HISTOIRE DE LA PHOTOGRAPHIE

La photographie reliée

4 livres de photographies historiques à la Bibliothèque municipale de Lyon

- par AGdG

Parcourir de ses propres mains des livres remarquables comme New York 1954-55 de William Klein, Les Américains de Robert Frank, Perspectives sur le nu de Bill Brandt et For a language to come de Takuma Nakahira, c'est faire l'expérience physique d'un pan primordial de l'histoire de la photographie, celle des livres de photographies... celle de la "photographie reliée ".

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« et se coucher soi-même sur lui
veuves blanches
cachées dans un nuage de fumée
pour accélérer la venue
du livre
Ce livre un
bientôt vous le lirez bientôt
Blanches les mers brillent
dans les côtes mortes des baleines
Chant sacré voix sauvage mais juste
Et les fleuves azur sont les marque-pages
Où le lecteur lit
Où est l’arrêt des yeux qui lisent.« 

 Œuvres 1919-1922
par Vélimir Khlebnikov (1885-1922)

 

A l’image de la « zaoum«  créée par Vélimir Khlebnikov qui dynamite la langue au début du XXe siècle, New York 1954-55 de William Klein (1928-…), Les Américains de Robert Frank (1924-…), Perspectives sur le nu de Bill Brandt (1904-1983) et For a language to come de Takuma Nakahira (1938-2015) présentés ici sont des astres du passé qui parlent du futur.

Ces 4 livres de photographie sont historiques ou remarquables car les visions avant-gardiste de leurs auteurs sont venues poser une nouvelle façon de penser la photographie, de considérer le photographe et de regarder des images, notamment via le livre.

Édités entre 1958 et 1970, ces œuvres sont liées par leurs influences des unes sur les autres.

Aujourd’hui mythiques ou jalons, presque « bréviaires » d’une génération, ces livres sont l’objet de spéculation marchande et donc difficilement accessibles. La récente histoire du livre de photographie aurait accentué leur raréfaction, selon Laureline Meizel .

La Bibliothèque municipale de Lyon offre le luxe immense de pouvoir feuilleter ces 4 livres, sous certaines conditions (voir les modalités pour les ouvrages conservés au silo moderne.)

Pour lire la photographie autrement…

« J’aime le livre parce que, dès notre enfance, nous sommes habitués à manipuler des livres, à lire. L’acte de prendre un livre, de concentrer son œil sur une page, signifie pour tout le monde à peu près la même distance, environ 30 cm. (…)
Quand j’ai en main un livre de photo, il se passe beaucoup de choses : j’équilibre son poids, j’éprouve la matérialité de la page. De plus, on ne lit jamais un livre sous pression, mais dans le calme. »
Ralph Gibson, entretien avec Gilles Mora, in Raph Gibson, les cahiers de la photographies, n°22 1988

 

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NEW YORK 1954-1955 de WILLIAM KLEIN. Edition MARVAL, 1994

Life is Good and Good For You in New York: Trance Witness Revels de WILLIAM KLEIN
Seuil, “Petite Planète”, n°1, Paris, 1956

puis

NEW YORK
1954-55 
de WILLIAM KLEIN
MARVAL, 1995

 

 

…POÉSIE RELIÉE

« Le pluie tourbillonne le long du trottoir, les voitures restent bloquées. Des tours effilées se dressent comme autant de crocs dans la gueule béante de la ville. Le champ de vision d’Harry est délimitée par des immeubles de bureaux, des panneaux publicitaires et des gratte-ciel surgissant de terre, ce qui la force à marcher les yeux au sol et à frôler les passants tandis que les filles, la tête rejetée vers l’arrière, lâchent des rires qui ressemblent à des hennissements, sans raison apparente. »
Ecoute la ville tomber de Kate Tempest , Edition Rivages, 2018.

 

 

EN MAIN…

Une fois en main, NEW YORK 1954-55 édité chez Marval pèse lourd et prend ses aises : 50 cm à livre ouvert. William Klein signe ici un géant au sens propre et littéral du terme.
Ce format hors norme est la première signature des livres de William Klein, l’un des photographes les plus importants de l’histoire de la photographie. Il en a assuré seul l’édition, la maquette et la réalisation. Le livre fut son medium privilégié. Outre des photographies de William Klein, la bibliothèque municipale de Lyon possède d’autres titres majeurs :
Rome : the city and its people, édition 1959
Roma, édition Seuil, série Petite Planète n°3
Close up 
Mister Freedom 

 

FAIRE LIVRE :
« UN NOUVEL OBJET VISUEL »

Ce grand format confère une puissance rare aux images. Un visage de la taille de ma main surgit. Une suite d’un apparent chaos de photographies en noir et blanc. Mais les apparences sont trompeuses, l’articulation des images entre elles est pensé, séquencée en chapitres :

« Pour moi le scénario graphique avaient presque autant d’importance que les photos.
J’ai donc tout fait pour que ce soit un nouvel objet visuel (…) un gai pavé dans la mare. » *

Imprimées à fonds perdus, les visages, les rues, les enseignes, l’architecture de New York semblent vouloir embrasser le corps, survolter le regard. William Klein était d’ailleurs dans une sorte de frénésie lors de ses prises de vues :

 » Mais pour la transe, c’est vrai qu’en constatant ce que je pouvais faire avec un appareil, j’étais dans un état second. Ça me sidérait de voir combien de fois par jour je pouvais sentir ÇA.  » *

CADRE, GRAIN…:
« PAS DE RÈGLES »

Mais ce qui frappe à sa lecture, c’est bien sûr la plastique de ces images. Grain, contraste, bougés, décadrages : William Klein signe ici ce qui sera l’essence de son style. Pas de vide, pas vraiment de centre non plus. Tout est partout et au fond nulle part. Une seule certitude, le cadre. Et le hors cadre.

« je pensais que le décadrage, le hasard, l’utilisation de l’accident, un autre rapport avec l’appareil permettait de libérer l’image photographique. Il y a des choses que seul un appareil peut faire […] L’appareil a plein de possibilités qui ne sont pas exploitées. Mais c’est là qu’est la photographie. L’appareil peut nous surprendre. Il faut l’aider »
Histoire de la photographie, Paris : Bordas, 1986

Transgressant la loi et les codes du cadre, il fonde une esthétique proche de l’expressionnisme abstrait  qui aura un impact immense sur les photographes des générations suivantes. A sa sortie, ce livre provoqua une véritable révolution dans le monde de l’image. Pour certain, graphiquement,  ce fut un choc :

 » (…) ce violent ensemble d’images a provoqué en moi
un choc indescriptible. »
Mémoire d’un chien
de Daido Moriyama

Ce livre affirme de façon presque en criant sa transgression des normes :

« Ma devise, en faisant New York, était anything goes.
Elle me va toujours, encore aujourd’hui.
Pas de règles, pas d’interdits, pas de limites. » *

 

WILLIAM KLEIN EN NEW YORK
« CELUI QUI ROULE DES MÉCANIQUES ET LE BON PETIT »

Très éloigné de l’injonctive objectivité du documentaire d’usage à l’époque et à l’opposé de l’image propre de modernité et du sourire émail diamant de l' » american way of life ». Ce sont les raisons pour lesquelles au départ personne ne voulut l’éditer.

 » Beck, crachaient-ils, quelle merde,
ce n’est pas New York, ça, c’est trop noir  » *

C’est finalement grâce à l’oeil de l’avant-gardiste Chris Marker, directeur de la collection « Petite Planète » au Seuil que le livre parut. Car le New York est le New York de William Klein : bruyant, mouvant, vulgaire, tendre, mélancolique, halluciné, volage, amoureux, oppressant…

La très célèbre photographie intitulée GUN  est selon lui :

« encore autre chose, un double autoportrait. J’étais à la fois celui qui roule des mécaniques et le bon petit, timide, sur la droite » *

Sa démarche était en réalité intimiste, il voulait saisir quelque chose de ses sensations immergé dans New York :

« Quand je suis revenu à New York en 1954, après huit ans d’absence, j’ai eu envie de tenir un journal photographique de ce retour. C’étaient pratiquement mes premières « vraies photos ». Je n’avais ni formation, ni complexe. » *

L’ŒIL ESPIÈGLE :
« COMME DES DOGONS ENVAHIS PAR DES ANTHROPOLOGUES COLONIALISTES »

Mais il n’y a aussi une dimension espiègle, cinglante, presque satirique dans sa démarche.

« ma démarche était pesudo-ethnographique (…) Je trouvais drôle  de traiter les New-Yorkais qui se croient les maîtres du monde comme des Dogons envahis par des anthropologues colonialistes. » *

L’œil espiègle  du photographe, son approche presque dadaïste de la ville se glisse dans le titre et le sous-titre « genre tabloïd » : Trance Witness Revels.

« Trois mots qui résumaient la photographie à l’époque. Un chance « witness » est celui qui tombe par hasard sur un drame. « Revels » est un jeu de mot sur reveals. Revéler est en anglais faire la fête. ».**

Ce livre est devenu culte et influença un nombre considérable de photographe dont Takuma Nakahira (voir la fin de l’article)

 

* extraits de l’introduction écrite par William Klein dans NEW YORK 1954-55, Marval, 1995

Bibliographie :
**William Klein : rétrospective, Centre Pompidou 2006

 

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LES AMÉRICAINS
de
ROBERT FRANK
Paris, Delpire 1958.

 

…POÉSIE RELIÉE

« Moloch dont la poitrine
est une dynamo cannibale !
Moloch dont l’oreille est une tombe fumante ! Moloch dont les yeux sont mille fenêtres aveugles ! Moloch dont les gratte-ciel se dressent dans les longues rues comme des Jéhovahs infinis ! Moloch dont les usines rêvent et croassent dans la brume ! Moloch dont les cheminées et les antennes couronnent les villes ! Moloch dont l’amour est pétrole et pierre sans fin ! Moloch dont l’âme est électricité et banques ! Moloch dont la pauvreté est le spectre du génie ! Moloch dont le sort est un nuage d’hydrogène asexué ! « 
« Howl and other poems» par Allen Ginsberg, Christian Bourgois éditeur, 2005.

 

EN MAIN…

En main, l’édition de 1958 de  Les Américains de Robert Frank est discrète, un petit format paysage.
Du haut de ses petits 18,5 cm, il est le livre le plus culte et le plus recherché de l’histoire de la photographie. Il a été l’objet d’une attention particulière lors de l’exposition aux Rencontres d’ Arles consacrée à Robert Frank cette année.

Le titre donne le sujet du livre.

« A lire le titre fameux, Les Américains, on croirait d’abord à quelque sociologie, avec les questions habituelles concernant  la richesse et la pauvreté, le bonheur et le malheur, l’originalité et l’insignifiance de l’individu. »
Histoire photographique de la photographie
par Henri Van Lier

La première de ces images est celle d’un drapeau américain tendu sur des fenêtres ouvertes aux travers desquelles on distingue deux femmes. Cadrage serré et approche frontale : ce sera l’un des effets les plus utilisé dans ce livre. L’individu se trouve prisonnier, tout comme le regard du spectateur. Tronquées par les pans du drapeau en mouvement :  les portraits de ce pays apparaîssent tout d’abord sans visage.

Alors de quels américains s’agit-il ?

AMERICAN NO DREAM :
« ÉCLATER LA NOTION DE TÉMOIGNAGE OBJECTIF »

Ce qu’il donne à voir ce sont ses américains

Robert Frank montre en effet ce qu’il voit des États-Unis, à l’opposé de l’image idyllique du rêve américain et du vernis americain way of life. Photographe suisse, il obtint en 1954 une bourse de la fondation Getty Guggenheim de New York pour photographier les Etats-Unis. Durant deux ans, en compagnie de son épouse et de ses enfants, Robert Frank traversa le pays. Il développa 687 rouleaux de pellicules. Son travail d’édition fut donc colossal : Les Américains contient seulement 83 images.

Selon Robert Delpire, l’éditeur le plus important du XXe siècle et ami de Robert Frank, le photographe avec ce livre est :

« Celui qui a fait éclater la notion de témoignage objectif »*
C’est de voir qu’il s’agit de Robert Delpire

Cette première parution fut un échec commercial. La seconde, par Groove Press en 1959, aux Etats-Unis, fut très critiquée mais fit l’effet d’une bombe auprès des jeunes photographes. Les théoriciens de la photographie s’accordent à dire qu’il y a eut un avant et un après le visionnaire  Les Américains.

Le caractère révolutionnaire de les Américains tient donc à ce que Robert Frank exprime sa chair, ses sentiments face à une Amérique qu’il découvre.

« Toutes ces photographies sont des autoportraits »*
C’est de voir qu’il s’agit de Robert Delpire

Certes, ce n’est pas le premier à avoir cette démarche mais c’est le premier à le revendiquer.

JUKE-BOX ET COW BOY FUMANT : 
« QUEL POÈME TOUT ÇA»

Formellement, une image en noir et blanc sur chaque page de droite, une suite métronomique de points d’exclamation. La force de leur vie individuelle sidère.

On y voit des instants creux, sans gloire manifeste investis par les hommes. Ici, aucune splendeur de la nature, aucun animal, aucun monument public. Mais des juke-box étincelants et un cow-boy fumant dans la rue. Plus proche de la poésie que du reportage photographique, cet ouvrage se rapproche de l’idée de Robert Frank selon laquelle :

« Lorsque les gens regardent mes photos je voudrais
qu’ils éprouvent la même chose que quand ils
ont envie de relire les vers d’un poème »

Pour la seconde édition de ce titre, l’introduction est signée Jack Kerouac. 

Auteur choisi initialement par Robert Frank, ce poète écrit cette phrase au sujet du livre  :

« Quel poème tout ça « 

LIVRE CULTE
« EN UN APRES-MIDI »

« Quand on a réalisé Les Américains,
c’était sur un coin de la table, tranquillement, en un après-midi,
sans du tout imaginer que cela allait devenir un livre culte. »*

Il y a eut 17 éditions de Les Américains depuis 1958 dont la dernière parue en juin 2018. Le premier éditeur de ce titre fut  les Éditions Delpire, l’une des maison d’édition de photographie les plus prestigieuses, engagée, visionnaire de l’histoire de la photographie. Robert Frank et Robert Delpire ont par ailleurs noué des liens d’amitié forts.

« Cet immigrant fiévreux qui avait passé deux ans sur les routes des États-Unis, de l’Est à l’Ouest, a tout bousculé et tout remis en question. Après lui, après la parution de son livre, la photographie n’est plus tout à fait la même. »*
*Ce de voir dont il s’agit de Robert Delpire

 

Bibliographie :
Robert Frank en Amérique par Peter Galassi
Robert Frank par Arnaud Claass, Filigranes éditions, 2018.

 

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PERSPECTIVES
SUR
LE NU

de BILL BRANDT
Paris, Prisma, 1961

…POÉSIE RELIÉE

«debout près de ma

se balançant au-dessus d’elle
(en silence)
avec des yeux qui sont en réalité des pétales et ne voient

rien avec le visage d’un poète en réalité qui
est une fleur et non un visage avec
des mains

qui murmurent»

Poèmes choisis, E Cummings. Edition José Corti,

 

EN MAIN…

Une fois en main,  dès la première image, le caractère exceptionnel de Perspectives sur le nu est palpable : un corps de femme nue se tord buste et cou, sur une page épaisse à la qualité d’impression saisissante  : l’héliogravure*. Quelques microgrammes de matière sur les doigts plus tard, ce livre nous rappelle qu’un livre se touche.

 

CHAMBRE NOIRE ET LAVIS DANS LES CHEVEUX
« TOUT EST PERMIS »


Figure fondatrice de la photographie moderne, le britannique Bill Brandt accordait beaucoup de temps et d’importance à la matière, aux procédés photographiques, aux processus général de finition et ce, dans un état d’esprit affranchi des normes photographiques de l’époque :

 « Les règles et les conventions ne m’intéressent pas… la photographie n’est pas un sport.
Un photographe peut même devenir prisonnier de ses propres règles. »**

Un fabuleux travail de retouche, de tirage et de cadrage confère à ce livre sa dimension exceptionnelle dans l’histoire du livre de photographie. Outre le focus sur la dimension plastique de la photographie reliée, dans un livre, il sert une esthétique innovante et à contre-courant du corps photographié.

Pour la prise de vue, Bill Brandt a utilisé un vieil appareil en bois muni d’un grand angle.

« Un jour, dans un magasin d’occasions près de Covent Garden,
je mis la main sur un Kodak en bois vieux de 70 ans. J’étais aux anges. »**

Renforcé par angles de prise de vue non académiques, les nus paraissent étirés. Sa perspective plongeante déformant les corps photographiés n’est pas sans rappeler celle d’André Kertész.

Bill Brandt tirait lui-même ses photographies, en vue d’exposition et aussi d’impression pour un livre.

 « Pour moi, le travail en chambre noire est très important, car c’est seulement sous l’agrandisseur que je peux achever la composition d’une image. Je ne vois pas en quoi cela devrait interférer avec la vérité. Les photographes devraient se fier à leur propre jugement – pas aux lubies ou aux dictats des autres. »**

Mais il faisait surtout un énorme travail de retouche.

Pour la retouche additive, Bill Brandt ajoutait sur ces photographies des marques sur la surface pour modifier l’image. A l’aquarelle, au pastel, à la mine graphite ou pointe de feutre, ces retouches prennent la formes de points ou de touches, linéaires, étalées, de différentes couleurs. Sur près de la moitié de tirages conservés au MoMA on trouve du lavis, du graphite et de la pointe neutre. Sur les cheveux, le visage des corps, ces retouches permettent de créer de zones d’ombres. Il semble que Bill Brandt se soit fixer ses propres règles, dans une grand liberté.

« La photographie est encore un medium très nouveau ; tout est permis et il faut tout essayer »**

Pour la retouche soustractive, les techniques sont des modifications de la surface par altération physique ou grattage de certaines parties de l’émulsion (grattoir, couteau ou lame de rasoir). On appelle ce geste « la gravure » en photographie. Bill Brandt utilisait beaucoup les pointes graphiques pour faire pression sur la papier sans toutefois rompre la membrane de l’émulsion. Ces marques produisent une légère ombre sous certain angle mais aussi captent la lumière.

Toucher à la matière, au volume et au modelage relève de problématiques proches de celles de la sculpture. Il était par ailleurs proche du sculpteur Henry Moore.
Pour autant, les corps ne sont pas figés.

 

DE LA PHOTOGRAPHIE
« LA RÉALITÉ EST DEVENUE UN MYSTÈRE »

En dépit de leur abstraction, quelque chose chemine une fois photographiés. Si ces corps à la carnation outre blanc semblent vidés de leur sang, une forme de circulation semble avoir été construite au sein de l’image et entre les pages. Son langage photographique audacieux dessine plus qu’il ne saisit les corps.

Car livre est surtout une réflexion sur la vision et la liberté de se borner aux seules formes capables de dessiner un monde propre. Si ce principe de création d’un monde propre fut central dans la photographie moderniste, Bill Brandt est parvenu à un degré que ses pairs n’atteindront pas, à concilier la réalité et l’imagination en ignorant leur étiquettes.

Son monde est étrange et mystérieux.
Robert Frank  dit ces photographies de Bill Brandt qu’elles :

« m’ont directement traversé les yeux pour atteindre mon cœur et mon estomac.
J’ai entendu un son, et un sentiment en moi s’est réveillé. La réalité est devenue un mystère.  »
Robert Frank : letter from New York
in Creative Camera, n°69, décembre 1959

Ces nus sont ils toujours des nus s’ils ne sont plus que cuisses, pieds, cheveux et sein ?
Bill Brandt a beaucoup utilisé le terme « atmosphère » pour dire son désir de rendre compte du monde qui s’ouvrait devant son objectif.

Ce livre témoigne de l’aporie à saisir avec des mots l’effet produit par ses images. Plus encore, ce livre interroge la nature, le rapport à  l’image et à la perception. Ces formes anatomiques crée par la photographie lui permirent de

« se débarrasser de l’image acceptée et à voir les sujets sans la conventionnelle enveloppe de cellophane de la vue. »**

Cecil Beaton disait de Bill Brandt qu’il était le « Samuel Beckett de la photographie ».
L’innommable n’est pas loin…
A moins que ces images soient « avec des yeux qui sont en réalité des pétales » comme l’a écrit Cummings.

 

* L’héliogravure est un procédé d’impression en creux inventée en 1878 par le tchèque Karl Lietsch. Il utilise une plaque de cuivre comportant en creux des images, et permettent de reproduire la gamme des tons d’une photographie. Pour améliorer la qualité, on utilise à partir de 1900 une trame. Les planches sont gravées en taille douce et les noirs sont reproduits en creux.

Bibliographie :
** Bill Brandt dans  Bill Brandt 

 

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KITARU BEKI KOTOBA NO TAME NI
(FOR A LANGUAGE TO COME)

Fudo-sha, Tokyo, 19701970

puis

Osiris, Tokyo, 2010

 

 

 

…POÉSIE RELIÉE

Je craque une allumette

Vue éphémère de la mer
dans un épais brouillard

Ai-je une patrie qui vaille
que je sacrifie ma vie pour elle ? 
»

Tanka écrit par l’immense Shūji Terayama (1935-1983) fredonné en chœur par Takuma Nakahira et Daido Moriyama, amis intimes, lors de leur sorties nocturnes
Mémoires d’un chien de Daido Moriyama

 

EN MAINS…

Une fois en main, l’édition de 2010 de For a language to come nous perd un peu dès la couverture : du graphisme abstrait pour un livre de photographie ? Celle d’origine est signée Tsunehisa Kimura, graphiste important des années 1950, notamment pour des pochettes de disque

Cette couverture illustre la dimension collaborative pour la conception d’un livre au Japon dans les années 1960.

Au fil du feuilletage, si l’on distingue le paysage urbain comme sujet, quelque chose nous happe et nous échappe avec force.

Ici, pour l’immense Tashima Nakahira, il n’est pas question de décrire la ville de Tokyo mais de l’embraser.

A l’image de l’omniprésence du soleil.
Devenu masse blanche sur la page, il enflamme certaines zones, érigeant en miroir un ciel parfois complètement noir.

 

EMBRASER LA VILLE
 « REBELLION AGAINST THE LANDSCAPE »

La première rupture de ce livre est qu’il n’est pas un documentaire sur le paysage japonais mais sur l’idée de paysage. Reprochant à  la photographie documentaire de son époque d’être trop descriptive, Nakahira questionne et remet en question la ville comme paysage.

Une ville d’épiphanies et de flammes, décrite dans un texte inséré dans le livre : « Rébellion against the landscape : Fire at the limits of my perpetuel gazing… » :

« Il ne fait aucun doute que la ville correspond tout à fait à la notion de « paysage ». Souvent, en particulier, quand il est question de Tokyo, le mot « cité » est synonyme de violence et de confusion (…) la vraie ville se situe au-delà de l’idée de confusion et de nuisance, et peut exister tel « un paysage » transparent et sans défaut. La nuit, la ville mêle toutes les impuretés et accède à une beauté presque parfait. Dans ces moments-là, elle se transforme en château imprenable, sans faille. Ce paysage qui résiste m’oblige à mettre moi-même le feu, un feu irradiant de toute ma personne. Un feu qui serait la dernière forme de sentiment, au-delà duquel il en serait plus question que de stratégie méticuleuse. Mais qui est révolution et qui n’est plus résistance.»

Nakahira fut particulièrement frappé par la dernière scène du film Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni : une maison, symbole du consumérisme et du capitalisme, explose littéralement, dans un geyser de fleurs en plastique et de canapé cosy.

« Un regard rempli de haine peut-il faire sauter une ville,
mettre en pièce « le paysage » ou non..?  »
demande Nakahira

Ironie de la destinée de ce livre, Nakahira considérera  For a language to come  comme un échec. Il en brûlera la plupart des négatifs et des tirages autour de 1973. Il est pourtant l’un des plus importants de l’histoire du livre de photographie japonais selon Ryuichi Kaneko, parmi les plus innovants et les plus influents.Son rapport au medium était passionnel .

« La vitesse avec laquelle Nakahira s’était plongé dans la photographie et son attachement profond, presque obsessionnel, à cet art m’ont dessillé les yeux. J’en éprouvait une certaine crainte révérencieuse.
Sa communion ardente avec la photographie me semblait trahir son esprit logique.
Mais je le voyais tout miser sur elle, je mesurais sa détermination (…)
comme s’il s’agissait pour lui de se réapproprier son identité. »
Mémoires d’un chien de Daido Moriyama

Mais For a langage to come relève aussi de l’innovation dans sa façon radicale de présenter des images.
Ici, on glisse d’une image à une autre, sans hiérarchie, sans légendes, sur des doubles pages à fond perdu, sans scénario graphique.
Les photographies sont en noir et blanc, leurs contraste est extrême, brutal, sanguin, saturé, granuleux.
Formellement, ce livre s’inscrit dans l’esthétique du groupe d’artistes japonais PROVOKE.

 

PROVOKE
« UN UPPERCUT »

PROVOKE est collectif poétique et politique japonais composé de photographes, penseurs, poètes et auteur d’un périodique éponyme. Takuma Nakahira en fut l’un de 4 co-fondateurs. PROVOKE a ouvert une brèche rageuse dans les Japon des années 60. Cette avant-garde artistique proche du punk fut un  bouleversement dans la photographie occidentale.

« Ce mouvement a eut l’effet d’une bombe »
Nobuyoshi Araki

PROVOKE fut d’abord un périodique. Daido Moriyama raconte comment Takuma Nakahira l’a convaincu de faire le premier numéro :

« allez mon cher Daido, retroussons nos manches ! on va donner un uppercut à tous ces types répugnants !  »
Mémoires d’un chien de Daido Moriyama

For a language to come est donc remarquable par le contexte dans lequel il s’inscrit, celui d’une ébullition de la pensée autour de la photographie. Il l’est aussi car il illustre tout la richesse des savoir-faire des japonais relative à l’édition de livres de photographies.

Le livre de photographie est un médium privilégié au Japon pour les photographes de cette période. Les années 1960-1970 furent une période déterminante dans l’histoire du livre de photographie. Les livres de VIVO (Eikoh Hosoe, Shomei Tomatsu ) puis ceux de la génération suivante comme Japan, a Photo Theater II  de Daido Moriyama  et le livre RAVENS de Masahisa Fukase sont les œuvres phares de cette époque.

 

DE LA PHOTOGRAPHIE
«TO PROVOKE A LANGUAGE »

Ce premier numéro de PROVOKE (1968) expose leur idée dans un texte manifeste :

 » En tant que photographes nous devons capturer avec notre propre regard des fragments de cette réalité qui n peut être saisie par le langage et nous devons produire activement des matériaux visuels capables de susciter langages et idées. C’est pourquoi nous avons été assez audacieux pour donner à PROVOKE le sous-titre de « Matière à provoquer la pensée »

Ce travail sur le langage se retrouve dans ce livre de Takuma Nakahira.
Plus qu’un livre sur la paysage urbain, Nakahira interroge la photographie comme matière. Il questionne la photographie en elle-même, sa dimension d’objet d’expression, le geste photographique. Une défie lancé au mot parlé. Le premier texte de ce livre s’intitule :  » Has Photography Been Able to Provoke Language? « 
L’idée qu’une photographie est inévitablement document est vivement critiquée. Il s’agit pour Nakahira de délivrer des images les notions d’information, de témoignage, de récit afin de créer des images pures.
Au lieu de documenter un sujet, For a langage to come témoigne avant tout d’une réflexion personnelle sur l’image.

Pour Nakahira, il ne s’agit pas de faire une image juste mais juste une image.

 

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Bibliographie générale :

Un livre de photographie se définit en ces termes, selon Martin Parr.  Les ouvrages suivants sont les principales références sur l’histoire du livre de photographie :

  • Histoire du Livre de photographies en 3 tomes de Martin Parr et Gerry Badger
  • Les livres de photographies japonais des années 1960 et 1970 de Ryuchi Kaneko et Ivan Vartanian
  • The Book of 101 Books par Andrew Roth, 2001
  • The Open Book: a History of the Photographic Book from 1878 to the Present, Göteborg, Hasselblad Center, 2004.
  • Fotografía Pública / Photography in Print 1919–1939
  • Open Book from 1978 to the Present
  • The Photobook: From Talbot to Rusha and Beyond
  •  Les livres de photographie d’Amérique latine, Marseille, Images en manœuvre, 2011
  • The Dutch Photobook: A Thematic Selection from 1945 onwards, ed. Frits Gierstberg & Rik Suermondt, New York, Aperture, 2012
  • The Soviet Photobook: 1920-1941, Göttingen, Steidl, 2015
  • Une Bibliothèque : Maison Européenne de la photographie, Paris

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