Les arts plastiques à la maternelle

Rencontre, pratique et apprentissages artistiques

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - par Tori

Suite à une journée d’étude « Ouvrir l’école, rouvrir l’école : une fenêtre sur l’art » organisée par l’Education Nationale le 11 mai 2022 dans le cadre de la Semaine de la maternelle, la question suivante était posée : Qu’est-ce que la rencontre, la pratique et les apprentissages artistiques « font » aux enfants de 3 à 6 ans ? Depuis son ouverture à la bibliothèque de la Part-Dieu en 1996, l’artothèque travaille étroitement avec l’Education nationale : prêt d’œuvres aux écoles, expositions proposées en lien avec le programme, formation aux enseignants avec les conseillèr.es pédagogiques...

La rencontre

atelier autour du portrait, collection artothèque, BmL

  • Qu’est-ce que la rencontre avec les œuvres ?

La rencontre avec l’œuvre est le point de départ d’une aventure avec l’art. Rencontrer c’est percevoir, imaginer, s’immerger, s’émerveiller, s’émouvoir, se laisser surprendre…

Les enfants de 3 à 6 ans, spontanés et encore rêveurs, vivent les expériences avec leur corps. Ils voient en bougeant, en touchant, en jouant et en mimant. Tenir un tableau, montrer un détail, cacher une partie, leur permet d’être au plus près de l’œuvre. Par ailleurs, ils appréhendent l’œuvre à travers leur univers familier. Se raconter par rapport à ce qu’ils voient fait aussi partie de la découverte. Il est aussi important de solliciter tous les sens en proposant des activités variées.

Enfin, la rencontre sera d’autant plus aboutie avec un original, une œuvre véritable. Le charme opère moins naturellement avec les reproductions. Les couleurs, la texture, la dimension sont altérées.

  • Comment et où peut-elle se faire ?

La préparation de la médiation est primordiale afin de susciter l’envie et attiser la curiosité. Le temps de découverte doit être agréable et non contraignant. L’enfant doit être dans une réception active.

atelier de médiation autour des œuvres de l’artothèque. Collection BmL

L’œuvre à l’école ou l’enfant au musée ?

Si l’œuvre est à l’école, la présentation tâchera de prendre en compte la lumière (attention aux reflets), le lieu (neutre, pas trop chargé), l’ambiance sonore. Il s’agit ensuite de varier les approches : comparer les œuvres, créer des liens, faire appel à d’autres formes artistiques (la danse, la musique, le mime, le jeu, le récit…),  permet de capter l’attention et de toucher un plus grand nombre d’enfants.

Quelques outils simples et ludiques peuvent aussi être utilisés : longue-vue en carton pour orienter le regard, lampe de poche, cache, forme colorée à positionner sur le tableau, laine ou ficelle, papier calque, papier transparent coloré… instruments de musique ou marionnettes. Autant d’outils qui permettent de découper des zones, focaliser le regard, souligner des formes… et construire ainsi la lecture.

Médiation autour des œuvres de la collection de l’artothèque, BmL

Si l’œuvre est au musée, la visite doit être préparée en amont, avec un choix d’œuvres limité et réfléchi. Avant d’aller au musée, l’enseignant.e explique ce qu’est un musée et comment il se visite (les consignes à expliciter avec les enfants). Il ou elle peut apporter une mallette pédagogique contenant des outils simples mais efficaces : un bandeau pour imaginer avant de découvrir, un polaroid pour se mettre en scène devant les œuvres et avoir des traces de la visite, un jeu de cartes-consignes, un jeu de cartes-défis permettant d’associer un tableau à un son, un mime, une émotion. Ces cartes peuvent être réalisées avec les enfants à l’école pour préparer la visite. On peut aussi inviter les enfants à dessiner l’œuvre, créer un dialogue entre les personnages d’un tableau, inventer le titre d’un tableau…

Avec le ticket d’entrée où est souvent imprimée une reproduction, les enfants peuvent retrouver l’œuvre originale dans le musée pour un jeu des différences. Perçoit-on la même chose sur le ticket et sur l’œuvre elle-même (dimension, couleur, matière, détails) ? Il s’agit de comprendre la différence entre un original et une reproduction.

Au retour, les enfants aiment rapporter un souvenir. Ces tickets peuvent être le point de départ d’un travail plastique : faire des groupes d’images selon les couleurs, les thématiques, les matières…

Dessin face à l’œuvre du PERUGIN “Le Père éternel en gloire bénissant entre deux anges et treize chérubins”, Musée des Beaux-Arts de Lyon

  • Qu’est-ce qu’elle offre aux enfants ?

Une émotion : émerveillement, colère, indignation, surprise, joie… Elle offre aussi du plaisir. Très souvent les enfants retiennent plus la sensation éprouvée en découvrant l’œuvre que l’œuvre elle-même. Même s’ils ne retiennent que ça, c’est déjà quelque chose. C’est une porte ouverte pour aller plus facilement vers d’autres œuvres. Si cette première rencontre est forte, l’enfant aura la curiosité, l’appétit, l’envie de renouveler l’expérience. Car la régularité est importante. Une seule visite, une seule rencontre dans l’année ne suffit pas à imprégner l’enfant. C’est dans la répétition qu’il apprend et apprécie, comme un rituel ou une habitude. C’est à partir de cette familiarisation avec les œuvres que l’enfant va pouvoir s’approprier les enjeux, processus et objets de création. La rencontre avec l’œuvre va pouvoir se prolonger dans une pratique artistique.

 

La pratique

Cartel de présentation de l’atelier de pratique artistique au Musée d’art moderne Louisiana à Humlebæk, Danemark

 

Pratiquer c’est transformer, se transformer.

C’est apprendre par le geste et l’expérience. La main traduit les pensées et les émotions, elle devient l’outil d’expression.

Pratiquer c’est aussi inventer, stimuler son imagination. L’imagination nourrir l’esprit d’images et apprend à voir. Elle apprend aussi à dépasser ce que l’on voit.

Pratiquer c’est enfin expérimenter. Il ne s’agit pas de reproduire mais d’interpréter. L’enfant s’approprie les éléments plastiques qu’il a découverts et qui lui permettent d’enrichir sa palette d’expressions plastiques dans le cadre de ses propres productions.

L’enseignant.e impulse, guide et surtout donner envie de créer en proposant des expériences simples avec des consignes claires.

  • La collecte

L’enfant est invité à choisir et à rassembler des matériaux.

Dans la pratique, la collecte est déjà un acte de création : images, objets, outils, pigments… mais aussi et pourquoi pas sons (œuvres sonores). On peut dessiner le bruit, transcrire un son plastiquement. Dans la collecte l’enfant donne déjà un cadre matériel et formel à son projet. Soit que les matériaux retenus commandent l’inspiration, soit qu’ils la confirment.

La collecte permet aussi d’ouvrir la pratique. L’enfant va chercher chez lui, dehors. Il va demander à ses parents et engagera peut-être une discussion avec eux sur le projet de création.

“Pour développer le goût pour les pratiques artistiques j’invite les enfants à avoir de nombreuses occasions de les pratiquer, individuellement et collectivement. Ils explorent librement de nouveaux outils, découvrent des techniques, laissent des traces spontanées, expérimentent. En classe, nous nous intéressons aux effets produits, aux résultats de nos actions par rapport aux intentions que nous avions.”

  • Une prise de risque

Créer peut bousculer nos habitudes, mettre à l’épreuve la confiance en soi, solliciter l’imagination et conduire à affronter ou oublier la peur du jugement ou du « mal fait ». Créer comporte une prise de risque et peut bousculer les acquis.

L’adulte ne doit pas juger ni diriger mais accompagner, aider l’enfant à mettre en œuvre ses idées. C’est un exercice d’interprétation et pas d’imitation.

Les créations des enfants seront forcément uniques. Chacune déclinera, à sa façon, la consigne de départ. Il n’y a pas d’œuvre juste ou fausse.

  • La création

Atelier de pratique artistique au Musée d’art moderne Louisiana à Humlebæk, Danemark

A travers la pratique, les enfants peuvent découvrir les matières (peinture, pastel, encre…), les couleurs (primaires, vives ou ternes, claires ou foncés…). Ils peuvent travailler avec la main ou des outils (pinceau, crayon, éponge…) en cherchant à maîtriser le geste (gratter, remplir, déposer, étaler ou mélanger). Ils peuvent aussi appréhender l’espace d’une feuille ou de la classe… Ils apprennent à développer leur langage sensoriel, leur personnalité esthétique.

Le site « Mômes par parents » propose des fiches-ateliers par tranche d’âge, outil, matière et support.

« L’art à l’école 2016 »

Depuis 1987, l’opération L’Art à l’école a pour but de favoriser la rencontre avec les arts contemporains pour les élèves des écoles maternelles et élémentaires de la commune de Sélestat.

 

Les apprentissages

La présence d’images et plus spécifiquement d’œuvres d’art dans les manuels scolaires les place au rang de support pédagogique pour la lecture d’oeuvres.

  • Qu’est-ce que l’apprentissage en arts plastiques pour les enfants de 3 à 6 ans ?

C’est déjà apprendre à regarder. L’omniprésence de l’image dans notre monde incite à s’en servir comme levier de motivation pour les élèves. Cependant, aujourd’hui, où nous sommes envahis d’images, nous avons plus de difficultés à nous arrêter et à regarder vraiment, à nous questionner. L’enseignant.e est là pour créer des temps d’observation de qualité (regarder une œuvre le temps d’une musique, d’une histoire… ou d’un temps de silence).

« Il t’arrive parfois de regarder la peinture de façon à ne pas voir ce que le peintre et le tableau te montrent » Daniel Arras, lettre à Cara Giulia in On n’y voit rien. Descriptions. Folio Essais, 2017 p.11

C’est aussi sentir et percevoir. Qu’est-ce qu’on ressent face à une œuvre ? Qu’est-ce qu’elle nous évoque ? A quoi fait-elle écho en nous ? Ce temps est d’abord personnel, viscéral, intime car lié à l’histoire et au vécu de l’enfant.

Se questionner sur les œuvres éveille la curiosité. L’enfant aura alors envie de comprendre et d’aller découvrir d’autres images, d’autres univers. Il va créer son répertoire iconographique, qui nourrira son regard et sa critique. On ne demande pas à l’enfant d’adhérer systématiquement mais de réagir face aux œuvres, d’interpréter, de se positionner, d’exprimer ses sentiments en dépassant le « j’aime », « j’aime pas » mais sans le balayer. L’important c’est d’aller plus loin.

L’apprentissage en arts plastiques c’est aussi apprendre à dire, à nommer, désigner, décrire. Tout ce qui permet de raconter, évoquer, exprimer. Pour cela il va découvrir le vocabulaire précis et varié pour la lecture d’œuvre : trait, hachure, cerne, tache, aplat, transparence, empâtement, coulure, trace, lumière, espace, forme, support, outils, plan, échelle… Ce lexique lui permettra de décomposer plastiquement l’œuvre, de justifier, d’argumenter. Il sera alors mieux outillé pour sa propre culture selon ses goûts, ses découvertes et ses rencontres.

Peu à peu, il apprend à lire, à donner du sens en mettant en relation les moyens utilisés et les effets ressentis. Il pourra alors émettre des hypothèses, pousser son interprétation des signes plastiques.

Apprendre à voir, à dire et à donner du sens facilitera l’envie de produire sans retenue.

Découvrir des œuvres et produire en classe c’est aussi apprendre à vivre ensemble et construire sa personnalité. L’enfant osera parler et donner son point de vue quand il prendra confiance en lui. Il apprendra aussi à écouter les autres et s’enrichir de leurs commentaires. Ensemble, ils peuvent créer une œuvre collective et participative comme la fresque réalisée à l’école maternelle Saint Joseph au Moule :

« Nous voulions absolument que les enfants peignent même si c’est un peu difficile pour les plus petits, pour qu’il s’approprie leur lieu de vie, soit fier d’eux, participent activement à l’amélioration de leur cadre de vie et développe l’aptitude à l’expression artistique. »

Parise RAMLALL, une maîtresse de grande section de l’école Maternelle St Joseph du Moule.

« L’un des premiers objectifs de l’école maternelle est d’apprendre aux enfants à vivre ensemble. Cette année, nous voulions réunir les petits et les grands autour de l’art, du vivre ensemble et améliorer leur cadre de vie en réalisant grande fresque avec la collaboration d’un artiste. » Parise RAMLALL

  • Quelles méthodes ?

La première approche est sensible, de l’ordre du subjectif. Il s’agit de verbaliser ce qu’on ressent (des impressions, des émotions), ce que l’on voit d’une façon immédiate. L’œuvre est interprétative, source de débat et d’échanges.

La deuxième approche est raisonnée, intelligible, signifiante. Elle s’attache à ce qui est objectif, descriptif : distinguer, qualifier, repérer les éléments plastiques. Les élèves identifient ce qui compose une œuvre, comment elle s’articule, comment s’organisent les éléments entre eux.… L’enseignant.e peut au moment opportun donner l’intention de l’artiste.

Il s’agit d’une analyse plastique de l’œuvre :

Matière fluide, épaisse, pâteuse, lisse
Support feuille de papier, carton, tissu, plastique
Outils pinceau, spatule, couteau, éponge, main
Couleurs réalistes ou fantaisistes, chaudes ou froides, vives ou pâles
Lumière d’où vient-elle ?, diffuse ou intense, chaude ou froide

Que met-elle en valeur ? Que cache-t-elle ?

Formes figurative ou abstraite, contours, contrastes
Actions peindre, coller, découper, déchirer, superposer
Composition cadrage, points de vue, plans, lignes de force
Mouvement flou, traits

Quand l’enfant peut lire une image seul alors il se pose les questions lui permettant d’élaborer son analyse.

 

Conclusion

Plus les enfants rencontrent l’art jeunes, plus ils deviennent des adultes sensibles à l’art et curieux de ses formes.

Ils ont alors une attitude plus réceptive et se questionnent face aux œuvres. Des enfants sensibilisés font de meilleurs spectateurs (moins de préjugés, moins de complexes, plus de liberté et d’ouverture).

L’éveil aux œuvres n’a pas seulement pour ambition de faire de l’enfant un lecteur averti de toutes les formes d’images, mais aussi un utilisateur de ces images à des fins personnelles, avec tout le pouvoir créateur et interprétatif dont il est capable.

Bibliographie

Bibliographie Canopé : « Osons les arts en maternelles »

COLLIN (Pascal) L’urgence de l’art à l’école. Éditions Théâtrales, 2013

DORNER Christina SCHNEIDER Léa Traces à suivre Répertoire d’images. Accès, 2014

DOUMENC (Élisabeth) 5 parcours artistiques Pas à pas en arts plastiques. Hachette Éducation, 2010

GROSTABUSSIAT (Catherine) L’art en jeu. CANOPÉ Éditions, 2018

LACLOTTE (Sophie) Les arts visuels à l’école maternelle. Nathan, 2016

METTOUDI (Chantal) Les activités artistiques Comment enseigner en maternelle. Hachette Éducation, 2011

STRAUB (Patrick) Arts plat du jour 5 à 12 ans. Accès, 2007

STRAUB (Patrick) Recréatifs De la Moyenne section au CE2. Acces, 2019

VIRMOUX (Philippe) Tout l’art du monde. Retz, 2016

Autres ouvrages

BUHOT (Stéphanie) Les enfants au musée ! Monaco : éditions du Rocher, 2018.

GAILLOT (Bernard-André) Arts plastiques : éléments d’une didactique-critique. Paris : Presses universitaires de France, 2014

GERVEREAU (Laurent) Peut-on apprendre à voir ? Paris : Ecole supérieure des beaux-arts : L’image, 1999

HODGE (Susie) Pourquoi un enfant de 5 ans n’aurait pas pu faire cela : l’art moderne expliqué ; traduit par Catherine Bricout et Juliette Paquereau. Paris : Marabout, 2013

KERLAN (Alain) (sous la direction de) L’art au cœur des apprentissages, des artistes à la maternelle. Lyon : Enfance Art et Langage, 2005

KERLAN (Alain) (sous la direction de) Des artistes à la maternelle. Lyon : SCEREN-CRDP, Académie de Lyon 2005

LORD (France) et (ALLARD Michel) Découvrir les œuvres d’art. Montréal : Les Editions Logiques, 1998

MEISELAS (Susan) Eyes Open : 23 idées photographiques pour enfants curieux. Paris : Delpire&Co, 2021

L’éducation artistique dans le monde : récits et enjeux / ouvrage collectif sous la direction d’Éric Fourreau. Toulouse : Editions de l’Attribut, 2018.

 

Pour aller plus loin

Table ronde –atelier.canopé  enregistrée à l’Hôtel de ville le 11 mai 2022

 

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