La tentation de l’imaginaire

- Modifié le 07/11/2017 par Myriam B.

Cette année, la rentrée littéraire s’est faite sous le signe de la SF. Une particularité qui méritait bien d’être soulignée, d’autant plus que cette année, la rentrée littéraire (et le cortège de prix qui l’accompagne) coïncide également avec le Mois de l’Imaginaire.

Comme cela arrive parfois, parmi les romans de la rentrée littéraire, figurent cette année encore des textes qui s’éloignent de la « littérature blanche » pour adopter les codes de la littérature de genre, et plus particulièrement de la science-fiction. Si cela n’est pas vraiment nouveau — rappelons-nous de 1q84 d’Haruki Murakami (Belfond, 2011), ou plus récemment de 2084 de Boualem Sansal (Gallimard, 2015) — ce qui frappe cette année, c’est le nombre d’auteurs qui ont choisi d’emprunter cette voie.

Entre les résultats des élections américaines, les catastrophes écologiques ou la crise économique, la frontière qui séparait le présent rationnel dans lequel nous vivions jusqu’alors, et celui des récits de science-fiction semble plus floue que jamais. Et la production littéraire actuelle s’en ressent. De nombreux auteurs de littérature générale ont ainsi franchi le pas et se sont tournés vers un genre qui d’un coup leur a peut-être semblé moins fictionnel qu’auparavant. Mus par un besoin de prophétiser ce vers quoi nous nous précipitons, les romanciers ont puisé dans les archétypes de la SF pour aborder des problématiques résolument actuelles.

 

Les retombées de la crise économique

Dans leurs derniers ouvrages, Margaret Atwood et Lionel Shriver ont ainsi pris la crise économique et le chômage comme point de départ de leurs narrations. Que ce soit dans sous la forme d’une dystopie, comme c’est le cas pour C’est le cœur qui lâche en dernier de Margaret Atwood, ou d’une uchronie pour Les Mandible : une famille, 2029-2047 de Lionel Shriver, les deux auteurs nous dépeignent un futur proche dans lequel, sous l’effet de la crise, le tissu social s’est délité pour laisser place à la violence et à la haine de son prochain.

Dans ces deux récits, la crise s’est abattu de plein fouet sur les masses laborieuses qui s’enfoncent dans une précarité sans fond. On y retrouve des hommes et des femmes que la crise a dépossédé ; leur ôtant petit à petit leurs biens, leur identité, et pour finir, leur humanité. Dans le roman de Margaret Atwood, le chômage a atteint de telles proportions que la majorité des gens se retrouve condamnée à vivre à la rue, ou pour les plus chanceux dans leur voiture, alors que Lionel Shriver nous dépeint un pays en faillite saisissant les salaires de ses contribuables pour se renflouer. Deux situations qui ne sont pas sans rappeler le contexte économique actuel.

 

L’écologie

Outre l’impact de la crise sur la société actuelle, un autre sujet a fédéré bon nombre d’auteurs de la rentrée littéraire cette année : celui de l’écologie. Est-ce suite aux multiples alertes lancées par les scientifiques du GIEC ou pour répondre aux déclarations climato-sceptiques de Donald Trump, toujours est-il que pas mal d’auteurs ont choisi de mettre les inquiétudes et désastres environnementaux au cœur de leurs romans. Hormis Omar El Akkad qui a opté pour le genre de l’uchronie avec American War, en mettant en scène une guerre entre le Nord et le Sud des Etats–Unis ayant pour origine la pénurie des énergies fossiles, c’est surtout par le truchement d’univers post-apocalyptiques que le problème écologique est abordé.

Si certains auteurs comme Jenni Fagan ou Claire Vaye Watkins ont situé leur action sur une terre méconnaissable du fait des changements climatiques, nous plongeant dans une nouvelle ère glaciaire avec Les buveurs de lumière (Prix Transfuge du Meilleur Roman Anglophone 2017) ou au contraire dans une Amérique désertique dans Les Sables de l’Amargosa (Prix Lucien Barrière 2017), certain ont opté pour une approche plus terre à terre, si l’on peut dire.

Avec Ostwald, Thomas Flahaut colle ainsi au plus près du réel et nous offre un récit qui déroule un futur somme toute assez plausible, puisqu’il choisit d’ancrer ses personnages dans une France dévastée à la suite d’un accident survenu dans la centrale nucléaire de Fessenheim.

 

Les limites de l’humain

À l’heure du développement d’organes artificiels, de prothèses bioniques connectées aux cerveaux de leurs porteurs ou d’implants sous-cutanés aux multiples possibilités (contraception, contrôle du diabète, etc… voire même pour remplacer votre carte de transports comme c’est déjà le cas à Stockholm), la quête de l’homme en vue de s’affranchir des limites de sa corporéité et de sa mortalité a elle aussi inspiré plus d’un auteur. C’est ainsi qu’Actes Sud a publié deux ouvrages portant sur le transhumanisme lors de cette dernière rentrée littéraire : Zero K de Don DeLillo, et L’invention des corps de Pierre Ducrozet. Dans son roman, DeLillo s’est approprié un thème cher à la science-fiction : la cryogénisation comme moyen de tromper la mort, alors que Ducrozet s’intéresse au clonage d’organes humains et à leur greffe. Bien qu’ayant choisi des approches très différentes du sujet, chez les deux auteurs, le transhumanisme a la fâcheuse tendance à corrompre ; comme si le prix à payer pour prolonger sa vie était d’abandonner son humanité.

 

Vers une reconnaissance de la science-fiction ?

On ressort de ces lectures en s’interrogeant sur ce qui a pu pousser tant d’auteurs de littérature blanche à céder à la tentation de la science-fiction, et tant d’éditeur à les suivre sur cette voie. Si du point de vue des auteurs, on comprend bien l’impact qu’a pu avoir l’actualité dans le choix des sujets qu’abordent leurs romans, qu’en est-il de la position des éditeurs ?

Avec le succès retentissant que connaît l’adaptation télévisuelle de La servante écarlate de Margaret Atwood, le roman, bien qu’écrit en 1985, figure actuellement parmi les meilleures ventes des libraires, en France comme à l’étranger. Si une telle réussite commerciale a sans doute aidé certains éditeurs à s’ouvrir à la science-fiction, le fait que ce genre autrefois considéré comme indigne commence à acquérir ses lettres de noblesse n’y est sans doute pas pour rien.

Avec l’essor actuel des séries télévisées, la science-fiction s’est placée sur le devant de la scène. Outre La servante écarlate dont nous avons déjà fait mention, quelques séries de SF ont su conquérir la critique, telles Black Mirror, Sense 8, Stranger Things, Westworld  ou encore Star Trek qui revient au petit écran avec une nouvelle série. Signe que la science-fiction n’est plus seulement l’apanage des geeks mais qu’elle touche un public beaucoup plus large, les castings de ces séries comptent des acteurs toujours plus prestigieux, habitués du grand écran (Anthony Hopkins, Evan Rachel Wood et Ed Harris pour Westworld, Michelle Yeoh et Jason Isaacs pour Star Trek Discovery, Winona Ryder pour Stranger Things), et se sont vu décerner des prix en qualité de séries dramatiques, les mettant dès lors sur un pied d’égalité avec des œuvres télévisuelles majeures telles que Mad Men ou The Wire.

Evan Rachel Wood et Ed Harris dans la série Westworld

 

Est-on en train d’assister à une véritable réhabilitation de la science-fiction sous toutes ses formes, ou est-ce une simple mode ? Cela seul le temps nous le dira.

En tout cas, une chose est sûre, cette année la rentrée littéraire va faire des heureux parmi les afficionados du genre.

 

 

Et pour aller plus loin, une petite sélection de la rentrée littéraire 2017 :

Nina Allan, La course, Tristram

Margaret Atwood, C’est le cœur qui lâche en dernier, Robert Laffont

Marie Darrieussecq, Notre vie dans les forêts, POL

Don DeLillo, Zero K, Actes Sud

Carola Dibbell, The only ones, Le Nouvel Attila

Pierre Ducrozet, L’invention des corps, Actes Sud

Omar El Akkad, American War, Flammarion

Jenni Fagan, Les buveurs de Lumière, Métaillé

Thomas Flahaut, Ostwald, L’Olivier

Greg Hrbek, D’un feu sans flammes, Phébus

Gérard Mordillat, La tour abolie, Albin Michel

Emmanuel Ruben, Sous les serpents du ciel, Rivages

Aude Seigne, Une toile large comme le monde, Zoé

Lionel Shriver, Les Mandible : une famille, 2029-2047, Belfond

Martin Suter, Eléphant, Christian Bourgois

Claire Vaye Watkins, Les sables de l’Amargosa, Albin Michel

Colson Whitehead, Underground railroad, Albin Michel

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One thought on “La tentation de l’imaginaire”

  1. Vermoyal dit :

    Article très intéressant qui réhabilite (enfin !), la littérature de science fiction.

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