Fanfictions : quand les amateurs prennent la plume

- par Paquita LEFRANC

La fanfiction est cette pratique d'écriture qui participe du phénomène exponentiel de l'apport des internautes aux contenus que l'on trouve sur la toile. Ecrite par un-e fan, elle prend appui la plupart du temps sur un texte littéraire.

Portrait d’un genre littéraire

Cette fiction écrite par un-e fan à partir d’une oeuvre préexistante, que ce soit un roman, un manga, une série télévisée, un film ou un jeu vidéo, met en scène les personnages de cette oeuvre afin de la prolonger, de l’amender ou de la transformer. Ainsi le temps d’un chapitre ou plus, l’auteur-e en herbe approfondit les profils psychologiques des personnages, invente une suite à l’histoire initiale ou fait vivre des aventures inédites à ses héros.

La fanfiction reprend tout en la développant différemment la base du scénario original, peut proposer une suite à l’histoire, en dévoiler l’origine en inventant un prologue, la détourner de manière plus ou moins humoristique ou encore combler les béances de la trame du récit. L’écrivain-e novice laisse libre part à son imagination et explore souvent la psychologie des protagonistes en mettant en scène les relations qu’ils entretiennent entre eux, invente de nouvelles romances, met en premier plan des personnages secondaires, introduit de nouveaux individus, etc.

Attention, la fanfiction n’est pas un pastiche ! Il s’agit là de transfictionnalité s’appuyant sur les caractéristiques d’une oeuvre originale. C’est une véritable pratique d’écriture qui reprend des éléments fictionnels d’une oeuvre estimée afin de produire une nouvelle fiction à destination d’une communauté appréciant le texte initial.

La fanfiction révèle ainsi un univers riche de productions littéraires où le pire peut cependant côtoyer le meilleur.

 

Du fanzine à l’écriture 2.0

A l’origine, les fanfictions étaient publiées dans des fanzines, publications indépendantes de faible diffusion rédigées par des amateurs. Aujourd’hui, les écrivains en herbe utilisent Internet pour diffuser leurs textes. De nombreux sites spécialisés existent afin de permettre à ces fanfics writers de partager leurs prouesses littéraires et proposent des forums de discussions entre fans.

Parmi les plus connus, on trouve le célèbre fanfiction.net ainsi que sa version française fanfictions.fr. Pour devenir écrivain-e de fanfiction, il suffit de créer son profil sur le site puis de déposer ses créations dans la rubrique correspondant à l’oeuvre choisie. En effet, certains sont spécialisés autour de l’oeuvre d’un-e auteur-e (Jane Austen) ou d’un personnage emblématique (Harry Potter) tandis que d’autres acceptent toutes les fanfictions en proposant des thématiques selon l’univers choisi (le jargon approprié étant le fandom).

Si l’engouement pour cet exercice existe depuis longtemps, bien avant l’avènement d’Internet, la migration des fanfictions sur la toile a considérablement accru la portée et la visibilité du phénomène en facilitant la production des textes et en permettant leur distribution à plus grande échelle.

 

Fanfiction et culture populaire

Certains chercheurs considèrent ce nouveau hobby comme un moyen pour les consommateurs de produits culturels de reprendre la main sur les mythes contemporains.  Selon le pionnier des études sur les fans, Henry Jenkins, essayiste américain spécialisé dans le domaine des nouveaux médias et de la culture participative, la fanfiction est un mode d’expression issu de la culture populaire qui permet une revanche de l’écrit sur l’audiovisuel.

« La fanfiction est une manière pour la culture de réparer les dégâts commis dans un système où les mythes contemporains sont la propriété des entreprises au lieu d’être celle des gens »

L’accroissement de ce phénomène reflète ce besoin de réappropriation par tous et pour tous de la culture médiatique.

 

Ecriture 2.0 et communauté

L’avènement du Web 2.0 a entraîné une véritable organisation de l’activité. Les fanfics writers peuvent désormais publier leur texte progressivement, le modifier à posteriori et interagir avec les autres fans ce qui peut influencer leur scénario. Si les compétences linguistiques ou scénaristiques ne sont plus désormais un prérequis, elles demeurent néanmoins un objectif. L’influence des autres lecteurs peut agir avant même la publication puisque le texte est relu par un-e autre fan fréquentant le site, un beta-lecteur. Ce travail collaboratif permet d’améliorer la qualité de cette production de contenus sur le web.

Cette communauté où les notions d’apprentissage et d’entraide sont particulièrement présentes, joue donc un rôle pédagogique de groupe d’écriture en ligne. Les formes d’interaction entre les fans vont de la simple correction des fautes d’orthographe au respect des règles de syntaxe et de grammaire, de l’amélioration du style au conseil de scénarisation. Les sites de publication prennent en compte cette volonté de contact en permettant aux lecteurs de poster des commentaires afin de soutenir l’auteur-e ou de lui faire part de suggestions ou de critiques. A cet effet, le format feuilleton des récits est idéal pour entretenir cette solidarité sur plusieurs mois et encourage l’investissement personnel.

 

Ludicisation de l’écriture et expérimentation dans le cadre scolaire

Le passage du papier à Internet a permis aux fanfictions de gagner en jouabilité. C’est un moyen ludique d’apprendre à publier des contenus sur le Web. La liberté de publication, la facilité, l’anonymat, l’écriture disruptive et l’absence de recherche de profit permettent d’aborder des thèmes sans la pression d’un environnement éditorial contraignant.

Ce mode de création s’est affirmé comme un moyen d’apprendre à écrire et à développer l’imaginaire individuel et collectif. En plus d’être un excellent exercice d’écriture technique et précis, son aspect communautaire en fait un lieu de sociabilité sur Internet. Nous assistons à une ludicisation de l’écriture et c’est précisément cette attitude ludique des utilisateurs qui permet cette réappropriation ludique de l’écriture amateur via le numérique.

Les enseignants l’ont bien compris en constatant l’investissement des rédacteurs de tous âges au regard du nombre de fictions disponibles sur le Web. Cet exercice se révèle un moyen de stimuler un-e élève qui s’engage dans sa lecture. Plusieurs expériences ont ainsi été menées dans des collèges et ont rencontré une adhésion totale des élèves. Les professeurs constatent une progression des qualités interprétatives et rédactionnelles de leurs élèves face à une écriture collaborative et désacralisée.

 

Mais est-ce bien légal ?

Coté juridique, les fanfictions ne sont pas sans poser problème. Copier et créer des arrangements d’une oeuvre protégée, même à titre gratuit, constitue en soi une violation des droits d’auteur dès lors qu’il y a diffusion publique. Si les titres, noms et idées ne peuvent pas être préservés par le copyright, les personnages, lieux et situations doivent être particulièrement caractérisés afin d’être défendables. Néanmoins la législation sur le droit d’auteur autorise des exceptions en vue de garantir la liberté d’expression et d’encourager la création. Ainsi sont consenties les parodies et les oeuvres critiques dans la plupart des pays.

Afin de prouver leur bonne foi, les fanfics writers ont pour habitude d’afficher en préambule à leur texte un avis de non responsabilité, un disclaimer, rappelant le lien direct de leur travail avec une oeuvre préexistante. A défaut de constituer une protection juridique, cette déclaration permet d’éviter que le lectorat de la toile puisse croire qu’il s’agit d’une tentative d’appropriation. Le plus simple pour les aspirants écrivains anxieux vis à vis de cette question de légalité reste de rédiger une fanfiction à partir d’une œuvre tombée dans le domaine public.

Cependant, certains écrivains refusent de voir leurs oeuvres prolongées (Anne Rice) et les sites hébergeurs sont tenus de le rappeler à leur communauté afin de respecter le voeu exprimé par les auteurs. A l’inverse, d’autres ont compris l’intérêt de ne pas s’opposer à cette pratique et vont même autoriser officiellement les fanfictions issues de leur travail (Stephenie Meyer). Se préoccupant des histoires qui ne conviendraient pas aux mineurs, certains émettent des conditions (JK Rowling). Enfin, d’autres demandent à leurs fans de ne pas publier leurs idées sur les blogs où ils ont l’habitude d’échanger avec eux afin de ne pas être accusé d’y avoir trouvé l’inspiration (Terry Pratchett).

Malgré ces quelques réticences, les auteurs comme les éditeurs ont compris que l’effet de publicité autour de l’oeuvre concernée reste appréciable.

 

Alors, si votre passion pour une oeuvre originale vous pousse à écrire, lancez-vous ! Vous pourrez ainsi explorer de nouvelles pistes, intégrer une communauté, progresser en écriture et découvrir les bienfaits stimulants de la création littéraire car avant toute chose, écrire une fanfiction reste un divertissement.

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2 thoughts on “Fanfictions : quand les amateurs prennent la plume”

  1. Benand dit :

    bravo Laquita, merci (et cela marche aussi avec la photo, le théâtre et l’art …)

    1. Bénand dit :

      Paquita, c’est l’écriture automatique qui a choisi le L !!!

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