Sélection hivernale (1/4)

Episode 1 - Littérature générale

- Modifié le 21/12/2017 par Myriam B.

Le département Langues et Littératures vous propose la première partie de sa sélection de lectures hivernales, consacrée à la littérature générale.

Sélection hivernale
Sélection hivernale

Sa mère, Saphia Azzeddine

Dans Sa mère, Saphia Azzedine nous invite à suivre le parcours de Marie-Adélaïde, une jeune femme née sous X, qui a la rage au ventre.
Marquée du sceau de l’abandon et du rejet, elle s’est construite dans une opposition constante au monde qui l’entoure. Contre cette mère inconnue qui n’a pas voulu d’elle, contre les milieux populaires dans lesquels elle a grandi et qui ne sont à ses yeux qu’ignorance crasse et médiocrité, contre la bourgeoisie dont elle est persuadée d’être issue, et dont les représentants ne sont que des coquilles vides coupées du monde.
Alternant entre répliques cinglantes et envolées lyriques, Saphia Azzeddine nous offre un récit vibrant sur une jeune femme en quête d’une identité et d’une appartenance.
Un roman percutant, vif et drôle, à l’image de son héroïne.

 

Les huit montagnes, Paolo Cognetti

Avec Les huit montagnes (lauréat du prix Strega 2017), Paolo Cognetti raconte l’histoire intime d’hommes et de femmes confrontés à l’irrésistible appel de la montagne.
Pietro et Bruno ont une dizaine d’années lors de leur première rencontre. L’un est un citadin originaire de Milan, fils d’un passionné de montagne, et l’autre un jeune berger du Val d’Aoste. Là-haut, dans les montagnes de Grana, les deux enfants s’apprivoisent le temps d’un été, et Bruno initie rapidement Pietro aux secrets que recèle cette nature merveilleuse. Des années plus tard, après la perte de ce père qui aimait tant ces lieux, Pietro repart pour Grana pour renouer avec son passé.
Un superbe roman d’inspiration autobiographique sur la solitude, la filiation et l’amour fou que la montagne peut inspirer aux hommes. Un récit initiatique à mettre entre les mains de tous les amateurs de randonnée ou de nature.

 

Avant que les ombres s’effacent, Louis-Philippe Dalembert

Voici l’histoire de Ruben Schwarzberg, né en Pologne en 1913, devenu un médecin renommé de Port au Prince. En janvier 2010 Haïti est secoué par un violent séisme. La petite-cousine de Ruben, médecin elle aussi, arrive avec les sauveteurs volontaires. Pour elle Ruben va renouer avec son passé et accepter de se plonger dans ses souvenirs. Il va lui raconter comment il a pu profiter du décret-loi voté par la république d’Haïti en 1939 déclarant « que tout individu persécuté à cause de son ethnie ou de sa foi peut trouver refuge sur le territoire sacré de la nation ».
Louis-Philippe Dalembert est un excellent conteur qui nous promène avec humour, grandeur et dérision, de la Pologne à Haïti en passant par l’Allemagne et Paris au côté de son héros qui nous fait espérer que la vie est un voyage où le pire n’est pas sûr.

 

Une histoire des loups, Emily Fridlund

Madeline, quinze ans, est une adolescente solitaire et un peu sauvage qui vit avec ses parents, des anciens hippies, dans une cabane isolée du Minnesota. Un jour, une famille s’installe dans la maison de l’autre côté du lac : une jeune femme, Patra, avec son petit garçon de cinq ans, Paul. Ils seront rejoints plus tard par le père, plus âgé, astronome en déplacement professionnel. Madeline devient la baby-sitter du petit Paul, et passe de plus en plus de temps avec cette famille si différente de la sienne, d’autant plus que l’été – et donc la fin des cours – arrive. L’adolescente entre petit à petit dans ce foyer qui la fascine, ne saisissant qu’à moitié ce qui se cache derrière la fragile gaieté de cette mère et la sourde autorité du père. Très vite dans le roman, on apprend qu’un drame va se produire, qui marquera à jamais la vie de Madeline. On l’attend, on le redoute. Une des grandes forces de l’auteur est de nous rapprocher petit à petit de la vérité, sans jamais la nommer ni l’expliciter véritablement.
Porté par une ambiance pesante comme une chape de plomb, un roman initiatique glaçant qui flirte avec le thriller psychologique.

 

Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel

Jean a bientôt cinquante ans. Il a écrit un scénario un peu fou sur l’auteur de Moby Dick : The Great Melville. Personne ne veut de son scénario, mais lui pense que si quelqu’un doit le réaliser, ça doit être Micheal Cimino, et personne d’autre : Le dernier GRAND réalisateur de cinéma pour raconter la vie du dernier GRAND auteur de fiction.
Jean a peu de besoins dans la vie : son lit, sa télé écran plat pour regarder des films – surtout Apocalypse Now qu’en cet été 2015, il regarde quotidiennement- et pour s’alimenter : quelques repas au fast-food le plus proche, porte de la Bastille, et surtout, beaucoup de cigarettes, avec beaucoup –beaucoup !- de vodka.
Jean ne cherche pas la consécration dans la réussite sociale : ce qu’il veut, lui, c’est rencontrer des gens aux têtes « mystiquement alvéolées », et trouver dans les livres, dans les films, des petits instants de vérité, infimes mais suffisants, qui passeraient devant lui comme des « daims blancs effarouchés ».
À la recherche de tout ça, accompagné du dalmatien de son voisin, Jean rencontre des personnages tous plus étranges et comiques les uns que les autres –de Mme Figo (sa concierge), à Isabelle Huppert- et dans cette quête, peut-être que Jean se perd un peu.
Passant du comique au tragique, Yannick Haenel nous livre là un roman un peu hors norme où la vie et ses aléas se mêlent à d’autres instances plus grandes, plus belles : la littérature, le cinéma… et la possibilité de croire en son étoile, même quand on est un peu loser et que notre plus grand désir, c’est de croiser un daim blanc au coin de chaque rue, chaque boulevard de Paris.

 

Les fantômes du vieux pays, Nathan Hill

En pleine campagne présidentielle, une femme d’un certain âge agresse le gouverneur Packer, candidat du parti conservateur. L’avocat de celle que l’on appelle désormais « Calamity Packer » prend alors contact avec Samuel, fils que sa cliente a abandonné à l’âge de 11 ans et écrivain raté, pour lui demander de rédiger une lettre témoignant de la moralité de sa mère, afin de la sortir de ce mauvais pas. Menacé de poursuites par son éditeur à qui il doit de l’argent, et désireux de se venger de cette femme partie sans un mot du jour au lendemain, Samuel y voir une opportunité : surfer sur le buzz médiatique de l’affaire, en écrivant un livre choc sur cette mère qu’il veut voir réduite à néant.
Un livre qui explore le passé de l’Amérique des années 60 à nos jours et pose un regard critique sur les médias, les réseaux sociaux, le consumérisme, et le monde de l’édition. Un régal.

 

Résultat de recherche d'images pour "avant tout se poser les bonnes questions"Avant tout, se poser les bonnes questions, Ginevra Lamberti

Gaia, la trentaine, est une jeune femme italienne comme tant d’autres. Etudiante en langues eurasiatiques, éternelle thésarde, elle représente cette génération actuelle d’Italiens qui, malgré de hautes études se voit condamnée à errer de petit boulot en petit boulot, sans aucune perspective de réel avenir professionnel. Préparatrice dans une pizzeria, opératrice en centre d’appels, hôtesse d’accueil dans un bar-restaurant, les jobs s’enchaînent, toujours plus maltraitants et vides de sens les uns que les autres.
Plus que le seul monde du travail, c’est l’avenir médiocre, voire le no future, qui attend ces millions de jeunes Italiens que Ginevra Lamberti croque d’une plume acerbe et drôle. Elle dépeint ainsi un pays dont les villes touristiques, détruisent la qualité de vie de leurs habitants au profit d’hypothétiques visiteurs, et dans lequel le no man’s land professionnel condamne toute une génération à l’instabilité.
Avec ce premier roman, Ginevra Lamberti réussit un véritable tour de force : tirer d’un sujet aussi sombre un roman lumineux et frais. Une belle réussite.

 

Le chien, la neige, un pied, Claudio MorandiniLe chien, la neige, un pied par Morandini

Adelmo Farandola est un vieil homme qui vit reclus dans les Alpes depuis des lustres. Véritable ermite, il limite ses contacts avec les habitants de la vallée, n’y descendant que lorsque ses provisions sont épuisées et que la montagne ne subvient plus à ses besoins. La solitude et l’âge aidant, Adelmo perd petit à petit la raison et la mémoire, jusqu’à sa rencontre avec un chien particulièrement bavard qui décide de rester auprès de cet homme fantasque et revêche le temps d’un hiver. À la fonte des neiges, le duo trouve un pied humain encore pris dans la glace…
Un beau roman sur les affres de la vieillesse et de la folie, avec pour toile de fond les rigueurs de la vie en haute montagne. Un roman sombre et dépaysant à l’atmosphère envoûtante.

 

Comment j'ai rencontré les poissons par PavelComment j’ai rencontré les poissons, Ota Pavel

Ota Pavel était originaire de la belle Bohême tchécoslovaque, région propice à l’épanouissement du corps et de l’âme des enfants, dans les années 30-40.
Le père d’Ota Pavel, monsieur Leo Popper – imbattable représentant en matière d’aspirateurs de la marque Electrolux en vente à domicile, un bon vivant, un doux rêveur et un grand passionné de la pêche et de toute sorte des poissons, apprend à petit Ota l’art de vivre la vie comme une fête. Et Ota, en bon élève, applique à la lettre le savoir de se réjouir de tout, sans attendre l’avenir meilleur qui n’apportera peut-être rien de plus beau.
On a du mal à croire qu’Ota Pavel a écrit ce livre de souvenirs, plein de tendresse et de joie de vivre, pendant son internement à l’hôpital psychiatrique, suite à une grave dépression. C’est son psychiatre qui lui a offert un cahier et un stylo…

 

Par le vent pleuré, Ron Rash

Avec ce roman court et condensé, Ron Rash nous emporte une nouvelle fois dans les Appalaches, avec son savoir-faire incomparable pour raconter la beauté des grands espaces et des drames humains.
Au centre de l’histoire, une rivière, comme souvent, par laquelle l’histoire découle et ramène les personnages au cours de l’été 1969. C’est une crue printanière qui rouvre les plaies en faisant surgir de vieux ossements de la rivière, ressuscitant ainsi la sirène des Appalaches qui donne son titre au roman dans la version originale, The Risen.
46 ans plus tôt, à l’été 1969, une jeune fille Jane « Ligeia » Mosely, originaire de Floride est envoyée chez son oncle et sa tante à Sylva après une sombre affaire de fugue dans une communauté hippie. Pour Eugene et son frère ainé Bill, Ligeia arrive comme un souffle d’air frais dans cette petite ville conservatrice qui semblait complètement préservée de la révolution contestataire et du summer of love qui secouaient les Etats-Unis.
Ces allers-retours entre 1969 et ce présent, dans lequel Eugène se heurte au silence et aux non-dits de son frère, nous permettent de comprendre comment les deux frères ont suivi des destins diamétralement opposés avec l’un qui a autant réussi sa vie que l’autre l’a ratée.
Sur fond de bande sonore de l’époque avec les Grateful Dead, Jefferson Airplane, Steve Miller ou encore Doobie Brothers… c’est la première bière, les substances illicites, les rêves de liberté et peut-être bien l’amour dont nous parle ici Ron Rash.

 

Point cardinal, Léonor de Récondo

Ce qui ressort de plus évident dans Point cardinal, c’est que la banalité du changement, son évidence, est un bouleversement. Père de famille tranquille, Laurent devient une femme. Par étape, son travestissement cesse d’être une excentricité pour devenir une réalité quotidienne.
Pas de revendication politique, pas de rébellion, juste le corps et l’esprit qui aspirent à autre chose. Face à cette normalité, l’entourage de Laurent se recompose, se heurte, s’interroge. Il faut réapprendre à vivre avec quelqu’un qui est enfin vrai, qui est sorti de la clandestinité et du mensonge.
L’écriture de Léonor de Récondo traite un sujet complexe avec subtilité, en échappant à la démonstration forcée, en s’appuyant sur des détails aussi précis que la sensation du tissu sur la peau. Se sentir bien dans son corps, ce n’est pas une demande tonitruante, plutôt un bonheur simple et qui mérite une langue épurée pour ne pas travestir les sentiments.
Point cardinal réussit à dédramatiser ce changement sans nier les difficultés, et en se gardant bien d’émettre tout jugement définitif sur les personnages.

 

Une toile large comme le monde, Aude Seigne

Internet modifie nos vies comme rarement une technologie a pu le faire et rares sont les écrivains qui ont cherché à le mettre en évidence. Il faut avouer que la virtualité des relations, faites de messages courts, d’images ou de musiques offre peu de prises à la description et manque de matérialité. La grande idée d’Aude Seigne est d’avoir donné un corps à Internet, en se concentrant sur les câbles sous-marins, ce réseau qui relie les océans et surprend par sa fragilité. Malgré tous les satellites survolant notre planète, la plus grande partie des échanges passe sous la surface de l’eau.
À partir de ce constat, elle fait se rencontrer des gens qui s’interrogent sur l’emprise de ce réseau, depuis le poseur de câbles, jusqu’au concepteur de jeux vidéo, en passant par une écologiste et une amoureuse du code informatique. Soudain, ils ont envie de souffler, de se libérer de cette masse d’informations et d’imaginer la vie sans Internet. La fin de cette technologie est un fantasme apocalyptique qui pourrait rapidement devenir réactionnaire ou naïf, pas ici.
On sent dans ce roman une grande connaissance, à la fois des réalités concrètes d’Internet mais aussi des courants de pensées contradictoires qui en émergent. Il est clairement fait référence à la série américaine Mr. Robot, mélange de paranoïa technologique et d’appel à la révolution radicale par des activistes. Cependant, Aude Seigne ne s’arrête pas là, elle présente à la fois ce que l’on gagne en quittant Internet, mais aussi ce qu’on y perd. Il n’y a pas de paradis après la fin de ces technologies, l’humain reste tout aussi démuni, sans doute parce qu’il se rend compte qu’il lui incombe toujours de donner du sens, avec ou sans câbles sous-marins.

 

Éléphant, Martin Suter

Dans une grotte située dans la banlieue de Zurich, un SDF du nom de Schoch se trouve un jour nez à nez avec la plus extraordinaire des créatures : un éléphant rose miniature qui brille dans le noir. Pour son créateur, le cupide docteur Roux, il s’agit enfin de la réussite génético-commerciale qui va le propulser au sommet de la sphère scientifique. Cependant pour Kaung, le Brahmane chargé du bien-être de la mère porteuse du petit éléphanteau, cet animal prodigieux tient plus du miracle que de la chimère scientifique. Et un miracle, ça ne se commercialise pas, ça se protège. Unis dans leur désir de protéger cet animal improbable, des hommes et des femmes vont se trouver, se reconstruire, et découvrir qui ils sont vraiment.
Entre conte et récit aux accents futuristes, Martin Suter nous offre ici un magnifique roman sur une humanité qui tente de sauver le peu d’innocence et de magie qui persistent encore.

 

 

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