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Le vernaculaire rafraîchit sans diluer

- par Dalli

Les collecteurs et pourvoyeurs d’images sont aujourd’hui les suiveurs d’audacieux qui conjuguaient mémoire et invention, les développeurs de concepts qui préfiguraient l’intelligence artificielle. A l’ère de son triomphe, l’image vernaculaire se sacralise. Initiative personnelle ou collective comme celle de l’AMC : the Archive of Modern Conflict, elle assoit sa toute puissance. Rassemblées dans des collections inimaginables, elles supplantent le verbe, dénudent l’intime, se muent en matériau inépuisable et recyclable à l’infini. Médium d’œuvres contemporaines qui les transmutent, les images participeraient à l’élaboration d’un langage universel rejouant la partition du réel, alimentant « bibles ou bréviaires » artistiques…

AMC= Archive of Modern Conflict
AMC= Archive of Modern Conflict

 

Demain, des vestiges

Au 16e siècle : Giordano Bruno (homme pluriel : homo nexus, libre penseur, philosophe, auteur, artiste…humaniste) est persuadé que la compréhension de la structuration du monde repose sur l’Art des images. Il défend donc magistralement l’IMAGINATION qui les génère et les actionne… Il sera sacrifié sur le bûcher à Rome en 1600…

Giulio Camillo (homme pluriel : avant-gardiste, précurseur du vertige taxinomique, poète, maître de rhétorique, alchimiste, mystique, ami du Titien …humaniste) conçoit un système mnémonique universel à visée exhaustive afin de « rassembler tous les concepts humains, toutes les choses qui existent dans le monde entier ». .Il s’agit du Théâtre de la mémoire, une œuvre inachevée dont l’intention, outre de contenir les images à mémoriser, tend à la réalisation d’une GRAMMAIRE visuelle.

 

Portrait d’Aby Warburg en masque de danseur Katcina. OpenEdition

La même conviction sur l’usage et la portée de l’image a animé

Aby Warburg, anthropologue de l’image,  fondateur de l’iconologie: « Repérer la trace, la survivance d’une culture dans une autre, tel est donc le projet. » Il faut penser à la transmission de l’image.

« Ecouter les images, leur céder, et dès lors suivre leurs traces, leurs trajets, interroger leur provenance, leur persistance, leur disparition, leur résurgence, ainsi que le moment où elle a lieu : ainsi l’approche unilatérale, le préjugé esthétique de ‘l’art’ se dissolvent-ils dans l’émergence de l’image comme document anthropologique, significatif du rapport phobique, mimétique ou explicatif à la réalité » Aby Warburg

Mnémosyne place les images comme « outils dans l’exercice de la pensée ». La mémoire matricielle concentre les savoirs et les arts.

« Il y a 27 siècles, dans la Grèce de l’Antiquité les arts de la mémoires ont initié un chemin vers un art global, en associant pour la première fois, lieux et mémoire, espace et temps, représentation et mouvement, image et pensée ».

AMC, The Archive of Modern Conflict, aujourd’hui, organisation, institution en devenir, STUDIOLO contemporain, cabinet de curiosités, auto missionnée, mécène, éditeur,… agit pour une collecte mondiale et exponentielle d’images ainsi que pour leur valorisation. L’AMC les rassemble ainsi que des éphémères et des objets de curiosité…VERNACULAIRES.

 « Pour regarder simplement ce que c’est que d’être humain. Nous n’excluons aucun sujet. » AMC

 

 

Party, Cristina de Middel

PARTY

Archive of Modern Conflict ; RM Verlag ; Editorial RM, S.A. de C.V., 2013

Cristina de Middel

1976-

Photojournaliste, photographe à vocation documentaire, artiste belgo-espagnole

Collection de la Bibliothèque municipale de Lyon, livre d’artiste consultable sur rendez-vous

Chine :

Pour interroger, redécouvrir sa pratique photographique Cristina de Middel part en Chine : un voyage immersif, des échanges en anglais… trois mois singuliers. Le matériau ainsi recueilli (des clichés du quotidien) est foisonnant. L’artiste choisit alors spontanément un objet emblématique du pays pour engager son travail artistique : le petit livre rouge (citations du président Mao Tse-Toung), titre dont son père possédait une édition des années 60 en anglais.

Party, Cristina de Middel

Politique intime :

Party signifiant à la fois la fête et le parti politique, ce double sens occulte le sérieux dans son approche du pays. Elle décide alors d’effacer les éléments du texte, de les caviarder, de modifier les aphorismes désignés par la propagande, non indispensables, selon elle, à la survie dans la Chine actuelle. Elle crée de facto et selon ses mots « un manuel d’instructions mis à jour » pour le citoyen chinois contemporain. Avec humour, ironie parfois, elle donne sa vision d’un pays dichotomique, « bipolaire », dira t-elle, puisque communiste avec une économie très libérale. Party est donc aussi un objet politique : il embastille la fin du communisme.

  

Party, Cristina de Middel

Entre-soi collectif :

Party confronte position critique, démarche intimiste et société individualiste de masse. Pour l’artiste c’est jusqu’alors son travail le plus intime. Il entérine des Fins, celle d’un rêve, d’une utopie collective, celle de sa carrière de photojournaliste, un changement de vie. Il dualise le collectif et l’intime, les mouvances individuelles et les mouvances étatiques.

 

Des micro-utopies pragmatiques  » L’artiste de la nouvelle modernité se présente comme un pilote d’essai, un auteur de micro-utopies qui opère dans des zones délimitées. De la même manière que l’intellectuel spécifique défini par Michel Foucault a supplanté la figure sartrienne du penseur de la totalité, les micro-utopies sectorielles et pragmatiques se substituent aux macro-utopies totalisantes d’hier.  »
Nicolas Bourriaud in  Magazine littéraire, n°387, mai 2000

 

Party, Cristina de Middel

l’élagage de la parole ou de l’idée périmée:

Cristina de Middel apparente ce travail à « une allégorie romantique » le pense tel un regard posé sur l’évolution des médias, la position du photojournalisme, avec la conviction que son opinion nourrie par l’expérience in situ, sert sa restitution de l’actualité. Ses intentions : photographier sans tenter d’expliquer, avec ingénuité et étonnement. Le matériau est livré brut, à façonner. Elle pioche dans le passé, crée des fictions, s’amuse des dénouements, des fins, les modèlent à l’image de ses opinions, aborde la véracité de l’image face à une réalité codifiée, confronte les images aux mots, ceux masqués, ceux sauvés ; un processus de réécriture de dé-écriture inhérent au livre d’artiste.

« Pour Roland Barthes, on le sait, la langue elle-même est « fasciste », dans la mesure où elle oblige à dire d’une certaine manière ; « lalangue », comme disait Jacques Lacan, traverse les sujets et s’imposent à eux. La censure est donc toujours présente à l’horizon du discours, non pas seulement sous la forme d’une sanction, d’une suppression, d’une absence, mais sous celle d’une injonction à s’exprimer selon certaines voies soigneusement balisées par l’histoire et la société. Pour Michel Foucault, l’injonction est double : injonction de silence, d’inexistence, « et constat, par conséquent, que de tout cela il n’y a rien à dire, ni à voir, ni à savoir »  Laurent Martin

 

Party, Cristina de Middel

« J’ai donc éliminé du texte original toutes paroles ou idées qui, à mon avis, étaient périmées, laissant du coup en lumière d’autres phrases, cachées, qui pour moi reflètent bien mieux ce pays. »

Soutenue par AMC , en contre-courant de la production de masse, Cristina de Middel travaille sur  une édition unique de chacune des 320 pages de Party

Le petit livre rouge c’était  :

Le 5 janvier 1964, 352  pages, 160 grammes, protéiforme ( 500 éditions différentes), traduit en 52 langues, exporté dans 150  pays, diffusé à 2 milliards d’exemplaires voire 5  selon les sources, le premier ouvrage vendu en France en 1971 mais aussi une version A et une B pour des niveaux de lecture différents, un protocole de lecture (l’index placé entre deux pages), un appendice humain, l’arrêt de la production de savon, de jouets, de sandales… la perturbation de toute une économie. Cinquante ans après la révolution des exemplaires gisent ici et là, jamais déballés, recyclés en objets de décoration, détournés dans les tableaux d’artistes contemporains, Livre d’artiste.

L’architecte Roland Castro dit de l’objet  qu’il est « parfaitement biblique », qu’il porte « la morale confucéenne à la sauce marxiste »…Iconique, livre culte des maoistes, c’est « une bible rouge », « une bombe spirituelle ».

«  La bombe atomique de l’esprit fait exploser la bombe atomique de la matière  »

Synapse : à suivre, AMC=archive of modern conflict 2/3 : Détonateurs d’images et Ordinaire en gloire

 

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