Pour une histoire environnementale et sociale de la ville

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - par M&S

Des lagunes vénitiennes aux plages de sable fin de Los Angeles, en passant par les jardins parisiens du XIXe siècle, retour en quelques ouvrages récents, sur une histoire environnementale qui rend compte de façon nouvelle, des problématiques liées à la justice sociale et à l’équilibre entre extension des villes et bien-être collectif.

En effet, depuis quelques années, l’histoire environnementale, dont l’intérêt grandit à mesure que nos inquiétudes s’amplifient face aux  rapports successifs du GIEC, investit de nouveaux “objets” historiques. Bien que de nombreux essais aient été consacrés aux villes, ces études ont souvent été menées sous un angle strictement économique, politique ou urbanistique. Longtemps considérée comme extérieur à la cité, la “nature” est un “ailleurs”, craint ou idéalisé, à la manière de la “wilderness” américaine.

Pour autant, quelques historien.ne.s, défricheur.euse.s, ont remis en question cette prétendue dichotomie entre environnement naturel, et la ville qui ne serait que la  manifestation culturelle de l’activité humaine.

En rendant compte, à travers quelques sujets phares (l’histoire des pollutions industrielles, l’histoire de la gestion des politiques sanitaires), de ces interactions permanentes entre le citadin et son environnement, ces chercheur·euse. s ont aussi mis en lumière des enjeux sociaux de premier ordre.

En pensant la ville comme un métabolisme dont il faut prendre soin, ces historien.ne.s. nous éclairent ainsi sur les   questions qui se posent depuis bien longtemps, autour des rapports précaires entre activité humaine, expansion économique et nécessité, vitale, de l’accès, pour chacun.e.s, aux espaces naturels.

 

Venise et ses lagunes : gouverner avec le fragile

 

 « L’espace vénitien se prête fort bien à un autre dessein qui rompt avec les approches traditionnelles de l’histoire politique et urbaine. Au cœur des lagunes, quand se rencontrent l’action des hommes et la vie du milieu, une autre histoire se joue qui doit être aussi comprise et écrite. Les jalons d’une histoire de l’environnement peuvent alors être plantés ». Elisabeth Crouzet-Pavan dans Les villes vivantes : Italie XIIIe-XVe siècles

 

Les ressources maritimes et les activités portuaires croissantes ont fait de Venise une des principales puissances commerciales du Moyen Âge (la ville compte plus de 100 000 habitants au milieu du XIIIe siècle). Par ailleurs, sa République, certes oligarchique, est d’une longévité et d’une stabilité peu communes. Mais au delà de ces miracles vénitiens qui font de la ville, la « Sérénissime », il y a des efforts constants, sans cesse renouvelés pour lutter contre les menaces environnementales. Les risques d’ensablement de la lagune côtoyant ceux liés aux phénomènes de submersion (les fameuses “acqua-alta“).

 

 

place Saint Marc – acqua alta – du 4 novembre 1966

 

Elizabeth Crouzet-Pavan dans « Le Moyen âge de Venise : des eaux salées au miracle de pierre », nous rappelle que l’histoire de Venise est celle « d’une communauté humaine très précocement sensibilisée au rapport que sa durée historique peut entretenir avec son écosystème ».

 

 

 

 

Pauline Guéna, membre du collectif de médiévistes, ” Actuel Moyen Âge “, qui rafraichit pour notre plus grand plaisir notre vision de cette époque historique, rappelle dans un article intitulé « Venise ou la ville pour tous »,  que cet équilibre fragile, entre exploitation et préservation du site sur lequel prospère les vénitiens, n’est pas étranger  à la longévité de la République de Venise. L’aménagement urbain doit prendre en compte cet espace sensible et limité et les différents groupes oligarchiques semblent avoir conscience du respect de l’espace public et commun :

« Sans faire de Venise un exemple de libertés individuelles, on constate que certaines mesures y furent prises pour garantir que l’espace commun, si rare et si précieux, n’était pas confisqué par certains…A Venise, la place est un réel problème : impossible d’élargir les routes, impossible de les multiplier. Pourtant les nobles veulent un cheval, c’est l’accessoire nécessaire des élites européennes. Qu’à cela ne tienne : le gouvernement légifère et interdit les chevaux dans Venise, à plusieurs reprises même, dès la première moitié du XIIIe siècle. Tant pis si les nobles de la ville deviennent la risée de l’Italie pour leur piètre façon de monter à cheval. »

De la même manière, “ Venise refuse que ses places soient privatisées d’une quelconque manière. Venise, c’est donc à la fois cet environnement contraignant et cette inventivité urbaine constante. Faire des puits pour trouver l’eau potable, faire des ponts pour relier les quartiers. Sa leçon, c’est sans doute de montrer qu’aucun fait urbain n’est une fatalité, et que la ville se construit sans cesse. Surtout quand l’espace semble manquer.

 

 

Paris : ses poubelles, ses jardins

 

Comment vivre dans une ville dont la population croît sans cesse et rapidement ?

Si la question se pose déjà à Venise au Moyen Âge, mais est contrainte par son emplacement, à Paris, dès le XVIe siècle, l’étalement de la ville inquiète l’autorité politique. En effet, le nombre d’habitants a été multiplié par trois en un peu plus de 150 ans pour atteindre plus de 600 000 habitants en 1789 et la gestion des nuisances citadines est un défi politique de premier ordre.

Deux parutions récentes éditées dans la très stimulante collection “l’environnement à une histoire” chez l’éditeur Champ Vallon, s’intéressent à ces défis liés à la salubrité et à la forte croissance démographique parisienne entre le XVIe et le XVIIIe siècle. 

Dans leur ouvrage, “À vos poubelles citoyens ! : environnement urbain, salubrité publique et investissement civique, Paris, XVIe-XVIIIe siècle“, Nicolas Lyon-Caen et Raphaël Morera tordent ainsi le cou à quelques idées reçues et mettent en lumière la mobilisation quotidienne des parisiens dans la gestion de leurs déchets bien avant la révolution hygiéniste du XIXe siècle.

Pour les auteurs : considérer la gestion de la salubrité de l’environnement urbain comme un tout cohérent, en dépit de la diversité des acteurs, permet de souligner sa dimension de bien commun organisé.. Nous voudrions en effet examiner les modalités pratiques de gouvernance de ces biens collectifs spécifiques, qui n’appartiennent ni à un particulier ni à un État.

Certes, les critères de salubrité de l’époque ne sont pas tout à fait les nôtres mais les parisiens s’organisent : des comités de quartiers délibèrent sur la façon de traiter certains déchets, des paysans péri-urbains récupèrent les déchets recyclables qui serviront d’engrais et chacun et chacune est sommé.e de nettoyer devant sa porte ! La préservation de l’espace urbain pour qu’il ne devienne pas un espace insalubre et invivable est donc perçue comme un travail civique.

 

Considérer la ville comme un métabolisme, c’est se détourner des frontières artificielles entre nature et culture, pour laisser place à un tissage délicat, entre la ville et l’environnement dans lequel elle s’inscrit.

 

Jan Synowiecki revient dans son ouvrage “Paris en ses jardins : nature et cultures urbaine au XVIIIe siècle” sur les nombreuses questions soulevées par l’institution, au sein de la ville, d’espaces naturels, afin que tout un chacun puissent s’y ressourcer.

Les jardins princiers et royaux (Le jardin du Luxembourg, le jardin du Palais-Royal ou celui des Tuileries) symbolisent, en effet, ces « havres de paix », ces espaces végétalisés salvateurs, permettant une forme de régulation, face à une urbanisation galopante et à ses méfaits sur les citadins.

Ces jardins, l’auteur les décrit comme des espaces vivants entremêlés à la vie de la société urbaine. Ce sont, évidemment, des espaces ouverts à ce que l’on ne nomme pas encore la pollution atmosphérique, mais aussi des lieux ou les humains (le citadin en l’occurrence) se rencontrent et s’imprègnent consciemment ou non,  de la vie non-humaine. L’auteur travaille ainsi sur ces micro-partages, loin de la césure entre nature et culture affirmée par les Lumières, mais aussi sur les usages variés des jardins parisiens.

En effet, bien que la médecine néo-hippocratique préconise déjà  des bols d’air pour tous (de l’ouvrier venu se délasser en famille, au promeneur oisif et féru de botanique), les conflits d’usages existent bel et bien, et les enjeux de pouvoir traversent ces allées verdoyantes et fleuries.

Un exemple assez éclairant est celui du projet d’aménagement du Palais royal, en 1780, par le duc d’Orléans. Ce dernier, souhaitant retrancher près d’un tiers de la superficie végétalisée du Palais, va susciter une forte mobilisation de la part des riverains et des promeneurs, qui revendiquent  un accès public et gratuit à cette “nature urbaine”.

Pour autant, ce droit d’accès aux jardins est alors révocable et crée évidemment une situation d’injustice sociale et environnementale.

 

 

Londres : son smog et sa campagne

L’industrialisation entraine, au XIXe siècle, un phénomène d’expansion des villes sans précédent. Alors que la population européenne est multipliée par deux en 100 ans (elle passe de 188 à 404 millions entre 1800 et 1900), celle de Londres est multipliée par 7 !

Les menaces environnementales et les scandales sanitaires saturent, dirons-nous, le quotidien des anglais. Alors que la«  Grande Puanteur » s’invite à Londres, en 1858, lorsque la Tamise est utilisée comme fosse d’aisance de la ville, le smog (ce mélange de fumée de combustion du charbon et de brouillard) fait de plus en plus de morts.

La construction d’usines et de chemin de fer défigurent le paysage anglais et rompt toujours plus le lien entre la ville et la campagne. Les autorités publiques s’inquiètent des effets délétères de cet éloignement grandissant entre la classe ouvrière et la campagne anglaise. D’autant qu’une majorité de cette population, nouvellement citadine, a déjà vécu à l’extérieur de la ville.

A l’instar de Paris, les espaces verts vont donc se multiplier à Londres, comme dans les grandes villes industrielles du nord de l’Angleterre, redonnant son panache aux fameux jardins anglais.

Charles-François Mathis, à qui l’on doit le passionnant “La civilisation du charbon” , montre dans « In Nature we trust », qu’en ces temps de rupture profonde entre l’individu et son environnement naturel, une nouvelle conception du paysage anglais, mêlant tout à la fois sentimentalisme et patriotisme, va s’imposer dès le début du XIX e siècle avec un peintre comme John Constable.

A ce regard tourné vers une nature magnifiée, s’ajoute alors le développement des luttes environnementales aux caractères éminemment politiques et sociaux. Face à des conditions de vie de plus en plus intolérables, pour une certaine population urbaine, il semble indispensable de protéger le lien entre ville et campagne et l’accès aux communs. Des associations comme l’influente “Commons Preservation Society” (créée en 1865) vont lutter contre les propriétaires terriens qui limitent l’accès à des espaces naturels pourtant à proximité de la ville.

Henry Warwick Cole, qui lutte contre ces phénomènes d’«  enclosure » récurrents, justifie les nombreuses actions en justice intentées par la “Commons Preservation Society”  :

« on a exprimé récemment une considérable inquiétude concernant nos communaux, nos forêts et nos espaces verts, particulièrement à propos de ceux avoisinant la métropole, il est réellement à craindre que la population ne puisse bientôt plus en profiter. Cela s’explique par l’accroissement de la valeur immobilière ».

L’émergence de ces luttes environnementales à Londres et dans d’autres villes anglaises au XIXe siècle pointe déjà les limites d’une croissance urbaine et industrielle qui accroit en premier lieu les  inégalités sociales.

 

 

 

 

 

 

 

 

Los Angeles et ses plages

Loin de l’image véhiculée par le cinéma hollywoodien, Los Angeles n’a pas toujours été cette ville tournée vers son littoral, proposant sur une bonne centaine de kilomètres, une sorte de rêve américain à base de sable fin et de corps athlétiques et bronzés.

Dans son essai intitulé « La ruée vers le sable : Une histoire environnementale des plages de Los Angeles au XXème siècle », Elsa Devienne revient sur cette histoire méconnue de la ville de Los Angeles, qui au début du XXe siècle, se focalise vers le continent et ses grands espaces forestiers, plutôt que vers des plages alors polluées, étroites et délaissées.

Ce n’est en effet, que dans les années 20 et surtout au sortir de la Seconde Guerre mondiale, qu’un lobby des plages (constitué de propriétaires, de promoteurs mais aussi de représentants de la municipalité) perçoit l’intérêt social mais aussi économique d’aménager cet espace.

On déverse alors des millions de mètres cubes de sable pour élargir les plages à proximité de Los Angeles (Malibu, Santa Monica, Venice) qui deviennent alors le symbole d’une métropole en plein essor démographique.

Là encore, la nécessité et les bienfaits pour tous les citadins d’un mode de vie proche d’un élément naturel sont affirmés.

Pour autant, les usages de la plages vont progressivement s’adapter aux désirs et aux besoins des classes moyennes blanches. Alors que dans un premier temps, la réglementation autour de l’accès et des usages de la plage (perçue comme un lieu de liberté et de décompensation) reste floue, l’installation progressive de résidences va durcir les contrôles voire précipiter l’exclusion de certaines populations (noires, homosexuelles, ouvrières).

Ce phénomène d’exclusion s’exacerbe ainsi dans les années 50, voyant Ocean Park (une des premières plages fréquentées par les noirs) ou Muscle Beach (haut lieu de la sociabilité gay mais aussi de la pratique du bodybuilding) se vider de ces cultures non dominantes.

Aujourd’hui et depuis les années 70, de nombreux collectifs se battent pour préserver les plages (qui sont encore des espaces publics à plus de 60 % ) de la privatisation et de la bétonisation.

 

Pour Elsa Devienne, l’aménagement des plages en bordure de Los Angeles est une réussite environnementale dans la mesure ou ces plages sont d’immenses espaces publics à ciel ouvert. Pour autant en se positionnant dans ce courant de l’histoire environnementale urbaine elle pose une question tout à fait cruciale et toujours plus actuelle : celle du droit à la ville.

 

 

 

Pour aller plus loin :

 

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