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Mélodie de Vienne

Ernst Lothar

« Depuis longtemps il soupçonnait la culture de ne pouvoir être sanctionnée par un examen, un bulletin scolaire ou des études, mais de devoir rester à l’état excitant de quelque chose d’indicible qui n’effleurait même pas les gens dits « cultivés », il pensait qu’elle servait aussi surtout à reconnaitre ce qui est obsolète dans la tradition et à accéder à de nouvelles avancées. Et il faisait la pénible expérience que la plupart des gens « cultivés » érigeaient leur culture en barrière contre l’avenir »

Mélodie de Vienne est l’œuvre d’une vie. Quatre livres, comme autant de partie d’une même œuvre qui donne à voir l’intimité d’une famille viennoise de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde guerre mondiale. La grande histoire en trame de fond impacte durement et presque méthodiquement la famille Alt, dont on suit les péripéties, notamment à travers le personnage d’Henriette Stein, jeune fiancée fraîche et frivole de Franz Alt au début du roman. C’est elle le pivot de cette longue histoire. C’est sa vie qui sert de colonne vertébrale à cette œuvre. Au long des pages, nous voyons cette jeune personne ingénue se transformer. Évoluer. Mûrir. Jusqu’à devenir une Dame au sens noble du terme.
Plusieurs degrés de lectures peuvent être faites de cet ouvrage. Chacun y trouvera ce qui l’intéresse.

La saga familiale des Alt est la première image que l’on s’en fait, de mariages en naissances en enterrements, nous suivons sans discontinuité la vie de cette famille de la bonne bourgeoisie autrichienne, vivant au 10 de la Seilerstätte. La famille est nombreuse et élargie. Tous vivent dans cette demeure aux allures de palais, dans le centre-ville de Vienne. Le fondateur de la dynastie des Alt, facteurs de piano, et fournisseur de la Cour Impériale impose à sa descendance de vivre ensemble, sous ce même toit qu’il a fait bâtir. De la vieille tante Sophie au rez-de-chaussée, vestale des valeurs familiales et garante des bonnes mœurs, jusqu’à Franz Alt et Henriette Stein qui font bâtir un 4e étage contre l’avis des autres occupants de la maison. Des cousins, des frères et sœurs, tous avec un caractère bien déterminé, peut être un peu archétypal parfois. Les querelles sont nombreuses, comme dans toutes les familles, notamment pour Henriette, qui peine à se faire accepter du clan de son époux. Des personnages célèbres ponctuent le récit, comme l’Archiduc-Héritier Rodolphe, le suicidé de Mayerling, la princesse Pauline von Metternich et sa célèbre sentence « Je ne suis pas jolie, je suis pire », ou encore Gustav Mahler le célèbre chef d’orchestre, et un jeune homme souhaitant étudier aux Beaux-Arts, un certain Adolf Hitler.

Cette lecture permet de découvrir tout un pan méconnu de l’histoire de l’Europe. Cette Europe centrale, actuelle mosaïque de petits états, regroupée sous la férule des Habsbourg, et qui constituait une des grandes puissances de ce monde aujourd’hui disparu, et celle que l’on présentait comme la plus ancienne de toute. La Vienne dans laquelle évolue les Alt est le reflet de cette réalité de l’époque : une société multi-ethnique, connaissant des tensions nationalistes où le ciment entre les peuples reste l’institution impériale et la figure patriarcale de l’Empereur François-Joseph Ier. Fritz Alt, frère de Franz résume la situation ainsi :

L’Autriche est une communauté obligée, ça ne t’avait jamais frappée ? Une cohabitation d’élément disparates ! Les Tchèques détestent les Allemands. Les Polonais les Tchèques. Les Italiens les Allemands. Les Slovaques les Tchèques. Les Slovènes les Slovaques. Les Ruthènes les Slovènes, Les Serbes les Italiens. Les Roumains les Ruthènes. Et les Hongrois tous ce qui n’est pas eux.

Finalement, la grande maison des Alt n’est-elle pas tout simplement la grande maison de l’Autriche Impériale ? Des composantes disparates, obligées de vivre sous le même toit, avec ses joies et ses malheurs. Ernst Lothar nous offre en réduction une image de la société d’avant-guerre, qui semblait si immuable, si sûre, mais finalement renversée par le grand mouvement de l’Histoire. On peut reconnaître l’auteur et ses questionnements derrière le personnage de Hans Alt, le fils d’Henriette et de Franz. Hans se questionne sur qui est l’Autrichien. Non pas le locuteur de langue germanique dans l’empire des Habsbourg, mais l’Autrichien en tant que citoyen de l’Empire, en dehors de toutes considérations nationales et nationalistes. Ernst Lothar porte ici un questionnement identitaire et philosophique quant à la définition d’une citoyenneté commune à des gens ne partageant pas la même langue, la même nationalité. C’est là toute la question de la civilisation européenne qui transparaît. Une civilisation et une culture, mise face à face avec la barbarie des hommes et leur folie.

L’ensemble de l’ouvrage se termine par un épilogue magnifique, daté de 1945, où l’auteur déclare son amour au modèle autrichien, bien qu’imparfait, et finalement sa foi en la nature humaine, capable du pire comme des plus belles choses. Il n’est pas interdit de penser qu’il préfigure ainsi l’idée de la construction d’une Europe unie, comme l’ont été les nationalités de l’Empire d’Autriche pendant des siècles.

Literaishe Welt : « Les meilleurs romans sont ceux dans lesquels l’impardonnable brutalité de l’histoire se reflète dans les destins individuels. »

Voir dans le catalogue de la BML

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