Qu’est-ce qu’être Président aujourd’hui en France ?

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - Modifié le 13/04/2022 par Oxalide

Voici quelques clefs de réflexion sur la fonction présidentielle en France. Loin de répondre à tous vos questionnements, nous avons plutôt tenté de dégager certaines « lignes de force » qui définissent notre présidentiable aujourd’hui, à travers quelques données de nos institutions et de la vie politique de notre pays. Autrement dit, C’est quoi être Président aujourd’hui ?

Palais de l'Elysée

Etre Président, c’est bien sûr être au coeur du pouvoir.

Avec Le président de la République : en 30 questions, les auteurs, Isabelle Flahault et Philippe Tronquoy  se proposent de nous transmettre en trente points, les informations indispensables pour comprendre à quel point la fonction présidentielle est le pivot de notre République.Présidents : au coeur du pouvoir

C’est aussi ce que nous donne à voir et nous explique Jean Garrigues dans son ouvrage Présidents : au coeur du pouvoir dans lequel trace les portraits des différents présidents de la République, depuis Charles De Gaulle, jusqu’à François Holland.

Mais être au cœur du pouvoir, qu’est que cela signifie vraiment ?

 

1-Une “hyper-personnalisation” du pouvoir : le Président est-il une super star ?

Les chercheurs de The Conversation France analysent dans Moi, président-e: le livre qui vous donne les clés de l’Elysée toutes les conditions nécessaires pour accéder à la présidence ; il met ainsi en lumière l’ « esprit » de la fonction présidentielle et sa transformation progressive tout au long de la vie politique française sous la Ve République.

L’essai  Jupiter et Mercure : le pouvoir présidentiel face à la presse porte sur les rapports d’Emmanuel Macron avec la presse et les journalistes durant son quinquennat inauguré en 2017. Au début de sa présidence, il entend tenir les journalistes à distance, mais selon l’auteur, son approche révèle une conception du pouvoir autoritaire et dévoile un comportement méprisant. N’ayant pourtant utilisé l’expression qu’une fois, la formule « président jupitérien » exprime cette conception.

L’auteur, Alexis Lévrier, historien des médias et de la presse (GRIPIC – Université de Reims Champagne-Ardenne) revient également sur les relations tumultueuses entre le pouvoir politique et la presse people. Longtemps reléguée au second plan, derrière un journalisme plus prestigieux, la presse people occupe aujourd’hui une place centrale dans les stratégies des candidats.

Instrumentaliser son intimité nécessite toutefois une véritable expertise :  un bon candidat ou une bonne candidate, pour susciter l’intérêt des électeurs, doit se plier aux règles des tabloïds, et donc se mettre en scène.

Sous la Vème République, la fonction présidentielle est tellement personnalisée, que les candidats sont obligés de mettre en scène leur couple, leur famille. Les français sont friands de cette idée que l’on élit un homme et pas simplement un parti.


2- Etre un « Monarque républicain » ou un « Hyper-Président ».

Le terme d’ « hyper président » est apparu sous le mandat de Sarkozy, mais c’est Valéry Giscard d’Estaing qui a inauguré cette manière d’exercer cette fonction présidentielle.

Mais au-delà des hommes, “l’hyperprésidence” est un phénomène issu d’un long processus et qui commence avec la Vème République. Tout ceci est lié à une lacune de notre Constitution qui ne dit pas qui est le Chef de l’exécutif entre le Président et le 1er Ministre. En conséquence, tout au long de notre histoire constitutionnelle, les Présidents de la République n’ont eu de cesse d’asseoir leur pouvoir et leur hégémonie  par rapport à celui-ci.

Il existe donc un hiatus entre le droit et les faits :  selon l’article 21 de la Constitution le 1er Ministre dirige l’action du Gouvernement qui  détermine et conduit la politique de la nation (article 20) ; mais en réalité le rôle du 1er Ministre s’est progressivement effacé devant le Président de la République.

Dans son livre, Delphine Dulong, professeure de sciences politiques (Paris 1 – CESSP), analyse ce phénomène de l’hyperprésidence et son impact en termes de gouvernance. Jusqu’à quel point peut-on incarner le pouvoir ? Cette enquête socio-historique menée à partir d’archives de presse et de témoignages éclaire sur les incohérences qui structurent la vie politique française.

En effet, si la Ve République est un régime parlementaire d’un point de vue juridique, le Président dispose d’une très grande latitude dans ses prises décisions. Ainsi, bien souvent le Premier Ministre est choisi pour sa capacité à s’effacer au profit du chef de l’État. Dès lors, il est tentant pour le candidat fraîchement élu de prendre les décisions seul, loin de l’idéal démocratique. C’est donc cette notion d’ « hyper-président » qui a vu le jour pour illustrer ce phénomène.

Le politiste  Maurice Duverger pointait déjà cette problématique dans son analyse  du Système politique français  : la Vème République institue en effet un régime hybride en plaçant à la tête du pouvoir exécutif deux dirigeants, le Premier ministre et le Président de la République, sans établir de hiérarchie nette entre eux, non plus qu’une claire division des tâches.

Situé au sommet de l’Etat, le Premier ministre doit tout à la fois faire fonctionner le gouvernement, assurer les relations avec le Parlement et avec les administrations ; mais dans un même temps, en vertu d’une règle tacite très tôt établie sous Charles de Gaulle, il doit s’effacer devant le Président, et accepter finalement de n’être qu’un simple collaborateur.

Mais ce rôle central du Président de la République n’est pas définit en droit. Il s’est construit avec le temps dans le fonctionnement et l’évolution de la Vème République.


3- Pour être Président, il faut manier la rhétorique ou l’art de persuader.

En matière de communication politique, le modèle de la rhétorique antique avec Aristote fait aujourd’hui figure d’avant-garde.

Pour être Président il faut être un bon communiquant. Dès lors il s’agit avant tout de savoir s’exprimer, c’est pourquoi la rhétorique devient une compétence primordiale pour un chef d’Etat.

Un Président doit savoir persuader son auditoire, le rallier à la cause qu’il défend. Pour ce faire il doit produire de beaux discours à la fois sur le fond et sur la forme, car en matière de  rhétorique les deux vont de pair.

Pour persuader un auditoire, il n’est pas suffisant d’avoir un discours rationnel et bien argumenté et bien construit (c’est le logos grec)

Il faut  que l’orateur construise par son discours une image de lui-même qui va le rendre crédible auprès de l’auditoire particulier auquel il s’adresse (ethos ).

Il faut aussi savoir jouer sur les émotions, les passions. (pathos ). Le Président peut par exemple jouer sur la peur ou sur l’espoir.  Ainsi, Emmanuel Macron a su mobiliser pour la guerre… en les confinant, avant de décréter la paix dans un vœu pieux lors de son interview du 14 juillet 2020. Durant la pandémie, un article de The Conversation nous rappelle d’ailleurs comment cette stratégie communicationnelle a pu être a pu être utilisée à des fins politiques.

Même si avec avec le développement des médias de masse, les grands discours élaborés selon les principes propres à l’art oratoire tendent à évoluer vers des formes plus fluides et plus concrètes, nous retenons toutefois Ces discours qui ont marqué la Ve République  de Charles de Gaulle à Emmanuel Macron.

 


4- Pour être Président, il faut être à l’écoute et au plus proche du peuple.

Etre Président c’est aller à la rencontre de son public, de ses électeurs. Se produire lors de meetings ne suffit pas. Les déplacements au plus proche du public, sont des rituels obligés pour le Président. Pour rencontrer les électeurs, il faut aller dans les marchés, faire des visites de quartiers…

La crise sanitaire a cependant fortement perturbé cette « communication directe » du Président avec les citoyens. Comment se rencontrer en temps de distanciation sociale, alors qu’il est conseillé d’éviter de se serrer la main ou même de se regrouper en trop grand nombre ? C’est pourquoi d’autres formes de communication politique ont pris le relais.

Or, être à l’écoute, voici ce que les citoyens demandent à leur Président. Etre à l’écoute signifie s’adresser à l’ensemble des Français, et les comprendre. Autrement dit, être un humain proche des préoccupations du peuple.

  • A l’évidence, le président de la République ne rencontrera jamais ni la plupart des électeurs qui ont voté pour lui ni a fortiori l’ensemble des citoyens qu’il prétend représenter. Le courrier présidentiel peut être alors un bon moyen  pour le Chef de l’Etat d’être proche de ses concitoyens et « prendre le pouls du pays ».  Car en quelques clics, chaque citoyen peut en effet envoyer un message au Président de la République ou à Madame Brigitte Macron.

Si écrire directement à la personne du Président au Président de la République peut être une autre solution pour le Chef de l’Etat de sonder l’opinion publique, c’est aussi un manière pour ses concitoyens de se faire entendre.

Le sociologue Michel Offerlé, auteur avec Julien Fretel du livre Ecrire au Président nous propose une plongée au sein du Service du courrier présidentiel . Cette enquête qui s’intéresse aux correspondances (lettres et courriels) adressées aux présidents renouvelle la sociologie de l’institution présidentielle, et renseigne sur la représentation que se font les français de leur Président et de son rôle.

Les citoyens auteurs de ces courriers écrivent pour donner leurs opinions, mais aussi pour réclamer de la bienveillance, un soutien, une exonération, une dispense, une attention à l’égard d’une condition sociale pleine de dureté ; c’est souvent le sentiment d’injustice qui fait écrire, et des familles entières écrivent ainsi au « tout-puissant » après avoir épuisé tous les recours administratifs. Le Président est souvent assimilé à un dernier recours. La « présidentialisation » du pouvoir politique organise notre vie politique. Elle est dans l’esprit de beaucoup de français, même les enfants. Car les français pensent que le Président peut faire beaucoup de choses.


5- Etre le Président de tous les Français et dépasser les clivages.

« Rassembler », dépasser les oppositions est souvent le maître mot des candidats à la présidence. Utilisé dans une communication politique, « dépasser les clivages » peut être une stratégie  afin de convaincre les électeurs et électrices : on peut alors parler de « triangulation ».

Souvent entendu dans les médias afin de parler de la stratégie des politiques, le mot-concept « triangulation » consiste à  prendre un point à gauche et à droite de la base et à faire se rejoindre les segments des deux côtés sur un point au-dessus afin de former un triangle.

L’histoire de la triangulation s’inscrit dans une tradition américaine, plus précisément sous le régime du démocrate Bill Clinton : il s’agit pour Clinton (le démocrate) de réunir (comme au sommet d’un triangle) ce qu’il y a de mieux aux angles de la base de ce polygone que seraient respectivement les programmes démocrates et républicains.

Tony Blair durcira le concept. Il s’agira alors de piller les idées du camp adverse…

  • « Trianguler » c’est peut-être se situer au « Centre », alors ?

Traditionnellement fondée sur un bipartisme, l’échiquier politique de la France a sans doute aujourd’hui été bousculé. Mais qu’en est-il de l’archétype du Président « modéré », du Président du « Centre » ?

Pour citer encore Maurice Duverger dans son livre , le « Centre » n’existerait pas et il faudrait en finir avec cet « éternel marais » :

« […] Toute politique implique un choix entre deux types de solutions : les solutions dites intermédiaires se rattachent à l’une ou à l’autre. Cela revient à dire que le centre n’existe pas en politique : il peut y avoir un parti du centre mais non pas une tendance du centre, une doctrine du centre. On appelle « centre » un lieu géométrique où se rassemblent les modérés des tendances opposées : modérés de droite et modérés de gauche. Tout centre est divisé contre lui-même, qui demeure séparé en deux moitiés : centre-gauche et centre-droit. Car le centre n’est autre chose que le groupement artificiel de la partie droite de la gauche et de la partie gauche de la droite. […]. Le rêve du centre est de réaliser la synthèse d’aspirations contradictoires : mais la synthèse n’est qu’un pouvoir de l’esprit » .

  • « Trianguler » c’est n’être ni de droite, ni de gauche ? Le clivage politique a-t-il toujours un sens ?

Pourtant, la question de la disparition du clivage droite-gauche revient régulièrement dans le débat politique, mais qu’en est-il vraiment ?

Selon le politologue et président de la société de sondage PollingVox, Jérôme Sainte-Marie le clivage droite-gauche a disparu.  Pour lui, le “clivage est clos depuis le second tour de l’élection présidentielle de 2017 et l’affrontement de deux candidats qui ne se reconnaissaient pas dans le clivage gauche-droite”. L’avènement des « Gilets jaunes » qui rassemble des personnes de droite et de gauche confirme pour lui cette thèse.

Dans son ouvrage,  Bloc contre bloc : la dynamique du macronisme, Jérôme Sainte-Marie nous explique :

« Le clivage qui était horizontal entre la gauche et la droite est en train d’être remplacé par un clivage entre la société d’en haut, les gens qui se retrouvent peu ou prou autour d’Emmanuel Macron, et la société d’en bas, les gens qui se retrouvent autour des ‘gilets jaunes’. Vous avez une réactivation paradoxale de la lutte des classes, […] qu’on croyait enterrée depuis le XXe siècle. »

Mais pour finir, nous pouvons nous demander si  pour les militants, la gauche et la droite ne conserveraient pas toutes leurs différences ? Le clivage est-il vraiment près de disparaître ?

C’est d’ailleurs aussi l’interrogation de Janine Mossuz-Lavau qui, dans son dernier ouvrage revient sur l’histoire de ce clivage. Elle constate que si ce clivage a évolué, il est toujours loin d’être dépassé.

Pour cette auteure, si dans les médias certains experts affirment que le clivage droite-gauche est « dépassé », c’est qu’ils ne font pas toujours la distinction entre l’offre (des politiques) et la demande (des citoyens). Et nous sommes tentés de penser avec elle que les citoyens n’abandonneront jamais les valeurs fondamentales et historiques de chacune des tendances politiques.

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