Musique

Opéra et politique : le peuple et les tyrans

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 07/12/2019 par GLITCH

Si l'opéra raconte le plus souvent des histoires et des passions individuelles, troussant des airs de bravoure pour héros en plein paroxysme, il arrive que dans le prisme des ces destins singuliers, se fasse entendre par la voix du chœur cet autre personnage qu'est « le peuple » lorsqu'il fait irruption dans l'Histoire bien ficelée des puissants. Opprimé, gémissant sous le joug du tyran, il prête alors sa force et son souffle aux héros de l'avant-scène pour chanter de beaux lendemains et renverser un despote haï. Petite revue du printemps des peuples à l'opéra...

Tosca in the Canadian Opera Company production of Tosca, 2012 /  © Canadian Opera Company
Tosca in the Canadian Opera Company production of Tosca, 2012 / © Canadian Opera Company

1789, bien sûr

En Europe, le siècle des révolutions trempe la musique de lyrisme politique : hymnes, marches, musiques de circonstances se veulent à l’unisson du peuple et des aspirations révolutionnaires. Une certaine Marseillaise proclame dans son 4è couplet :

« Tremblez, tyrans et vous perfides
L’opprobre de tous les partis,
Tremblez ! vos projets parricides
Vont enfin recevoir leurs prix !
« 


L’art lyrique français de la fin du XVIIè siècle s’adonne notamment au genre de l’opéra héroïque, où allégories antiques et reconstitutions historiques projettent le public dans la marche de l’Histoire. Etienne-Nicoals Méhul, auteur du « Chant du départ » compose une « Doria, ou la Tyrannie détruite » (1795) , François Joseph Gossec écrit Le triomphe de la République (1794), Rodolphe Kreutzer campe La Journée du 10 août 1792 ou La Chute du dernier tyran (1795)

Plus tard, sous la Restauration puis le Second Empire, l’œil « bienveillant » du Prince remonté sur le trône inspire aux compositeurs de savantes inflexions destinées à tempérer l’ardeur populaire, sur scène et dans la rue. On voit alors réapparaître dans les grands opéras la figure tutélaire du bon souverain sensible aux suppliques du bon peuple…
Versions policées voire policières d’un thème classique à l’opéra, celui du Roi magnanime, dont l’incarnation la plus belle, la plus musicale et la plus sincère est peut-être la Clémence de Titus de Mozart…

Fidelio ou l’humanisme révolutionnaire

Alors que l’Europe est agitée par l’onde de choc de la Révolution française, l’enthousiaste Beethoven écrit en 1805 Fidelio -son unique opéra- qui mêle dénonciation de l’oppression politique et célébration de l’amour conjugal.
L’histoire se déroule autour d’une prison d’Etat, verrouillée d’une main de fer par le sinistre Pizarro… Ce dernier veut faire assassiner Florestan, détenu arbitrairement, mais son intrépide et courageuse épouse Léonore veille…

A la fin de l’acte I, le chœur des prisonniers, rendus pour quelques minutes à la lumière, chante l’espérance inquiète des opprimés :

« L’espoir me chuchote doucement :
nous serons libres, nous trouverons le repos !
Parlez doucement, retenez-vous !
Des yeux et des oreilles nous épient
Parlez doucement, oui doucement !
Oh ! quel plaisir de respirer à l’aise
et à l’air libre !! »

Plus tard l’affreux Pizarro sera arrêté dans ses projets par Léonore et désavoué par son Ministre, qui relève ainsi les prisonniers rendus à la liberté :

« Ne soyez plus des esclaves à genoux
que la sévérité des tyrans disparaisse !!
Le frère cherche ses frères
il aidera volontiers s’il le peut. »

De la scène à la rue : « La muette de Portici« 

Il est un opéra français qui est peut-être l’archétype de l’irruption du peuple sur la scène : c’est La Muette de Portici (1828), de Daniel François-Esprit Auber. L’argument s’inspire de l’épisode historique de la révolte des pêcheurs du Royaume de Naples contre l’occupant espagnol, en 1647.
La soeur du pêcheur Masaniello est abusée par le fils du despote : ses compagnons s’unissent autour de lui et jurent de venger l’offense. Caisse de résonance des drames individuels, le peuple finit par jouer sa propre partition. Le chœur occupe la scène en permanence, acteur et témoin du drame :

« Courons à la vengeance !!
Des armes, des flambeaux
Et que notre vaillance
Mette un terme à nos maux !
(…)
A nos sermens
L’honneur t’engage ;
Plus d’esclavage,
Plus de tyrans !
« 

Mais c’est un air fameux qui assure la postérité de l’opéra. Nous sommes le 22 août 1830, à Bruxelles, sous domination hollandaise. Sur scène, les conjurés font serment de s’unir contre la tyrannie et pour « l’amour de la patrie » :

« Pour un esclave est-il quelque danger ?
Mieux vaut mourir que rester misérable !
Tombe le joug qui nous accable
Et sous nos coups périsse l’étranger !
Amour sacré de la patrie,
Rends-nous l’audace et la fierté ;
A mon pays je dois la vie ;
Il me devra sa liberté.
« 

Galvanisé, l’auditoire sort alors dans la rue aux cris de « Vive la liberté ! » : émeutes, pillages, incendies, c’est le début du cycle politique qui mènera la Belgique à l’indépendance, une fin plus glorieuse que celle des pêcheurs de Naples qui finirent écrasés par la répression.

Les masses et l’avant-garde : « Guillaume Tell »

Entre résignation et révolte, c’est un portrait de foule nuancé qui trame tout l’opéra Guillaume Tell de Rossini (1829).
Les trois cantons suisses vivent sous la coupe impitoyable du tyran Gessler mais ici le peuple n’est pas un bloc homogène : certains grondent et courbent l’échine, d’autres prennent les armes.

L’opéra s’ouvre sur un contraste entre le village insouciant qui se prépare à la fête et les amères ruminations de Tell (« Il chante et l’Helvétie pleure son dernier jour »)
Un peu plus loin, pressée par les soldats de l’ennemi, la foule consent à ne pas livrer l’un des siens (« Il ose agir, osons nous taire »). Les villageois commentent, frémissent, se lamentent ou menacent (« Anathème à Gessler ! »), mais sont esentiellement mûs ou retenus par la peur (« Sur nos têtes gronde l’orage, éloignons-nous « ).

Venu des vallées et forêts avoisinantes c’est le choeur des Confédérés qui, après avoir scellé l’union des trois cantons, s’en va combattre les soldats de Gessler :


« Dans l’ombre et le silence,
Du glaive et de la lance
Armons les trois cantons.
(…)
D’un tyran cruel et perfide
Trompons l’espérance homicide
« 

La « résistance passive » du peuple, la détermination des insurgés et l’arbalète infaillible de Guillaume Tell mettent fin au règne de Gessler, comme si cette menace de Gessler à Tell se réalisait aux dépens du tyran :

« Tant d’orgueil me lasse,
La foudre s’amasse,
Sur toi qu’elle passe,
Et tu fléchiras !
»

Le chant de la liberté : « Nabucco »

Impossible de ne pas évoquer le célèbrissime « Va Pensiero » du Nabucco de Giuseppe Verdi, composé en 1840. Cette déploration des Hébreux asservis à Babylone par Nabuchodonosor est un véritable « tube » de l’opéra romantique, un choeur populaire qui porte la plainte de l’opprimé et l’aspiration à la liberté.

[(« Va, pensée, sur tes ailes dorées ;
Va, pose-toi sur les pentes, sur les collines,
Où embaument, tièdes et suaves,
Les douces brises du sol natal ! »
)]

Dans cet opéra pourtant, ce n’est pas le peuple des Hébreux qui renverse son oppresseur, imbu de son pouvoir jusqu’au blasphème :

« A terre ! prosterne-toi
Je ne suis plus roi, je suis Dieu ! »

mais la foudre divine qui châtie le roi mégalomane, victime de sa propre démesure, et finalement repentant :

« Hélas ! misérable vieillard
Je ne suis plus que l’ombre du roi »

On sait comme la musique de Verdi a pu résonner dans le cœur des patriotes italiens du Risorgimento luttant contre l’oppression autrichienne. Le nom même du compositeur s’étalait sur les murs dans le slogan « Viva VERDI » (c’est-à-dire « Viva Vittorio Emanuele Re DItalia », cri de ralliement des partisans de l’indépendance et de l’unité italienne sous la bannière du roi Victor Emmanuel).
A la mort du compositeur, le chœur des Hébreux fut repris par la foule saluant le cortège funéraire.

« Et devant lui, tout Rome tremblait ! » : Tosca

Avec la « Tosca » de Puccini (1900), nous voici 1800, dans Rome où l’éphémère République de 1798 a vécu. La reprise du pouvoir par les troupes royales s’accompagne d’une répression féroce contre le camp républicain. Le peuple -divisé à l’époque- n’est pas là pour réclamer la fin du régime, mais c’est l’héroïne Flora Tosca, qui pour sauver son républicain de fiancé n’hésite pas à feindre de se livrer au sanguinaire et concupiscent chef de la police Scarpia pour mieux le poignarder :




« Voilà le baiser de Tosca !! »

Ton sang t’étouffe ?
Tué par une femme !
Tu m’auras trop torturée !
Tu m’entends ? Parle !…Regarde-moi !
C’est moi, Tosca !… O Scarpia !
Meurs ignoble créature !
Meurs, meurs ! »

 

 

puis laisse tomber cette épitaphe sur le corps du bourreau : « Et devant lui, tout Rome tremblait ». Ici, pas de chœur des opprimés, mais la colère d’une héroïne qui se venge d’abord d’un ennemi, ensuite d’un tyran.

Et après ?

On aimerait en guise de conclusion évoquer l’après : que se passe-t-il une fois les dictatures abattues, l’ordre ancien renversé ? Quelle partition jouer, comment occuper une nouvelle scène, accorder les voix qui se sont fait entendre ?

On pense à la fin du Crépuscule des Dieux de Wagner : après le grand incendie, la destruction du Walhalla, l’abdication de Wotan et la fin du règne des dieux, c’est à l’homme qu’échoit le monde. Plus de pouvoir absolu qui lie les choses et les êtres entre eux : c’est l’avènement du genre humain, et l’inconnu de l’avenir.

On ne saurait écrire l’histoire à venir, c’est sans doute pour cela que le compositeur Luigi Nono ne parle pas d’opéra mais d’ « action scénique » pour son Al gran sole carico d’amore, composé en 1974. Pas d’intrigue ou de narration, pas de héros de premier plan, mais les voix de la Commune de Paris, de Brecht, Rimbaud ou Louise Michel qui convoquent une histoire toujours ouverte au présent…

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