Pour faire le portrait d’un bouleau

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - Modifié le 27/03/2021 par Anne-Hélène Grisard

Des contes traditionnels aux traditions populaires, les arbres et leur symbolique offrent à l'amateur curieux la richesse d'un patrimoine culturel à découvrir. Voici quelques traits de plume pour faire le portrait d’un bouleau.

Forêt de bouleaux
Forêt de bouleaux

Un pionnier.

Moucheté de brun, à la fois modeste et lumineux, se dresse le bouleau.

Sa silhouette nous est familière en ville comme à la campagne ; son port gracieux, le mouvement de ses branches souples et ses chatons duveteux d’un vert léger, son feuillage doré qui persiste assez longtemps quand arrive l’automne, en font un favori des parcs et des massifs.

En forêt, il se détache de ses frères à l’écorce ou aux aiguilles sombres, chênes, épicéas et sapins. Il s’épanouit dans la trouée d’une clairière ou aux lisières des bois. L’arbre, rustique, très résistant au froid, grimpe à l’assaut des montagnes jusqu’à la limite des névés. Dans cette zone forestière appelée « zone de combat » par les botanistes, il côtoie les derniers résineux. Sobre, il prospère dans tous les types de sols. Ce pionnier colonise les grands espaces autrefois défrichés par l’homme, à la suite des noisetiers, des ronces à mûres ou des prunelliers. Bien implanté au nord et à l’est de l’Europe, on en dénombre un quarantaine d’espèces.

 

 

L’arbre tutélaire des forêts scandinaves et de la grande taïga russe signe un trait d’union entre le monde des morts et celui des vivants.

Le bouleau a séduit et nourri l’imaginaire des hommes depuis les temps les plus anciens.

Dans le calendrier des Celtes, rythmé par une succession de quinzaines établies sur les cycles de la lune et dédiées à treize arbres tutélaires, le bouleau occupe une place de tout premier plan, entre le 24 décembre et le 20 janvier, suivant le passage du solstice d’hiver. Le bouleau symbolise la connaissance qui s’élabore dans les profondeurs fécondes de la nuit et surgit au jour, marquant la renaissance.

Son tronc fin s’élance par le trou de fumée de la hutte du chamane yakoute construite autour de lui : reliant les hommes aux divinités nocturnes et solaires à la fois. Sa cime pointant en direction de l’étoile polaire, est assimilée à une flèche visant la porte du ciel et du soleil. Saisi de transes, le sorcier montera jusqu’à la neuvième branche et prophétisera pour le salut de son clan.

L’épopée finnoise du Kalevala décrit un chêne gigantesque dont l’ombre démesurée anéantit toute vie sur terre. Un nain venu de la mer saisit sa hache de bronze et abat le géant. Alors, le barde Vaïnamoïnen ordonne le défrichement de toute la forêt mais épargne le bouleau : perché au sommet de l’arbre blanc, le coucou annonciateur du renouveau chantera désormais.

De proche en proche les mythes du Nord reprennent la figure du bouleau, arbre salvateur et de guérison, tantôt dédié à Frigga, la déesse de la pleine lune, épouse et égale du roi des dieux, Odin, tantôt à Bricta, divinité suprême des peuples pré-celtiques. Bricta, ou Brigitte, en Irlande, était honorée par un feu de bois de bouleau entretenu tout au long de l’année, lequel dégage une flamme très vive sans aucune fumée.

 

Les rameaux de la purification.

Dans la mythologie slave, le bouleau est un des attributs de Kupalo, la déesse du printemps et des moissons. Androgyne, l’arbre se voit tantôt associée à la « femme blanche » qui habite les grands bois tantôt au Lieschii, le gardien des forêts. Pour s’attirer leurs bonnes grâces, tout chasseur devra déposer une offrande de pain et de sel sur une souche et s’acquitter de prières qui leur sont associées.

Les paysannes s’en vont couper les jeunes rameaux de bouleau et confectionner les banny venik, ces bouquets de menus branchages avec lesquels on se purifie en se fustigeant au sortir des bains russes traditionnels. Ces verges vivifiantes rejoignent la symbolique du renouveau liée aux balais avec lesquels on chassait les esprits de l’année écoulée en nettoyant les maisons, les étables et les rues des bourgs aux fêtes du Nouvel An.

Le bouleau, protecteur des jeunes filles et des orphelins.

C’est au cœur de l’aubier clair d’un bouleau, arbre de résurrection,  que Mambou, l’orphelin d’une légende sibérienne nanaï, sculpte le visage des guerriers morts quand son clan se voit décimé par les Chinois. Après avoir été jeté dans le lit du fleuve Amour chacun des masques revient à la vie sous forme d’un guerrier invincible qui venge le village anéanti. Puis, redevenus de simples troncs, ils servent à la fabrication d’un radeau sur lequel Mambou descend le fleuve à la recherche d’un nouveau clan.

Dans une des très nombreuses versions du conte russe « Vassilissa la très belle », la jeune fille, envoyée par sa marâtre et ses deux méchantes sœurs au cœur de la forêt, chez la sorcière Baba Yaga pour y chercher du feu, offre son ruban de soie rouge au bouleau et le noue aux branches protectrices de ce gardien du foyer. Celui-ci bénit la jeune fille et rassemble ses feuilles, masquant le chemin de sa fuite. De même, les brandons de bouleau rapportés par Vassilissa illuminent-ils si vivement la cheminée que la marâtre et ses filles ne peuvent en supporter l’éclat et se consument.

La tradition de planter un bouleau devant sa maison demeure encore dans la Russie contemporaine où le nom « bouleau » dérive du verbe « protéger ».

 

Des mantras bouddhiques aux manuscrits d’écorces de Novgorod.

D’apparence frêle mais d’une longévité à toute épreuve, le généreux bouleau offre encore aux hommes son écorce, imputrescible support d’écriture, facile à prélever sur le tronc de l’arbre.

C’est ainsi que des archéologues mirent à jour en Afghanistan et au Cachemire, des fragments de rouleaux enterrés dans des jarres ; sur ces derniers figuraient des textes sacrés bouddhiques parmi les plus anciens. Rédigés en sanskrit et dans d’autres langues indiennes, ces manuscrits éclairaient les rituels et pratiques religieuses des premiers monastères bouddhistes, témoignaient des découvertes mathématiques primordiales des indiens inventant le zéro et livrant des traités de médecine !

En 1951, d’autres fouilles archéologiques, menées dans le sous-sol de la région de Novgorod, permirent d’exhumer des centaines de « tablettes » en écorce, dans un parfait état de conservation ; elles allaient du XIème au XIVème siècle. Rédigés en vieux russe, ces vestiges firent mieux connaître l’histoire de la Russie médiévale sur laquelle peu de sources non religieuses existaient auparavant. Négligemment jetées à terre par leurs rédacteurs, sitôt consultées, les tablettes de bouleau étaient un support aussi familier que le moindre brouillon de papier contemporain. On y croise au hasard des fragments de correspondances privées, des actes notariés, des rapports administratifs écrits par les intendants des immenses domaines des grands propriétaires terriens…, comme autrefois les tablettes d’argile enduites de cire et gravées au stylet retrouvées dans la Rome antique.

Mais notre voyage dans le temps marque ici une halte, bien des choses resteraient à partager ! Rien ne vaut la fréquentation sensible des forêts autant que celles des légendes. Prêtez l’oreille au bruissement des branches, le bouleau saura poursuivre pour vous son histoire !

Anne-Hélène Grisard

 

 

 

 

 

 

 

 

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