Métavers : la dernière lubie de Mark Zuckerberg, un gadget superflu ?

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 13/12/2021 par lud-IT

A l'heure où les catastrophes climatiques et environnementales se multiplient et où toutes les prévisions pointent vers une menace existentielle pour de nombreuses espèces à court ou moyen terme (dont l'espèce humaine), certains sujets paraissent triviaux. D'autres nous semblent à tel point déconnectés des urgences sociales et écologiques qu'ils représentent peut-être de bons indices pour comprendre comment nous avons pu en arriver là. C'est le cas du "métavers", univers virtuel immersif présent depuis longtemps dans la science-fiction et nouvelle lubie des patrons de la Silicon Valley, Mark Zuckerberg (Facebook/Meta) en tête.

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Second_Life_11th_Birthday_Live_Drax_Files_Radio_Hour CC BY SA HyacintheLuynes Avatars socialising in the 2003 virtual world Second Life

Les gros bonnets de la Silicon Valley, chefs de file de l’esprit start-up et de Big Tech, baignent dans une idéologie néolibérale, techno-utopiste, libertarianiste et objectiviste (on renverra le lecteur curieux – et courageux – aux écrits de Ayn Rand). Nombreux sont ceux qui ont passé leur adolescence plongés dans des œuvres de ScienceFiction, sans toutefois avoir l’air d’en saisir toute la dimension critique, politique et dystopique. On est loin des idéaux hippies et beatnik qui prévalaient aux débuts d’internet .

Aux origines

Le terme Métavers (metaverse en V.O.) – désignant un monde virtuel, parallèle au notre, où nous sommes représentés pas des avatars – est apparu pour la première fois sous la plume de Neal Stephenson dans son roman Le Samouraï Virtuel (Snow Crash). Cette dystopie se déroule dans un monde apocalyptique sous la coupe d’un magnat ivre de pouvoir dont les ambitions seront contrariées par un hacker expert du Métavers. On retrouve cette opposition dans le livre et le film Ready Player One où la bataille fait rage entre des gamers passionnés et une entreprise cynique pour prendre le contrôle d’OASIS, un univers virtuel, alors que le monde “réel” est ruiné par la misère et la pollution. A contrario dans Matrix les habitants du monde virtuel n’ont pas conscience d’habiter la simulation tandis que leur corps est asservi par les machines dans la réalité, et c’est là encore un hacker qui va utiliser ses pouvoirs dans la matrice contre elle-même.

Aujourd’hui

Malgré une accélération de l’immersion numérique avec le confinement, nous sommes encore loin des mondes virtuels décrits dans ces œuvres). C’est principalement par le jeu en ligne qu’on approche ce “deuxième monde”, où nous rencontrons les autres participants via nos avatars respectifs. On pense à Second Life, univers persistant multijoueur en ligne, lancé en 2003 et qui a connu un grand succès jusqu’en 2007, avant que la crise des subprimes n’affecte aussi les banques virtuelles. Entre jeu et réseau social, c’est un monde virtuel créé par ses résidents, avec une économie propre mais qui se traduit en dollars véritable, et un coût énergétique non négligeable pour faire tourner dans le monde physique les serveurs qui hébergent ce monde virtuel. Depuis quelques années c’est Fortnite qui remporte la palme de la popularité : plusieurs millions de spectateurs ont par exemple pu assister à un concert de Travis Scott en avril 2020.  Autre succès auprès de la jeunesse : Roblox , jeu en ligne massivement multijoueurs qui propose de créer ses propres jeux jouables par les autres utilisateurs, sur un mode sandbox ou bac à sable.

 

https://trends.google.com/trends/explore?q=%2Fm%2F054_cb&geo=FR Tendances google pour l’utilisation du mot métaverse ces derniers mois

Facebook Horizon Workrooms

C’est pourtant par le prisme du travail, et non du jeu, que le Métavers – la nouvelle lubie de Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook/Meta – revient sur le devant de la scène. Il a lancé officiellement la conquête du Métavers cet été avec Horizon Workrooms, une sorte de réunion visio immersive pour télé-travailler en réalité virtuelle. Quand on voit les difficultés techniques qui peuvent se poser pour une “simple” réunion à distance, on imagine sans peine les naufrages à venir avec un système aussi lourd et gourmand en bande passante, mais cela suffit à faire rêver les managers technophiles en mal d’avatars à encadrer via télétravail augmenté. C’est aussi une manière efficace de vendre tout un tas d’accessoires superflus (mais extrêmement coûteux écologiquement et socialement à produire) et de rendre obsolète votre équipement actuel, obligeant la plupart des foyers à rentrer dans la course effrénée du renouvellement technologique.

 

capture d'écran horizon workrooms

Pas sûr que c’est ce genre d’image que les amateurs de réalité virtuelle avaient en tête quand ils ont investi dans l’Oculus Rift, le casque VR d’une filiale de Facebook.

 

Pour l’heure Mark Zuckerberg lui-même admet que les casques de réalité virtuelle sont “un peu maladroits” et semblent provoquer chez certaines personnes une “cinétose” ou mal de la réalité virtuelle. Mais il faut bien faire diversion pour tenter de faire oublier les polémiques et scandales qui éclatent régulièrement depuis des années autour de Facebook, sa modération, son influence et sa gestion des données personnelles.

Au-delà de la diversion le Métavers est aussi le paradis (fiscal) des sorciers de la cryptomonnaie : un espace hors des lois, hors des régulations financières, lit du néocapitalisme débridé et toutes ses dérives (comme la démocratie censitaire de Decentraland, ou les NFT qui permettent d’artificiellement raréfier l’infiniment reproductible…). La course est lancée entre Facebook, Epic Games (Fortnite), Alibaba et d’autres start-ups ambitieuses pour la conquête de ce nouveau Far West.


Plusieurs questions se posent

. Faut-il abandonner le Métavers aux mains des hypercapitalistes et laisser les géants de la Tech privatiser et monétiser chaque pixel ou défendre l’idée d’une réalité virtuelle qui soit aussi un espace public, un commun ?

. Comment mener de front la bataille pour se réapproprier le virtuel, et celle qui concerne le monde physique et les ressources naturelles sans qui le virtuel ne pourrait de toute façon pas exister ?

. Le Métavers est-il nécessairement une échappatoire à une réalité dystopique, et cette échappatoire est-elle une solution immorale alors qu’une révolte sociale et écologique est souhaitable ou une distraction nécessaire à un quotidien pénible ?


Quelques pistes pour l’avenir…

A l’heure actuelle et au vu du profil des candidats à la construction du Métavers, celui-ci ne fera que renforcer le capitalisme de surveillance et aggraver l’impact écologique du numérique . Sans même parler des inégalités économiques Nord/Sud, et des conséquences sociales et psychologiques, alors que les spécialistes alertent déjà sur les effets délétères d’instagram sur la psyché des adolescentes.

Finalement le Métavers existe déjà avec le web, et la réalité virtuelle ferait peut-être aussi bien d’être cantonnée à l’exceptionnel, dans les salles d’arcades ou sous forme d’équipement mutualisé en bibliothèque, mais il faut collectivement et individuellement s’interroger avant de la faire rentrer dans notre quotidien, comme le souhaitent Mark Zuckerberg et d’autres géants de la Tech.

Et que ceux qui pensent que le Métavers serait la solution à toutes les catastrophes sanitaires se méfient et se souviennent de la terrible semaine du 13 septembre 2005 où une pandémie virtuelle a ravagé World of Warcraft : “l’Incident du Sang Vicié” nous a montré que même derrière nos écrans, nous ne serons jamais à l’abri du danger.


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