis qui vont parfois le faire sans le lui dire. Quand il décède le 15 mars 1937, Lovecraft est pleuré par ses lecteurs issus de la culture pulp et de la presse amateur, mais reste un inconnu dans le milieu de la littérature.

C’est là que ses amis et admirateurs entrent en scène. Ceux-là même qui ont tenté de faire publier ses textes à son insu vont s’unir autour du seul et même objectif : sauver son œuvre. Pour cela, ils vont préserver l’ensemble de ses écrits, et tenter d’extirper Lovecraft de la sphère restreinte du pulp pour lui assurer la reconnaissance qu’il méritait en tant qu’écrivain. Pour ce faire, August Derleth et Donald Wandrei vont monter leur propre maison d’édition qu’ils baptisent Arkham House en référence à la ville fictive d’Arkham dans laquelle Lovecraft situe l’action de bon nombre de ses récits. Leur but premier est de publier la totalité des textes de Lovecraft sous forme de recueils ainsi qu’une partie de son abondante correspondance. Rapidement, la petite maison d’édition publie The Outsiders and Others (1939) qui sera bientôt suivi de plusieurs autres livres, sauvant ainsi Lovecraft d’une disparition quasi-certaine et l’embarquant sur le chemin de la notoriété.

Cependant, la volonté d’arracher l’étiquette d’auteur de pulp que portait Lovecraft va de son côté partiellement échouer au profit de la naissance du mythe Lovecraft. À cela plusieurs raisons. On peut sans trop se tromper, dire que la première tient aux choix éditoriaux qu’a fait Arkham House. En effet, parallèlement à la publication des œuvres de Lovecraft, la maison d’édition va décider d’étoffer son catalogue en s’ouvrant à d’autres auteurs. Assez vite, elle va alors publier certains des auteurs amis de Lovecraft tels Robert E. Howard ou Clark Ashton Smith, devenant par la même occasion une maison spécialisée dans la littérature de l’imaginaire. À peine a-t’il été sorti du pulp que Lovecraft s’est ainsi retrouvé affublé d’une nouvelle étiquette, celle de la littérature de genre. Pour la seconde raison, il faut examiner d’un peu plus près l’attitude d’August Derleth. Celui qui a sauvé l’œuvre de Lovecraft et lui a assuré une certaine postérité l’a aussi travestie.  Tout d’abord en apposant le nom de Lovecraft sur des textes de sa composition, ou même en publiant des soi-disant textes collaboratifs Lovecraft-Derleth qui n’en étaient absolument pas. Mais c’est surtout en déposant un copyright sur le « Mythe de Cthulhu » qu’il a tourné le dos à ce qui était cher à Lovecraft.

Avec ce label, Lovecraft est devenu mondialement connu, un sous genre de la littérature fantastique est apparu et toute une littérature inspirée des univers lovecraftiens va voir le jour, avec des textes plus ou moins réussis pour certains. Quand on se que Lovecraft désignait lui-même de manière assez péjorative cette tendance qu’avaient certaines personnes à vouloir relier l’ensemble de ses créations sous la coupe d’un mythe, parlant ainsi de « yog-sothotheries », on peut sans trop se tromper, dire qu’il n’aurait pas donné son accord pour la création de ce label. D’autant que si l’on peut comprendre qu’un auteur ou cinéaste envie de lui rendre hommage à travers une œuvre — comme le souhaiterait Guillermo del Toro qui, profondément marqué par les textes de Lovecraft, désespère de pouvoir un jour adapter Les montagnes hallucinées au cinéma — cela s’est très rapidement transformé en une mercantilisation du nom de Lovecraft. Aspirant à la littérature généraliste le voilà qui s’est ainsi trouvé labélisé, son nom désormais rattaché à des produits dérivés de toutes sortes qui n’auraient sans doute pas été de son goût.

Loin de vouloir bâtir une hagiographie de Lovecraft, l’ensemble des ouvrages publiés ces dernières années apparaissent avant tout comme animés par un désir d’exhaustivité. Ainsi, il ne s’agit pas dans ces ouvrages de mythifier l’auteur ou de passer certains aspect peu reluisants de son existence mais plutôt de chercher celui qui se cache derrière la légende en mettant en évidence ses qualités, ses défauts et ses contradictions. Faire advenir l’homme et l’œuvre, cachés derrière le mythe, voilà l’objectif que se sont donnés ces gens qui ont en commun d’avoir été fortement marqués par les textes de Lovecraft. Montrer l’écrivain sans fard et dans toute sa complexité, un projet d’envergure phénoménale quand on pense à la montagne que représente sa correspondance et à la personnalité complexe de Lovecraft.

Avec des travaux d’une grande qualité comme c’est le cas pour Le guide Lovecraft de Christophe Thill ou Lovecraft au cœur du cauchemar publié sous la direction de Jérôme Vincent et de Jean-Laurent Del Soccoro, ces passionnés nous permettent de découvrir Lovecraft avec un regard neuf et de prendre toute la mesure de l’influence de celui-ci. Peut-être est-ce finalement au 21e siècle, grâce à eux, que Lovecraft sortira de l’ombre du « Mythe de Cthulhu » auquel il a injustement été inféodé pour être reconnu pour ce qu’il est : un grand auteur américain.

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