Histoire de l'art

Réflexions : artistes embrassés

Ou le rapprochement de deux artistes par affinités électives : dedans, la matière et l'extra terrestre

- par AGdG

Sans rien demander à Melvil Dewey ni à sa classification de livres en bibliothèque, on peut aussi traîner dans l’Histoire de l’Art, un peu tard, et saisir des résonances, des renvois, des points de réflexion entre deux artistes d'époques et de médiums différents.

Michel-Ange et Bill Viola
Michel-Ange et Bill Viola Royal Academy of Arts, Londres

A la Royal Academy de Londres se tient l’exposition Bill Viola / Michelangelo, Life Death Rebirth qui présente les influences du peintre sur Bill Viola et explore aussi les enjeux communs aux deux artistes : la vie, la mort, la Renaissance.

Dans cet esprit s’inscrit cet article : saisir des points de réflexion entre deux artistes, saisir des surfaces de lumière commune sur lesquels les artistes se retrouvent, convergent.

« c’est rejeter toute prétention à la catégorisation, à commencer par les catégories d’art pur et même d’art. »

 Jean-Claude Moineau  dans Queeriser l’art

Ces surfaces de réflexion communes peuvent être des motifs graphiques, des objets de recherche, des même idées questionnées, des matériaux identiques.

Elles sont choisies ici par affinités électives soit, parfaitement subjectivement.

Elles forment des couples d’artiste momentanés comme des rimes embrassées.

Des artistes embrassés.

C’est faire la proposition d’une forme d’Histoire de l’Art qui explore autre chose que l’approche linéaire, verticale, chronologique, par technique et privilégie, autorise la vision par influence, par contamination.

Ici, un cheminement en trois actes :  dedans, la matière et l’extra terrestre.

 

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DEDANS

 

POINT DE RÉVERBÉRATION : A LA VERTICALE  INTÉRIEURE DES POINTS 

COUPLE : JOHN DIVOLA (1949-…)  & LA FEMME ? PRÉHISTORIQUE DE LA GROTTE DE PECH MERLE

SON : Donald Byrd – Places & Spaces

 

John Divola est un plasticien américain. Son livre Vandalism est une création autour d’un travail mené entre 1973 et 1975 dans une maison abandonnée.

L‘esthétique du lieu déserté réinvesti par l’homme est son objet d’observation.

Son portfolio présente des marques sur les murs laissés par des anonymes, à différents moments de la journée. Mais pas seulement. John Divola est en effet lui-même intervenu sur les murs en dessinant des succession de points à la bombe de peinture, s’inscrivant en cela dans la continuité de la production d’art pariétal préhistorique.

D’ailleurs, cette photographie, prise dans la grotte de Pech Merle, montre une empreinte de main en négatif autour de laquelle se trouvent des points. Réalisées avec de l’ocre rouge mélangée à de l’eau et probablement soufflée par la bouche, ces peintures auraient été réalisées il y a 29 000 ans par un homme ou une femme…car la main serait celle d’une femme.

L’art préhistorique est ce par quoi nous ne sommes pas fixes, ce par quoi la pérégrination s’opère, les questionnements s’enflamment.

Voici l’un des derniers feux allumés par l’art pariétal : les motifs pariétaux seraient en lien avec les constellations célestes.

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POINT DE RÉVERBÉRATION : CRÂNEURS !

COUPLE : JULES CLOQUET (1790-1883)  et LORIS GREAUD (1979-…)

SON : Cypress Hill – Insane in the brain

 

Crossfading de Loris Gréaud est un projet immersif basé sur l’expérimentation d’un son binaural particulier, crée pour stimuler l’influx nerveux du cerveau afin que celui-ci génère des états de veille voire d’endormissement à son écoute. Il est donc création sonore. Ce projet est édité par la très belle collection Zig Zag dédiée aux œuvres sonores chez l’edition Dis voir.

Mais ce projet est aussi immersion dans le cerveau même de l’artiste par l’ajout de clichés d’imagerie médicale transcrivant son activité cérébrale à l’écoute de sa création, .

Loris Gréaud écoute le cerveau par l’art.

Deux siècles auparavant, Jules Cloquet ( 1790-1883) ouvre le cerveau à l’art.

Le cerveau est créateur, pour reprendre l’idée de l’immense chercheur Alain Berthoz dans son livre clé sur le cerveau, la Vicariance.

 

Manuel d’anatomie descriptive par Jules Cloquet  (1790-1883), 1825  Collection Bibliothèque municipale de Lyon, droits réservés

 

Anatomiste et chirurgien français, il écrit vers 1825 un Manuel d’anatomie descriptive illustré par des dessins aussi somptueux que rigoureusement scientifiques. L’illustration scientifique et le dessin d’anatomie sont un segment particulier dans l’histoire du dessin car ils recèlent de vastes domaines et ouvrages non explorés.

 

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LA MATIÈRE

 

POINT DE RÉVERBÉRATION : « LE CRI PRIMAL DES DONNÉES »*

COUPLE : RYOJI IKEDA (1966-…)  et PETRUS CHRISTUS (?- 1475/76) 

SON  :   OOIOO – Shizuku Gunung Agung

La mouche de Petrus Christus crie.

Posée sur un cadre en trompe l’œil, elle est un détail magistral et éloquent de la réflexion de l’artiste sur son propre travail et sur le regard du spectateur se posant sur celui-ci.

La mouche est un motif iconographique récurrent dans l’Histoire de l’Art. Elle a même un nom particulier : la musca depicta selon André Chastel qui lui consacra un ouvrage entier. Rappel de l’illusion de la peinture, mise en abyme qui ramène au réel tout en pointant son paradoxe : le réel est lui-même représenté par une représentation, tout comme il est lui-même assujetti à une vision subjective.

La mouche c’est aussi et surtout l’art de montrer le processus de production, l’envers du tableau, sa fabrication, sans en dévoiler explicitement les coulisses comme ce Dos d’un tableau  de Cornelisz Norbertus Gijbrechts qui néanmoins  ré-interroge tout  le dispositif technique de la peinture elle-même.

La mouche de Petrus Chritus est le baryton de la trame. Elle est sa présence en forme d’éloge. Cet insecte qui vole et trouble la lecture de l’œuvre.

Comme les créations de l’artiste sonore Ryoki Ikeda (1966-…).

Il s’intéresse aux imperfections et à la visibilité de la matière de l’œuvre et théâtralise la visualisation des données. Son œuvre se rapproche de celle du glitch  : »…résultat inattendu d’un mauvais fonctionnement. Il décrit les anomalies que peuvent se produire dans les logiciels, jeux vidéo, images, vidéos, enregistrements audio et toutes autres formes de données. ». Ryoki Ikeda récuse la programmation lisse et sans faille. 

Plutôt que de créer l’illusion d’une interface transparente vers l’information, la machine se révèle et se rappelle brutalement à l’existence de son utilisateur. c’est le cri primal des données.« 

*Rosa Menkmann , Glitch Studio Manifesto, 2010.

 

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POINT DE RÉVERBÉRATION : « LA PHOTOGRAPHIE EST MORTE A 84 ANS »

COUPLE : MISHKA HENNER (1976-…) & MAN RAY (1890-1976)

SON : X-Ray Spex – I Am A Cliché

 » Il me semble que partout où l’on porte son regard on trouve des photographes interrogeant la nature de leur médium, même lorsqu’ils n’ont pas toujours pleinement conscience de le faire. » Geoffrey Batchen, What is photography ?.

Certain artistes ont affiché leur réflexion sur la question en écrivant des textes théoriques (Susan Sontag, Hervé Guibert…), d’autres ont fait de cette question, qu’est ce que la photographie ? l’objet même de leur œuvre.

C’est la cas du livre d’artiste « Photography is » de Mishka Henner, 2010. Son protocole est le suivant : ouvrir Google, taper l’incipit de la phrase « Photography is » et réunir dans un livre les occurrences sur le net. L’ironie du livre, interroger évidemment le medium photographie et pointer surtout la fétichisation de la question « qu’est ce que la photographie ? » autant que ses réponses.

Extrait : « la photographie est morte à 84 ans »

Même air narquois dans l’illustre livre du surréaliste Man Ray, « La photographie n’est pas l’art », édité par GLM en 1936, présent dans les collections de la

Bibliothèque municipale de Lyon.

Ce livre, parfaitement analysé dans l’ouvrage dHerbert Molderings, est une réponse à un débat contemporain sur la nature de la photographie. Dans une succession de 12 images, il y met un terme. Plus largement, il vient éroder sciemment les catégories dans lesquels les critiques voulaient l’inscrire : allait-il renoncer à la peinture en passant à la photographie ?

L’art n’a pas à être défini. L’art est une attitude.

 

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L’EXTRA TERRESTRE

 

POINT DE RÉVERBÉRATION : TOUTE MÉTÉORITE FAIT ÉNIGME

COUPLE : ALBRECHT DÜRER (1471-1528) & NICOLAS POLLI (1989-…)

SON : tout Le chant des étoiles 

Le matin du 7 novembre 1492, chute en Allemagne, la célèbre  météorite d’Ensiheim. Albrecht Dürer a 31 ans et il en fut peut-être le spectateur ou du moins on le suppose car il l’aurait représentée sur l’une de ses gravures.

En haut à gauche, ci-contre, un astre telle une étoile filante traverse le ciel.

Pour autant, dans Albrecht Dürer  : Le songe du Docteur et La Sorcière, Claude Makowski  propose une autre hypothèse, « Et si, en fait, ce rocher était un météore ?« 

Le rocher dont il parle est le volume géométrique posé au pied de l’échelle.
Si cette gravure a « agité les esprits », il n’en demeure pas moins qu’elle reste une énigme.

Toute météorite fait énigme est une phrase que l’on pourrait aussi appliquer au livre de photographies de Nicolas Polli, et précisément à l’origine de son objet : la météorite Férox trouvée en 1978.

Ferox, The Forgotten Archives 1976-2010 par Nicolas Polli

Intitulé Ferox, The Forgotten Archives, il interroge : la météorite Ferox vient-elle de la planète Mars ?

Cette question est celle que se sont posé des chercheurs d’une agence spatiale nommée IEMS entre 1978 et 2010.

Permettez- moi d’en douter.

En effet, Nicolas Polli a élaboré de toute pièce les archives de cette agence qui n’existe pas, explorant ainsi  la « réalité » de l’archive conservée, sa capacité à susciter de la confiance, au même titre qu’une image.
En complément de ce livre et pour étayer la dimension d’archives de son travail, Nicolas Polli a créé le site de l’IEMS, tout en open source.

De la météorite, l’énigme se dessine.

 

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POINT DE RÉVERBÉRATION : LE SOLEIL OU LA GERMINATION DE LA PENSÉE

COUPLE : GINA PANE (1939-1990)  & ANNA ATKINS (1799-1871)

ECOUTER : Les ennuis du soleil par Jeanne Moreau

Gina Pane : exposition, Hangar à Bananes, Nantes, 6 février au 26 avril 2009. Les Presses du réel, 2011

En 1969, Gina Pane, artiste mythique de l’art corporel, réalise une performance dans laquelle elle creuse un trou dans la terre. Elle s’empare ensuite d’un miroir de poche qu’elle dirige en direction du soleil et l’oriente afin que ces rayons entrent dans le trou qu’elle vient de creuser. Ce geste d’un poésie folle,sans l’ombre d’une théâtralité bavarde, signe un paradoxe : celui de l’impossible retenue de la lumière et de son immense potentiel de germination, d’ouverture.

Le soleil comme matériau.

British Algae : Cyanotype Impressions

C’est la cas des célèbres cyanotypes d’une des femmes pionnières de la photographie Anna Atkins (1799-1871).
En 1843, elle publie un livre sur les algues britanniques :  British Algae : Cyanotype Impressions : le premier livre de l’histoire du livre de photographie qui utilise des photogrammes réalisés par cyanotypes.

Cette incroyable chercheuse était biologiste. Elle utilisait cette première technique de photographie sans appareil pour conserver les formes de plantes qu’elle étudiait  : le « dessin photogénique », un procédé papier par contact après exposition à la lumière du soleil.

La New York Public Library qui conserve un exemplaire de ce livre fabuleux lui consacra une exposition visant à faire résonner le travail d’artistes contemporain avec cette oeuvre.

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A SUIVRE

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