Le mordant de l’estampe 2/2

Les ateliers contemporains : étude de quelques œuvres qui déjouent la technique

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - par Tori

Les ateliers sont des relais indispensables. Ils donnent l’occasion aux artistes d’expérimenter, d’échanger et de tirer leurs épreuves grâce à l’aide et aux conseils des techniciens de la gravure. Les résidences d’artistes sont aussi une occasion pour les artistes de faire évoluer leur pratique et de s’adapter à de nouvelles contraintes.

Boum XIII
Boum XIII Boum XIII, 2011
Linogravure
49 x 49 cm
Exemplaire 1 sur 20
Courtesy URDLA
A MF YVO 09693

 

C’est aux Etats-Unis dans les années 60 qu’apparaissent des ateliers d’imprimeur-éditeur innovants proposant aux collectionneurs, connaisseurs ou amateurs d’art, des œuvres originales et abordables en raison de leur caractère multiple. Certaines estampes de la collection de l’artothèque viennent de ces ateliers réputés : Gemini G.E.L. à Los Angeles (John Baldessari, Tow opponents, 2004, 30 x 30 cm. Cote : A PF BAL 09053, Man with snake, 1991, lithographie, 46 x 35 cm. Cote : A PF BAL 09052) ou Crown Point Press à San Francisco (Chris Burden, portfolio de 13 photogravures [The master builder] 20,5 x 30,5 cm. Cote : E 0581 07358). Cet ensemble de gravures de Chris Burden est consultable sur place sur rendez-vous.

 


Ateliers traditionnels

URDLA

L’URDLA à Villeurbanne et les ateliers de Michael Woolworth à Paris conservent les techniques traditionnelles et utilisent des presses manuelles mais ils sont toujours ouverts à l’innovation et l’expérimentation.

L’atelier villeurbannais pratique la taille douce et la lithographie sur pierre comme à l’origine. Depuis 1818, la lithographie sur plaque métallique de zinc ou zincographie puis en 1890 la plaque d’aluminium sont des solutions moins coûteuses, moins volumineuses et moins fragiles. Elles permettent aussi de travailler sur de plus grands formats. Cependant le rendu est plus lisse. Effectivement, la matrice en zinc ou en alu ne permet pas le rendu granuleux de la lithographie traditionnelle (sur pierre). Enfin, la lithographie sur plaque de polyester est encore plus économique, très fine et résistante. Avec le développement du travail sur ordinateur nous assistons à la naissance de la photolithographie.

Outre les ateliers d’impression l’URDLA est aussi un lieu d’exposition, un centre de diffusion et de documentation ouvert à tous.

Frédéric Cordier

Frédéric Cordier réalise une série de six linogravures monumentales, « Vedute », à l’atelier de l’URDLA. Les expériences d’estampes de grands formats marquent la seconde moitié du XXème siècle.

Ces linogravures représentent des paysages de zones industrielles que l’artiste photographie lors de ses pérégrinations. Il les transcrit ensuite en linogravure, jouant sur la verticalité et l’horizontalité. Il évoque les matériaux et l’atmosphère de ces lieux si particuliers. Ce travail d’une grande rigueur joue sur des effets d’optique surprenants  : plein, vide ; noir et blanc ; rythme et répétition.

Géométrie et régularité ne sont pas les caractéristiques premières de la linogravure. Elle permet plutôt la souplesse du trait, les lignes courbes, le mouvement arrondi. Cette série réalisée entre 2011 et 2014 a été un travail minutieux de longue haleine.

 

Bruno Yvonnet

Série de 9 linogravures «  Les Boums »

Série empruntable à l’artothèque de Lyon pour les collectivités

Ici l’instantanéité du sujet contraste avec la technique lente et appliquée de la linogravure.

« Bruno Yvonnet a d’abord récolté des photos d’explosions sur internet, afin de les transposer à la gravure sur linoleum. Ce procédé, proche de la gravure sur bois inventée au XVIè siècle, nécessite le travail de la main, la pression de l’outil sur la matière, et appartient au régime archaïque de l’empreinte.

Il est ici mis paradoxalement au service d’images traversées par la vitesse, la mondialisation, la diffusion instantanée à l’échelle de la planète. L’artiste a resserré sa palette à trois couleurs, (rouge noir blanc) et a travaillé sa plaque avec une fraise, avant de la découper  par le contour afin d’obtenir un sujet centré et isolé.

Il nous donne au final une série d’explosions «  lentes et contrôlées », harmonisées par les couleurs et les dimensions, en un mot domestiquées, valorisant ainsi les inadaptations et anachronismes de son procédé. » Françoise Lonardoni, historienne de l’art.

 

Damien Deroubaix

Dans cette œuvre à l’énergie sauvage, l’artiste évoque des divinités romaines : les Furies. Ces trois vierges ailées martèlent les criminels et infligent des châtiments les plus cruels. Ici la figure d’une Furie déchaînée fait régner la terreur, comme un cauchemar figé.

L’artiste a utilisé une plaque d’essai de l’atelier de l’URDLA et a construit l’image à la manière d’un palimpseste à partir des traces déjà présentes.

Furie fait partie d’une série d’œuvres de Damien Deroubaix, qui dialogue avec les Caprices (Los caprichos : Les Caprices, terme qui signifie « fantaisie »). Elle a été réalisée pour une exposition Hybrides et chimères – La conquête d’un rêve  [2012 au musée Goya de Castres]. Des figures effrayées humaines et animales surgissent d’un fond griffé chaotique, foisonnant et abstrait.

L’œuvre de Damien Deroubaix est faite de références, de citations et de métaphores.

« Lorsque je peins, je sens la présence derrière moi de tous les peintres depuis Lascaux » Damien Deroubaix

 

Michael Woolworth

Michael Woolworth, quant à lui, tente des impressions audacieuses et adaptées aux demandes des artistes.

Jaume Plensa


Jaume Plensa est un artiste architecte. L’incision, la texture, le creux et le relief confèrent à ses estampes une dimension proprement sculpturale. L’œuvre gravée de Jaume Plensa est colossale et extrêmement variée dans la technique, le matériau, le support ou le médium.

Dans sa série « Who is Blake ? » une silhouette d’un noir dense et profond se découpe sur un papier japon ocre très fin, fragile, difficile à travailler et qui avec le temps se plisse. Les trois lithographies « Who is Blake ? » évoquent le grand écrivain visionnaire William Blake

L’artiste associe l’image aux mots. Dans la série « Who is Blake? », imprimée  à l’aide de lettres en léger relief l’expression One thought fills immensity (Une pensée remplit l’immensité) est libre et s’envole comme un souffle léger. Tandis que dans  Saliva  elle est contenue, enfermée dans une forme circulaire recouverte d’un plastique. Cette curieuse capsule bombée nous éloigne du sujet comme si il était plus qu’un souvenir lointain et inatteignable. Paradoxalement, cette forme circulaire attire le regard, un peu comme si nous regardions un instant figé à travers une loupe.

Cette lithographie fait partie d’un ensemble de quatre œuvres : Saliva, Blood, Tears et Semen. qui évoquent les quatre humeurs définies par la médecine médiévale et les quatre tempéraments.

Ici le mot Saliva ou plutôt les lettres S, A, L, I, V, A sont peintes en rouge tandis que le vélin rigide et le papier japon sont recouverts d’un aplat d’encre de la même couleur. Afin d’obtenir une bonne adhérence du japon une douzaine de passages s’est révélée nécessaire, la direction changeant et la pression augmentant à chacun des passages.

« Dix ans d’étroite collaboration n’ont pas suffi à percer le mystère : avec Plensa, on ne sait jamais trop ce qui va se passer. Sculpteur, il n’appréhende pas l’estampe comme les peintres avec lesquels nous avons l’habitude de travailler : il raisonne en volume, en relief. À ses yeux, une feuille de papier vierge est déjà un objet en soi, pourvu d’une matérialité autonome. Que cet objet soit transparent, flottant dans un cadre, tenu par des épingles ou qu’il associe dessins, lettres découpées, photographies et collages, peu lui importe, sa vérité est ailleurs. » Micheal Woolworth

José María Sicilia

La série des Orifices (1998-2000) est un ensemble de 21 lithographies et se présente comme une immense planche botanique. Les couleurs vives ou entêtantes des fleurs éclatent sur une délicate dentelle à peine perceptible.

«Depuis 1986, c’est avec [José María Sicilia] que j’ai le plus collaboré : nous avons produit ensemble plus de 300 œuvres. Son exigence et son audace me font sans cesse repousser les limites de ma pratique : plonger un livre dans un bain de cire d’abeille, faire courir un lézard sur une pierre lithographique pour capter l’empreinte de ses pattes, répliquer en litho sur plâtre un tapis persan, débrocher un livre ancien pour recouvrir ses pages d’impressions contemporaines… pour lui, j’ai même mis sous presse des fleurs fraîchement coupées, ne laissant sur la feuille que de vives traces de couleur, comme une métaphore de la beauté consumée. » Micheal Woolworth

Jean-François Maurige

Dans nombre de ses œuvres le rouge vient éclairer le blanc dans des formes abstraites.

Pour l’artiste, le rouge est à égalité avec le noir dans le contraste avec le blanc. Ici, le sac d’emballage en plastique tissé remplace le papier et change littéralement l’aspect physique de l’œuvre. Il donne du relief aux formes, filtre la lumière et permet de mettre en avant la trame de ce matériau.

« L’année 1996 marque un tournant important dans l’œuvre imprimé de Maurige. Il expérimente à nouveau les idées de luminosité en explorant des supports plastiques. Des premiers essais se font sur un film bulle transparent, mais cette méthode est vite abandonnée car tout s’effrite au séchage. Maurige voulait travailler avec des sacs de riz destinés aux transports de matières premières. Ces mêmes sacs sont recyclés pour la manutention des gravats : imprimés et tressés, ils rappellent les papiers translucides utilisés à l’atelier pour des séries précédentes. Les sacs sont ouverts en deux comme des feuilles de papier, les formes recto imprimées en noir sont découpées dans du contreplaqué récupéré dans la rue, un aplat plus ou moins rouge traverse le verso. » Michael Woolworth

 

Atelier innovant

Tchikebe, Marseille

Depuis 2009, l’atelier spécialisé dans la sérigraphie d’art et l’impression numérique pigmentaire se lance des défis artistiques et techniques selon la demande et les exigences des artistes.

Cet atelier s’adapte et propose des solutions créatives en poussant les techniques hors de leurs limites traditionnelles.

 

Anne-Valérie Gasc

Avec Anne-Valérie Gasc, les techniciens et l’artiste réalisent des sérigraphies à la poudre de béton : Tour Genêt sérigraphie de la tour Genêt démolie à l’explosif le 26 juin 2011 à Meaux.

 

« Pour réaliser ce projet, Anne-Valérie Gasc a d’abord saisi les vues des tours juste avant l’explosion, puis, immédiatement après, elle a récupéré des blocs de béton dans les gravats. Son mode opératoire se déplie en deux temps autour d’un point aveugle bien que crucial : l’évènement en lui-même, le moment de la destruction. Renvoyant immanquablement à ce processus de démolition, le projet n’en occulte pas moins cet instant quasi-virtuel auquel il est inféodé, comme si l’évènement, pourtant anticipé, guetté puis exploité, ne se laissait jamais saisir que sur un mode diachronique. Comme si il ne pouvait qu’être manqué.

A l’atelier Tchikebe !, les décombres réduits en poudre sont tamisés sur la couche de colle qui a remplacé l’encre à sérigraphie. Lorsque le support est redressé, la poussière non encollée s’effondre dans un nuage poudreux tandis que jaillit, à rebours de la démolition, l’image fantomatique des bâtiments. La couleur des gravats, d’un gris crème diaphane, compose un camaïeu très doux avec le blanc du papier. » Extrait du texte de Clémence Agnez pour Documents d’artistes, Provence-Alpes Côte d’Azur, édition en ligne de dossiers d’artistes.

Caroline Le Méhauté

Le travail délicat et mystérieux de Caroline Le Méhauté nous renvoie à la matière, à la lumière et au temps. Le spectateur se laisse absorber par cette douceur inquiétante et silencieuse, cet espace sans fin où le velours de la poudre de pierre volcanique donne envie de sentir, de caresser, de se lover et de s’immerger comme dans un océan.

L’artiste expérimente, s’approprie la matière pour la rencontrer et la transformer tout en la respectant. S’instaure alors un vrai dialogue avec l’élément vivant naturel.

Ici, la ligne d’horizon marque une rupture franche et plonge le spectateur dans un noir opaque. Cet horizon ou point de vue se déplace au fur et à mesure que nous grandissons.

 

Aux limites de l’estampe

Edouard Ponce

Portfolio de six estampes à la rouille I à VI, 1999

Estampe à la rouille sur papier unicate

Francheville : Cité des artistes, Fort du Bruissin

28,8 x 21 cm

Cote : A PF PON 07285 à A PF PON 07290

Courtesy Eduardo Ponce

 

Eduardo Ponce réalise des empreintes de rouille. Le processus est long. Il dépose une toile mouillée en permanence entre le papier et la plaque de métal. L’eau, l’oxygène et le temps permettent de révéler l’image sur le papier.

Ce geste permettant le contact du papier avec le métal est l’expérience d’une lente migration aléatoire qui imprime le papier. Le temps agit, l’artiste n’intervient plus. Il laisse faire la chimie et découvre le rendu hasardeux de motifs abstraits, géométriques. Sur la dernière estampe une figure apparaît tel un fantôme. Elle a été obtenue par réserve, partie protégée contre la migration de la corrosion par hydroxyde de fer.

 

Roman Singer


Dans ce diptyque, une pièce photographique accolée à une feuille de papier rend compte de cette action à bicyclette où le geste du corps, la distance, la durée et le résultat sont tous définis dans un même protocole. Cette « estampe » au sens premier du terme, car elle montre simplement l’enfoncement du papier sous la pression de la roue, joue en contradiction avec la photographie : le papier froissé est un témoin immédiat et prosaïque de l’action.

La variété des procédés, des supports, les effets plastiques, les dimensions et la possibilité de s’approprier et de combiner les techniques sont inépuisables. La gravure est aujourd’hui un puits de découverte, d’expérimentation et de révélation pour les artistes qui s’y frottent.

 

POUR ALLER PLUS LOIN

Quelques lieux (galeries, éditeurs, ateliers) pour découvrir et acquérir des multiples

 Où voir des pratiques éditoriales contemporaines, de l’édition fanzine aux œuvres rares : prints, multiples, livres, jeux, objets, films et disques d’artistes ?

Art&fiction

Captures Editions

CNEAI=

Editions Dilecta

Editions Incertain Sens

Galerie Catherine Putman

Galerie de Multiples

Idem Paris

Lendroit éditions

Mcf-Michèle Didier

Michael Woolworth Publications

RVB Books

Yvon Lambert Edition

 

Foires, rencontres

ART-O-RAMA : salon international d’art contemporain,  à Marseille (chaque dernier week-end du mois d’août).

MAD : salon des pratiques éditoriales contemporaines, Paris

Soon Paris, biennale de l’œuvre originale numérotée, Paris

 

Bibliographie

#Gravure / Frances Stanfield et Lucy McGeown ; [traduction Audrey Favre]

Paris : Pyramyd, 2020

Collection : le petit livre des grandes inspirations

Pour découvrir, à travers des œuvres d’artistes contemporains, un panorama des pratiques de la gravure et des techniques d’impression artisanales : estampe, eau-forte, risographie, lithographie, etc.

La gravure contemporaine / Marie-Janine Solvit

Paris : le Temps apprivoisé, 1995

Gravure de peintre / Jacques Clauzel

Fata Morgana

 

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *