La wilderness, l’Eden africain et les mythes de l’environnementalisme

- temps de lecture approximatif de 9 minutes 9 min - Modifié le 13/07/2021 par M&S

La protection de la nature et de notre environnement est aujourd’hui devenue une urgence absolue. Pourtant malgré une idée reçue, la conscience écologique ne date pas d’hier et s’avère plutôt concomitante de l’extension d’une certaine idéologie moderne et capitaliste. En effet, à mesure que l’environnement naturel subissait les conséquences des dynamiques d’appropriation et d’exploitation des ressources, des politiques de préservation de la nature ont vu le jour. A la fin du XIXème siècle, la création de parcs nationaux constitue, pour les environnementalistes, une garantie de cette préservation au travers de la wilderness américaine ou bien d’un Éden africain. Mais derrière cette forêt de représentations mythiques de la nature se cachent tout autant de réalités aux conséquences souvent dévastatrices...

Grand Canyon panorama
Grand Canyon panorama

Histoire environnementale, histoire centrale

De récentes publications et traductions en matière d’histoire environnementale démontrent l’intérêt croissant des historiens français pour ce champ disciplinaire. D’ailleurs, comme l’évoque Gregory Quenet dans un article intitulé « L’histoire environnementale : origines, enjeux et perspectives d’un nouveau chantier » l’histoire environnementale modifie même les méthodes et approches de l’histoire.

En se penchant sur la question de la nature, dont la définition ne peut être unifiée, l’histoire environnementale questionne tout à la fois l’histoire économique et culturelle mais aussi sociale.

Au travers de leur ouvrage,  « Les révoltes du ciel : une histoire du changement climatique : XVe-XXe siècles », paru en 2020, les historiens Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher démontrent ainsi que la conscience écologique qui émerge avec l’époque moderne est sous tendue par diverses préoccupations : enjeu économique massif autour de la gestion forestière (longtemps principale ressource naturelle), progrès techniques et scientifiques permettant une connaissance (et une maitrise) progressive de l’environnement, postulats religieux ou idéologiques d’extension coloniale.

 

 

 

Faire de l’histoire environnementale c’est donc revenir aux sources de cette conscience écologique et se pencher sur les mouvements environnementalistes. Pour nombre d’historiens, la notion de « wilderness » signe l’acte de naissance d’une éthique écologique.

 

Into the Wild

 

« Dans l’état sauvage réside la préservation du monde ».

 

Avec cette sentence Henri David Thoreau  marque l’acte de naissance de la «wilderness ».

 

Maladroitement traduite en français par « nature sauvage », cette notion est un des grands marqueurs de l’identité états-unienne mais aussi une idée, un état d’esprit, un espace-refuge tout autant physique que spirituel. Porté par des penseurs transcendantalistes tels que Ralph Waldo Emerson et les grands naturalistes dont John Muir est un des chefs de file, la « wilderness » symbolise ces espaces sauvages et grandioses où l’expérience méditative du sublime devient possible. Loin de l’urbanisation et de l’industrialisation galopantes de la jeune nation américaine, cette nature vierge, jusqu’alors considérée comme hostile, devient ce lieu quasi sacré où la présence de Dieu peut se faire sentir partout : dans les arbres, les cascades, le bruissement du vent…

John Muir est un des grands laudateurs de ces émotions ressenties au contact de la Nature :

Ici, il n’est nulle douleur, nulle heure vide et maussade, nulle peur du passé, nulle peur du futur. La beauté divine est si immanente dans ces montagnes bénies que nulle espérance ou expérience personnelle secondaire n’y sont admises. Boire cette eau miraculeuse n’est que pur plaisir tout comme le fait de respirer son air vivifiant. Chaque inspiration n’est que plaisir alors que le corps semble sentir cette beauté lorsqu’il est en sa présence et qu’il sent la chaleur du feu de camp ou du soleil, non seulement par sa vue mais également dans toute sa chair, comme une chaleur radieuse qui rend inexplicable cette lueur de plaisir passionné et extatique. (extrait d’ Un été dans la Sierra, 1911 )

 

 

Empreint d’expériences extatiques vécues en pleine nature, ce naturaliste vagabond n’aura de cesse de défendre la préservation de ces espaces vierges contre des pionniers (qu’il compare à des troupes de vandales) se ruant vers l’Ouest américain et ses ressources naturelles, inexploitées jusqu’alors.

En cette fin de XIXe siècle, Muir et sa cohorte de préservationnistes seront entendus : au lendemain de la guerre de Sécession, il est indispensable pour les États-Unis de fonder une identité commune et un sentiment d’appartenance fort, pour réguler les comportements de pionniers qui exploitent sans vergogne et au nom de leur liberté d’agir, ce vaste territoire.

La création de parcs nationaux (cinq d’entre eux seront constitués entre 1890 et 1902) va symboliser cette identité américaine dans une sorte d’ équilibre qui manie à la fois respect et admiration devant la vallée grandiose de Yosemite ou le Grand Canyon et fantasme de liberté absolue pour l’individu américain.

De la nature sauvage aux usages de la nature

 

Récupéré par le gouvernement, l’idéal romantique des préservationnistes (qui se positionnent contre l’exploitation matérielle des ressources naturelles dans des zones très précises) se transforme progressivement en politiques conservationnistes (qui promeuvent une gestion raisonnée et déterminée de ces ressources).

Les historiens américains William Cronon, et plus récemment, Karl Jacoby ont mis à jour les effets néfastes de ces politiques conservationnistes sur les populations de ces espaces naturels. Mettant ainsi en évidence les interactions inévitables entre histoire environnementale et histoire sociale.

 

Dans un texte intitulé « The trouble with wilderness” qui a fait date dans l’histoire environnementale américaine, William Cronon déboulonne le mythe de la « wilderness ». Il met en évidence les politiques utilitaristes des conservationnistes. Dans une société américaine qui s’urbanise de façon fulgurante, le tourisme, lui aussi en plein essor, vise à satisfaire une élite citadine qui rêve de fuir (pendant son temps de loisirs) la modernité industrielle.

Au delà de cette commercialisation de la nature sauvage, les nouveaux usages de la nature dictées par les Etats fédéraux ont un impact irrémédiable sur les populations de ces zones.

 

Les squatters de la nature

 

 

 

 

 

 

 

Sédentarisation forcée ou expulsions, anciennes pratiques d’autosubsistances proscrites, nous connaissons le sort fait aux populations natives d’Amérique.

En étudiant l’histoire de trois grands territoires préservés (les Adirondacks , Yellowstone et Grand Canyon),  Karl Jacoby dans son ouvrage « crimes contre la nature » analyse finement les politiques coercitives des conservationnistes.

Ainsi d’Est en Ouest des Etats-Unis, l’historien dresse un portrait de ceux qui deviennent progressivement des squatters, des braconniers, des hors-la-loi. Les indiens tout comme de nombreux colons (petits fermiers, trappeurs ou vagabonds) vivant d’une exploitation nécessairement raisonnée des ressources naturelles, vont être criminalisés en raison de leurs usages de la nature.

Avec l’organisation de la gestion des parcs naturels de nouveaux acteurs et de nouveaux modes de vie vont voir le jour.

Les gardes forestiers distribuant des amendes de 1000 dollars aux indiens Havasupais qui chassent le cerf dans la réserve du Grand Canyon, ces derniers sont contraints de devenir des salariés d’entreprises touristiques qui aménagent le parc.

Le rapport à la nature des Indiens est ainsi radicalement contrarié par la constitution du parc Yellowstone et sept ans après sa création, aucun indien ne traverse plus ce parc. Quand aux colons les plus pauvres qui vivent dans les bois et subsistent grâce à la chasse, ils deviennent des braconniers criminels.

A la lecture du livre de Karl Jacoby on ne peut que constater qu’au-delà des distinctions entre Indiens et colons, ce qui se joue dans la constitution de la nation américaine, c’est la césure entre citoyen et non-citoyen.

 

 

Du jardin d’Eden à la colonisation

« Aux États-Unis comme en Afrique, écologisme et capitalisme constituent les deux faces de la même médaille. De la destruction naît l’impératif de protection.»

Dans son essai intitulé, « L’invention du colonialisme vert », l’historien Guillaume Blanc met lui aussi en évidence les interactions entre politiques de préservation de la nature et conquête.

En effet, l’exploration du monde, à l’œuvre depuis au moins le XVème siècle, a de façon systématique donné lieu à des phénomènes d’exploitation des ressources naturelles. Dans le même temps les explorateurs découvrent dans les pays colonisés une nature idyllique.

Alors qu’au XIXème siècle l’industrialisation et le capitalisme défigurent les villes européennes, les colons bercés depuis toujours par le fantasme du paradis terrestre voient dans la nature africaine prétendument vierge, un Eden qu’il faut absolument préserver.

Le mythe d’un Eden vert africain verra ainsi le jour à la manière de la wilderness américaine. La préservation de la nature va ainsi insidieusement devenir un argument d’emprise coloniale…

 

Du bon chasseur blanc et du mauvais paysan africain

Dès le XVIIIème siècle, des botanistes et zoologues ont alerté les gouvernements sur les ravages environnementaux de la colonisation. Les travaux de Richard Grove dans «Les îles du paradis : l’invention de l’écologie aux colonies, 1660-1854 « , nous éclairent par exemple sur l’importance d’un scientifique comme Pierre Poivre (également intendant de l’Ile Maurice) dans l’émergence d’une conscience environnementale.

Pour autant, les Européens lancés dans la course coloniale nient la réalité d’une exploitation acharnée de la nature reportant la faute sur l’indigène incapable de s’occuper de son environnement.

Ainsi si l’Éden africain est à protéger, il doit l’être en premier lieu des Africains !

« les colons sont convaincus de la responsabilité des africains dans la disparition de la faune sauvage. Face aux catastrophes qui détruisent leurs récoltes, pour se nourrir, les agriculteurs africains sont contraints de chasser la grande faune : buffles, zèbres, lions. Aux yeux des Européens, cette chasse confirme la sauvagerie des colonisés ». (extrait de L’invention du colonialisme vert)

 

Dans son ouvrage intitulé « Les mythes environnementaux de la colonisation française au Maghreb », Diana K. Davis démontre que le même type de raisonnement est à l’œuvre au Maghreb à la fin des années 1920.

L’État colonial est persuadé que le pastoralisme pratiqué par les Algériens depuis toujours a desséché les sols. Manquant de données sur la période antérieure à la colonisation, les administrateurs français en concluent que leur mission civilisatrice est tout à fait nécessaire.

Avec de tels préjugés, la mise en parc de l’Afrique semble entendue.

Des politiques conservationnistes vont ainsi se mettent en œuvre un peu partout en Afrique, tout au long du XX siècle. D’abord réserves de chasse pour les colons, les parcs naturels vont être, ici encore, le lieu de criminalisation de certaines pratiques. Ainsi comme en Amérique, le chasseur africain devient un délinquant que l’on doit expulser.

 

Vider la nature, consolider les Etats

Les politiques conservationnistes sont souvent menées par des institutions internationales tels que l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) ou la WWF (World Wildlife Fund), créée en 1961.

Guillaume Blanc nous rappelle que “derrière chaque injustice sociale que subissent les habitants de la nature en Afrique, on trouve toujours le WWF, l’UICN… pour sauver la nature les experts internationaux exigent des États africains qu’ils expulsent les habitants des parcs.

Au-delà de l’étonnement provoqué par cette affirmation nous devons nous rappeler que ces organisations ont eu à leur tête des administrateurs au lourd passé colonial et durant ces années soixante marquées par les indépendances, il est de bon ton de s’allier avec des nationalistes qui veulent éviter les remous révolutionnaires des peuples autochtones :

La protection de la flore et de la faune est allée de pair avec l’assujettissement des peuples turbulents et « sauvages ». Au Kenya, les parcs ont permis de cantonner les Masaï et, en Afrique du Sud, de territorialiser l’Apartheid en isolant les futurs bantoustans. (extrait d’un article des  Cahiers d’études africaines n ° 233 d’Alain Gascon sur le travail de Guillaume Blanc et Gregory Quenet)

 

L’idéalisation de la nature africaine à l’ oeuvre dans les parcs nationaux et qui vise principalement les touristes d’hier et d’aujourd’hui se heurte à un constat bien attristant : des millions d’Africains (de 1 à 14 millions) ont été expulsés de leur lieu de vie au XXème siècle. Dans les années 2000, on comptabilisait encore plus de mille morts dus à ces politiques conservationnistes,  dans les parcs nationaux d’Afrique de l’Est.

 

Au nom de cette prétendue protection de l’environnement, on voit donc se dessiner des logiques coercitives qui nient dans une conception souvent idéalisée de la nature, la préexistence d’occupants, autochtones ou non. Pourtant ces populations, qui tissent d’autres rapports à la nature et à son exploitation, pourraient aujourd’hui être considérées comme des modèles de sobriété écologique.

 

 

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