L’écriture d’un deuil impossible

- par FL

Ils s’appellent Pauline, Martin, Agathe, Inès, Camille, Gabriel, Léopoldine, Anatole ; ils sont des enfants éternels. Des enfants morts de maladie ou dans un accident et qui ne grandiront jamais. Tout naturellement un écrivain frappé de ce deuil absolu, pour ne pas renoncer à certaines images, cherche par l’écriture à évoquer l’enfant disparu, l’enfant du temps des souvenirs communs. Les mots, s’ils ne triomphent pas à redonner la vie, sont le matériau à opposer au silence. Comment les écrivains s’en sortent-ils face à cette mort scandaleuse ? Que nous disent leurs textes sur le regard que nous posons, ou refusons de poser, sur la mort ?

 

L’écrivaine japonaise Yūko Tsushima qui a perdu son fils de 8 ans écrit :

 Dans notre monde la mort d’un enfant, ou une autre mort aussi cruelle, est devenue une chose oubliée dans notre vie de tous les jours, au point qu’il faille expressément la raconter sous forme de récit

 

De quelques enfants éternels

 

Pauline, quatre ans, fille de l’universitaire Philippe Forest, se plaint d’une douleur au bras gauche. Les examens médicaux révèlent une tumeur osseuse, identifiée ensuite sous le nom inquiétant de sarcome osseux. Il s’agit d’un cancer peu répandu, à fortiori chez les jeunes enfants. Les traitements et opérations s’avéreront inefficaces et l’enfant décèdera au printemps 1996. Dans les semaines qui suivent Philippe Forest commence à écrire L’enfant éternel pour raconter les derniers mois passés ensemble. Il souhaite témoigner de ce qui fut, c’est-à-dire avant tout se remémorer les événements au-delà de toute tentative d’analyse.

 

Pour Joan Didion le décès de sa fille Quintana à l’âge de trente-neuf ans la replonge dans les souvenirs, les questions et les doutes. Dans Le bleu de la nuit elle évoque l’adoption, la maternité, la vieillesse et sa propre mort. Elle pose un regard sans complaisance sur elle-même, ses questions sont autant de reproches qu’elle s’adresse par l’écriture en réalisant avec quelle fragilité vivait sa fille.

 

Bernard Chambaz relate dans Martin cet été comment son épouse apprit, par deux gendarmes venus frapper à leur porte, le décès de leur fils Martin dans un accident de voiture en Angleterre. L’écrivain s’interroge et cherche dans les images et les souvenirs comment dire par le récit qui oscille entre présent et passé la vérité de cette famille que lui, Anne et leurs trois garçons composaient.

 

Gabriel, le fils de Pierre Jourde, est mort à vingt ans d’un cancer du rein. L’écrivain raconte dans Winter is coming leur dernière année ; les souvenirs plus anciens, insouciants lorsqu’ils furent vécus, paraissent aujourd’hui, dans le temps du récit, comme contaminés à leur tour.

 Ta photographie d’enfant joyeux est celle, à jamais, d’un enfant qui va bientôt mourir.

C’est le portrait d’un garçon qui aimait la musique et n’était parfois pas d’accord avec son père ; en parlant de son fils le père parle aussi de lui, de cet amour paternel en deuil. Car en disparaissant l’enfant transforme son parent, « je » devient un autre.

 

Du commun et du particulier

 

En effet, les parents qui perdent un enfant changent de statut ; ils rejoignent la communauté de ceux qui doivent vivre avec cette perte. Le deuil est à la fois partagé et singulier.

Pierre Jourde l’évoque ainsi : « On découvre aussi la fraternité secrète de ceux qui ont perdu un enfant. On l’ignorait. »

C’est également cette idée de la communauté des parents souffrants que Victor Hugo met en vers, suite au décès de sa fille Léopoldine :

Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,

Pères, mères, dont l’âme a souffert ma souffrance, 

Tout ce que j’éprouvais, l’avez-vous éprouvé ?

 

boîtes origami

 

 

Le texte de Sophie Daull (Camille mon envolée), écrit suite au décès de sa fille et celui de Philippe Forest (Toute la nuit) parlent du recours aux médicaments et à l’alcool, souvent dans l’espérance d’une nuit sans rêve.

Philippe Forest insiste sur la solitude des parents après la mort d’un enfant. Une solitude qui pour lui s’est imposée doublement. Il constate que face à la maladie et au décès de Pauline, certains amis s’éloignent, ne prennent plus de nouvelles. Mais ce qui lui importe davantage est d’expliquer comment et pourquoi lui et sa compagne choisissent de quitter leur appartement, leur ville, en quelque sorte leur vie d’avant. Ils vont s’installer dans une vie provisoire, comme dans un présent éternel.

 

De la forme du texte

 

Face au deuil d’un enfant les écrivains tentent d’exprimer par l’écriture cette déraison. Il n’est pas question de mettre à distance, bien au contraire. Quel usage font-ils des mots ?

Lorsqu’il commence à écrire après la mort de sa fille, Philippe Forest fait très vite le choix du roman ; nulle autre forme ne lui a paru possible pour pouvoir raconter. Lui qui est un universitaire, un critique, qui a déjà écrit plusieurs essais, seul le roman lui laissait la liberté nécessaire d’expression. Dans L’enfant éternel si l’enfant se nomme bien Pauline, les parents sont Félix et Alice, pour Philippe et Hélène.

Seule la langue du roman me permettait de témoigner pour ce qui avait été, ce qui avait eu lieu, surtout sans essayer de donner un sens à l’événement, mais au contraire en creusant son absurdité

Par la suite ce roman lui semble trop lyrique, trop loin de cette réalité qu’il souhaite capter. Il reprend son récit en écrivant  Toute la nuit avec le désir de « tout dire de la façon la plus directe qui soit ». Dix ans plus tard il fera le choix de l’essai avec  Tous les enfants sauf un. Un titre qui fait référence à la première phrase du  Peter Pan de James Barrie : « Tous les enfants, sauf un, grandissent. »

Malgré lui, la mort de sa fille a fait de Philippe Forest un écrivain. Un écrivain par accident, forcé de rendre compte du désastre, qui se résigne à écrire : « Pour ma part, entre l’enfant et le livre, si le choix m’avait été laissé, j’aurais voulu pouvoir garder l’enfant »

 

Les mots, matériau de travail des écrivains, résistent parfois au façonnage. L’absence de mots ou leur agencement inabouti composent une littérature en creux qui témoigne de cette écriture impossible pour un deuil impossible. En voici deux exemples :

Victor Hugo dans le livre IV des Contemplations intitule un poème 4 septembre 1843 suivi d’une ligne de points de suspension. Sa fille Léopoldine et son mari se sont noyés dans un accident de barque le 4 septembre 1843. Un silence qui en dit beaucoup.

Une œuvre surprenante et émouvante, est celle du poète Stéphane Mallarmé : Pour un tombeau d’Anatole. En 1879, son fils Anatole meurt à l’âge de huit ans après quelques mois de maladie. Mallarmé, tourmenté par le besoin de donner du sens à ce qui n’en a pas, souhaite écrire un tombeau poétique dédié à son fils. Il note des mots, des vers, des fragments de phrases, puis laisse l’œuvre inachevée. Elle ne sera publiée qu’en 1961. Comme le silence d’Hugo, cette forme d’échec littéraire fait sens par sa forme même.

 

bateau en papier sur l'eau

 

Pierre Jourde alterne dans Winter is coming le « tu » et le « il » pour parler à ou de son fils Gabriel. L’usage des mots traduit-il la tentative d’approcher la réalité de l’absence, du manque ? Comme s’il s’agissait de commencer à mettre de la distance, d’entreprendre ce fameux « travail de deuil » que recommande, ordonne presque, notre société gavée de développement personnel et de pensée positive.

 

Du droit d’être triste

 

Notre monde moderne tente de nier la fatalité de la mort, il en a oublié la proximité et l’évidence comme achèvement de la vie. Cette forme d’inconscience est encore plus forte concernant les enfants ; la mortalité infantile apparaissant comme un lointain souvenir d’avant le 20ème siècle.  La mort est une angoisse, il s’agit donc de l’éloigner, pour le moins de s’en éloigner. « Faire son deuil » est devenu une sorte de mantra dont la seule énonciation permettrait de passer à autre chose.

Philippe Forest refuse cette injonction. Il réclame le droit d’être en deuil. C’est-à-dire qu’il revendique le droit au chagrin, le droit d’être triste et même celui de ne pas aller bien.

On conseille parfois aux parents endeuillés d’avoir un autre enfant. L’idée est-elle  qu’un autre être humain comblera le vide laissé par l’enfant mort ? Mais les textes des écrivains sont une négation cinglante de cette préconisation qui se veut charitable. Le vide le sera à jamais ; le manque de cet enfant est éternel.

  • Camille Laurens écrit, suite à la naissance de son fils Philippe né à 13h10 et mort à 15h20 : « Je ne veux pas d’un autre. Je veux LE MÊME. Je veux LUI. »
  • Bernard Chambaz écrit :  « Le deuil ne passe pas »
  • Philippe Forest : « Je crois que l’être perdu reste éternellement perdu »

Cette perte infinie entraîne l’écrivain, malgré lui, à continuer d’écrire. La quête semble également infinie puisqu’il s’agit de trouver des mots pour représenter le vide. Les mots plutôt que le silence. Il ne s’agit pas d’une écriture thérapie qui ne serait en quelque sorte pas autre chose que l’extériorisation de son chagrin. Il s’agit d’une écriture à la recherche de la vérité. L’enjeu est remarquable : comment donner une forme à ce qui n’en a pas, comment signifier le rien ? Comme on garde exposées toujours à la vue des photographies d’une personne disparue : elles n’en sont qu’une image mais une image à laquelle on n’entend pas renoncer.

« Depuis dix-neuf ans, je n’ai écrit que de biais à « ce sujet »  » B.Chambaz (Dernières nouvelles du martin-pêcheur)

« J’étais entré dans un roman qui n’avait pas de fin. […] J’écris toujours afin de pouvoir cesser de le faire. Mais je n’y parviens pas » P. Forest

 

bateau en papier

 

La peine est immense et l’écriture infinie. Les écrivains en deuil refusent le mélodrame, les images usées et vides ; leurs écrits ne cherchent pas provoquer l’émotion contagieuse. C’est en même temps une littérature d’une grande émotion en ce qu’elle témoigne de l’incapacité de l’écrivain à atteindre la vérité aussi bien de l’enfant disparu que de celle de sa perte. Les lire c’est consentir à s’approcher de la potentialité de la mort, c’est leur permettre de nous confier que « oui cela peut être ».

 

Dans les collections de la bibliothèque municipale de Lyon :

Adieu sans fin / Wolfgang Hermann

La gloire d’Inès / Philippe Delaroche

Le deuil : dialogue sur la perte entre chagrin et néant / Vincent Delecroix, Philippe Forest

Vivre après la mort de son enfant : des parents endeuillés témoignent / Josette Gril

Parents en deuil / Daniel Oppenheim

 

 

 

 

 

 

 

 

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