Histoire et cinéma

L’Occupation : entre histoires projetées et historiographie contrariée

- temps de lecture approximatif de 15 minutes 15 min - Modifié le 31/12/2020 par M&S

Parce que 2020 ne fut pas que l'année d'une pandémie mondiale mais aussi celle des 80 ans d'un armistice qui marqua la France du sceau de la Collaboration, retour en quelques films emblématiques ou controversés et en tout autant de querelles d'historiens sur des années noires et une mémoire trouble.

L’histoire de la Collaboration et de la Résistance, véritable chausse-trape historiographique, a vu se démener de nombreux historiens.

Ces derniers ont dû composer avec le temps qui passe, les nouvelles générations désireuses de réponses, des archives fermées puis ouvertes, mais aussi avec ce que les intellectuels peuvent craindre ou non de voir, à savoir la projection de cette histoire d’Occupation sur des écrans de cinéma…Avec bien évidemment, ce que cette transcription vient dire de l’interprétation des mémoires et de l’Histoire.

Des cheminots, des héros et une mémoire consensuelle ?

25 août 1944, le général de Gaulle, l’homme providentiel, rassure la France. Si Paris est libéré il l’est par lui même, « par son peuple avec le concours des armées de France mais aussi avec l’appui de la France toute entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France. »… Et parce que bon gré mal gré il faut bien avancer, la France est une et combattante, il n’y en a pas d’autre. Le mythe de la France résistante est né…

Bien sûr beaucoup ont su, ont vu, ont entendu mais l’heure est à la consolation et à l’euphorie, aux châtiments cruels et humiliants pour les une-s, à la dissimulation pour les autres.

Ce nouveau récit national à tendance gaullo-communiste sera donc cristallisé en images et par son véhicule le plus puissant : le cinéma.

Le français, ce héros

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Bataille du Rail de René Clément, plusieurs fois primé à Cannes en 1946 et commandé par le Conseil national de la Résistance, va incarner cette résistance collective au travers de cheminots unis face à l’occupant. Le film d’une grande qualité formelle a tout du cinéma engagé, la photographie et les plans s’inscrivent dans la tradition du cinéma soviétique, les sabotages sont d’un réalisme surprenant et le rouge de l’affiche nous rappelle que la majorité des membres du CLCF (Comité de libération du cinéma français) sont adhérents du Parti Communiste.

Ceci étant, à bien des égards, le film de Clément enjolive la participation des cheminots aux mouvements de résistance. Non pas que l’action résistante cheminote soit à sous-estimer, nombreux sont les cheminots qui périront sous les balles de l’ennemi, mais la réalité dévoile un mouvement plus désorganisé et des initiatives plus individuelles.

 

D’un projet initialement conçu (le court métrage intitulé « ceux du rail » ) pour saisir les actions clandestines du réseau Résistance-Fer, la Bataille du Rail transférera (comme le signale Sylvie Lindeperg dans « Les écrans de l’ombre ») « sur l‘ensemble du personnel de la SNCF, la légitimité et le prestige acquis par quelques-uns « .

En effet, nous savons depuis les années 2000 et l’ouverture du centre des archives historiques de la SNCF que l’entreprise prise dans l’engrenage de la Collaboration (l’article 13 de la convention d’Armistice signée par Pétain stipule que le réseau ferroviaire national est mis à la disposition des autorités militaires nazies) fut un rouage essentiel pour le transport des français requis pour le Service du Travail Obligatoire en Allemagne ou déportés vers les camps d’extermination.

Au delà même de l’assimilation d’un réseau de résistance à toute une corporation, la Bataille du rail deviendra à la Libération, selon Jean-Pierre Bertin-Maghit, une véritable « chanson de geste ».

 

 

René Clément restera dans les mémoires cinéphiles, le réalisateur de la France résistance, héroïque avec les cheminots ou dissimulée derrière la passivité et la douceur d’une vie provinciale dans « Le père tranquille », sorti également en 1946.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre ces deux films aux qualités certaines et les nombreuses images d’archives présentant l’insurrection parisienne d’août 44 ou la résistance dans le maquis du Vercors, la mémoire a moins retenue -et le public moins voulu peut-être- une histoire moins rassurante qui voulait se faufiler dans les interstices du nouveau récit national. Dans ces zones restées dans l’ombre pourtant quelques films construisent déjà un récit mille-feuille et dérangeant, peuplé d’escrocs, d’attentistes et de lâches. Citons ainsi et parmi d’autres,  Les portes de la nuit de Marcel Carné, Jéricho d’Henri Calef ou Manon du peu « politiquement correct » Henri-Georges Clouzot qui avait déjà pourtant frappé fort en 1943 avec Le Corbeau.

 

Du brouillard sur l’histoire

Dès 1947, l’histoire reprend son cours tumultueux, la guerre froide et les conflits coloniaux émergent (la guerre d’Indochine puis la guerre d’Algérie) et le cinéma semble se détourner un temps des thèmes de la Résistance et de la période d’Occupation.

Du coté des historiens, les luttes politiques entre communistes et gaullistes pour conserver l’héritage de la Résistance, les lois d’amnistie de 1951 et 1953 concernant d’anciens collaborateurs et le besoin impérieux de refouler ce qui par définition ne peut être assumé, vont favoriser l’émergence de récits minimalistes concernant les années d’Occupation et le régime de Vichy.

Publiée en 1954 l’« histoire de Vichy : 1940-1944 » de Robert Aron va ainsi consacrer la thèse « du double jeu ». Sous la plume de l’historien, Pétain apparaît comme un « bouclier » protégeant les français contre l’occupant, n’ayant de cesse de « réduire la collaboration proclamée » et permettant ainsi à « l’épée » incarnée par De Gaulle de préparer la riposte. En prenant soin de distinguer le bon Vichy du mauvais Vichy (incarné par Laval), Robert Aron a contribué à solidifier ce que l’historien Henry Rousso a nommé dans Le syndrome de Vichy le mythe résistancialiste :

« le processus qui a cherché la marginalisation de ce que fut le régime de Vichy et la minoration systématique de son emprise sur la société française.»

Une historiographie dominante et une histoire rassurante préférée alors au travaux d’Henri Michel qui en s’inscrivant dans le courant de ce que l’on nommera plus tard « l’histoire immédiate » tâche alors de recueillir dans toute la France de nombreuses archives personnelles des témoins de ces années d’Occupation.

En tant que secrétaire général du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale  c’est également lui qui sera à l’initiative avec Alain Resnais du documentaire Nuit et Brouillard pour les dix ans de la libération des camps.

Pour autant en 1956, au cinéma (dans La Traversée de Paris) il est plus facile de faire rire (même jaune) devant Gabin hurlant «Jambier, 2000 francs !» sur De Funès, magnifiant toute la vilénie des profiteurs du marché noir sous l’Occupation, que de voir surgir au premier plan du camp d’internement de Pithiviers, le képi d’un gendarme français. En effet, à l’image bien trop explicite de Nuit et Brouillard sur l’implication de l’ État français dans la déportation des juifs, sera ajoutée une poutre masquant le couvre-chef du gendarme…

 

 

 

Une parenthèse (gaulliste)

En mai 1958 à la faveur de la crise algérienne De Gaulle revient au pouvoir et remet dans les mains du ministère de l’information les missions de contrôle et de censure des productions cinématographiques. Un film peu connu mais véritable petit bijou du cinéma français fera les frais de cette censure. Les honneurs de la guerre (1962) de Jean Dewever est le film pacifiste par excellence. Dans un cadre suspendu (à la veille de la fin des hostilités entre français et allemands) et bucolique, des soldats allemands traînent leur lassitude fasse à une guerre qui ne signifie rien pour eux, le film ne défend personne, montre l’immoralité de tous et s’étire jusqu’au drame suscité par un zèle purement  militaire. Un film apparemment gênant donc qui sera interdit de sortie pendant deux ans.

 

Fin de parenthèse, 10 ans plus tard.

Mai 68 va finir par déchirer le voile d’une ère De Gaulle ponctuée au cinéma de comédies populaires (La grande vadrouille) et de retour vers ce passé résistant de la France (Paris brûle-t-il ?). Une nouvelle génération d’historiens et de réalisateurs à l’aube des années 70 vont faire surgir en lieu et place de l’histoire de la Résistance une histoire de la Collaboration ô combien dérangeante.

 

Un pavé dans la mare, un américain à Vichy et un mythe qui s’effondre ?

 

1971 : Le Chagrin et la Pitié, Marcel Ophuls

« une époque révolue se met, quand vient son heure, à fonctionner comme un écran sur lequel les générations qui se suivent peuvent projeter, en les objectivant, leurs contradictions , leurs déchirements, leurs conflits. »  (Krzysztof Pomian dans « les avatars de l’identité historique » )

Aucune autre œuvre n’a plus symbolisé ces conflits que Le chagrin et la Pitié, documentaire de plus de 4h30 de Marcel Ophuls sorti en 1971 et qui va bousculer considérablement l’historiographie de ces années d’Occupation.

Le fils du célèbre réalisateur juif allemand Max Ophuls et ces deux comparses journalistes André Harris et Alain de Sedouy vont en effet mettre à mal le mythe gaullo-communiste de la France résistante en lui opposant une vision de ces années bien plus complexe..

En effet, pour la première fois dans un documentaire, la Résistance est réduite à un fait marginal et Vichy est présenté comme un pouvoir d’État installé et pas seulement comme une émanation des autorités allemandes.

Le film sous-titré Chronique d’une ville française sous l’occupation, est construit autour de nombreux entretiens avec des personnalités très diverses, des résistants anonymes ou plus illustres comme Pierre Mendès-France mais surtout le spectateur doit faire face à de longues interviews qui témoignent de la lâcheté de certains ou de l’engagement collaborationniste des autres

Marcel Ophuls en libérant la parole d’une pétainiste ou d’un fasciste français (Christian de La Mazière) non repentis dévoile une France désunie, collaborationniste mais surtout attentiste.

 

C’est peu dire que le film suscite de vives réactions. Alors que l’Humanité, le 20 septembre 1971 décrit le Chagrin et la Pitié comme « un acte politique, non pas déprimant mais purificateur », de nombreuses voix s’élèvent, dont celles d’anciennes déportées et résistantes comme Simone Veil qui dénonce un film « psychologiquement pernicieux » ou Germaine Tillion qui évoque « un ensemble dont se dégage le profil d’un pays hideu».

Le film qui bat des records d’entrées dans les quelques salles parisiennes où il est projeté, sera interdit de diffusion par l’ORTF pendant plus de dix ans.

Marcel Ophuls s’expliquera encore en 1981 sur l’ambition démystificatrice de son film :

« Ce qui m’agaçait, ce n’était pas la Résistance mais le resistancialisme, qui ne représentait pas la réalité de l’Histoire et dont on a encombré la littérature, le cinéma, les conversations de bistrot et les manuels d’histoire.. ».

1973 : La France de Vichy, Robert Paxton

A l’instar du documentaire d’Ophuls, l’ouvrage, La France de Vichy : 1940-1944 de l’historien américain Robert Paxton sorti en 1973, deviendra l’instrument de nombreux débats sur la mémoire de Vichy.

En effet, contre l’idéologie sécurisante d’un Robert Aron, Paxton extérieur à l’histoire « traumatique » de l’Occupation, va s’appuyer sur les sources allemandes pour dévoiler un régime de Vichy bien évidemment complice de l’Allemagne nazie mais surtout foncièrement zélé dans sa politique collaborationniste et antisémite. La théorie du « double jeu » à la lecture de l’essai de Paxton ne tient plus : le régime de Vichy loin d’éviter le pire pour les français anticipait plutôt les intentions de l’occupant. Non seulement l’historien révèle un itinéraire du fascisme à la française qui ne semble plus être un accident malheureux et isolé mais il dévoile lui aussi, une France en demi-teinte, plus grise qu’immaculée.

Robert Paxton, tout comme Ophuls, devra lui aussi se défendre d’avoir voulu substituer au mythe de la France résistante un mythe collaborationniste : « je n’ai jamais écrit sur la Résistance mais ça ne veut pas dire que je nie son importance ». Il souligne ici l’amalgame assez répandu et parfois bien commode, fait entre histoire de la Résistance et histoire de la Collaboration.

Vichy c’est fini ?

Ces deux productions artistiques et intellectuelles ont donc marqué un tournant historiographique à l’heure où la mémoire juive surgit (Serge Klarsfeld publiera en 1979 Le Mémorial de la déportation des Juifs de France ) et que les archives françaises sont en passe d’être ouvertes (c’est aussi en  1979  que le délai des 50 ans avant ouverture des archives sera levé). Les historiens dans les années 70 vont scruter Vichy jusqu’à l’obsession et l’émergence de l’histoire sociale et culturelle va donner à voir une multiplicité de facettes de ces années noires.

Le cinéma va s’emparer lui aussi de ce moment de résurgence : l’Occupation est partout sur les écrans. Au scandale suscité par Lacombe Lucien de Louis Malle en 1974 (qui s’attarde sur l’engagement hasardeux dans la milice d’un jeune paysan du Lot) s’ajouteront de nombreux autres films marquant la complexité d’une époque. Citons parmi tant d’autres : Section spéciale de Costa-Gavras, Le train de Pierre Granier-Deferre, Le bon et les méchants de Lelouch ou  Monsieur Klein de Joseph Losey

Depuis les années 70, cette bataille tout à la fois historienne, politique et mémorielle des années d’Occupation a fait couler tant d’encre et proposé tant de représentations cinématographiques qu’il est impossible de revisiter, sans les travestir, toutes les convictions en cours dans ces œuvres et essais. En revanche, si comme le soulignent Christian Delage et Vincent Guigeno dans L’historien et le film  » la question du film comme source d’histoire semble aujourd’hui largement résolue » celle de savoir « si le film est une preuve supplémentaire ou une énigme à déchiffrer » pour l’historien semble toujours aussi pertinente.

Pour aller plus loin :

Le syndrome de Vichy / Henry Rousso

Vichy, un passé qui ne passe pas / Eric Conan, Henry Rousso

La mémoire désunie / Olivier Wieviorka

Le Chagrin et le venin / Pierre Laborie

Français, on ne vous a rien caché / François Azouvi

Vichy, la mémoire empoisonnée [D.V.D.] / Michael Prazan

 

Et dans la continuité de cet article, retrouvez-nous le samedi 30 janvier 2021 pour une heure de la découverte intitulée « Du cinéma de l’ombre à l’Histoire projetée« .

Plus d’informations sur le site de la BmL.

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