Irlande : une histoire tumultueuse

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Le 19 avril 2023, le dirigeant politique nord-irlandais catholique Gerry Adams et le dirigeant protestant Peter Robinson se sont retrouvés à Belfast pour la commémoration des 25 ans des accords du Vendredi saint. Cet accord du 10 avril 1998 réunissait les deux communautés catholiques et protestantes pour une déclaration d’adhésion à un accord de paix négocié d’arrachepied "sans vainqueurs ni vaincus" selon Tony Blair, premier ministre du Royaume-Uni de l’époque. Retour sur l'histoire de l'Irlande à travers quelques évènements historiques marquants.

Mur peint réalisé en 1997 pour commémorer le 25ème anniversaire du Bloody Sunday de 1972.

Nombreux furent les peuples qui s’établirent successivement sur ce territoire, laissant derrière eux une histoire contribuant à la richesse de l’île. Il y a dix millénaires, les premiers hommes traversèrent le pont de terre qui reliait jadis l’Irlande à l’Ecosse. Puis vinrent les Celtes, les Vikings, les Normands, les Anglais et les Ecossais.

Une île mythique et primitive colonisée

Ces différentes civilisations contribuèrent à forger le paysage culturel, religieux ou linguistique de l’Irlande. Ainsi, le folklore irlandais regorge de contes et légendes où se croisent des créatures magiques ou maléfiques telles que des fées, Jack O’Lantern, ou des leprechauns : “souvent représenté sous forme d’un vieil homme de petite taille avec une barbe, coiffé d’un chapeau et vêtu de rouge ou de vert, le leprechaun passerait son temps à fabriquer des chaussures, à commettre des farces et à compter les pièces d’or qu’il conserve dans un chaudron caché au pied d’un arc-en-ciel. Si jamais il se fait capturer, il peut exaucer trois vœux en échange de sa libération.”

https://youtu.be/EjLRVYXY-l8

La culture irlandaise est un reflet parlant de l’histoire de l’île, qui fut liée de façon tragique et passionnelle, à celle de l’Angleterre. Les guerres de religion, le rôle majeur des Églises, la Grande Famine, les querelles sociales et identitaires ont forgé l’Irlande.

“Les premières migrations celtes sont estimées antérieures à 2000 avant JC et la société celtique a perduré jusqu’à l’invasion et la conquête anglo-normande du XIIe siècle. Cette période se révèle particulièrement importante culturellement et politiquement, parce qu’aux yeux des nationalistes la société celte a de faux airs de paradis perdu, saccagé par les conquêtes et les influences étrangères, qu’il s’agit de reconquérir.”

Irlande, histoire, société, culture / Maurice Goldring et Cliona Ni Riordain

Ainsi, en 1169 les Normands, dirigés par Richard de Clare dit Strongbow, envahissent l’Irlande marquant le début de la domination anglo-normande sur l’île.

Les rois celtes reconnaissaient alors l’autorité du roi d’Angleterre Henri II, tout en conservant leur autorité locale. Les nobles anglais, plutôt que de soumettre les Irlandais aux lois et usages anglais, s’intégraient à la société, s’adaptaient aux coutumes, à tel point que des statuts sont promulgués en 1366 pour empêcher la noblesse royale d’adopter les mœurs celtes : interdiction pour les Anglo-Irlandais de parler la langue autochtone, d’épouser les Irlandais, de confier l’éducation de leurs enfants à des familles irlandaises. En vain. Les grandes familles anglo-irlandaises étaient devenues “more Irish than the Irish themselves (plus irlandaises que les Irlandais eux-mêmes).”

Il fallut des expéditions militaires répétées au XVe siècle pour rétablir l’autorité de la couronne. En 1494, le parlement irlandais est placé sous l’autorité du parlement anglais. Ce geste fort est considéré comme l’achèvement de la conquête anglaise.

C’est en 1541 qu’Henri VIII prend le titre de Roi d’Irlande et établit les fondations d’une véritable colonisation dont l’Irlande moderne porte encore les traces tant géographiques, politiques, que religieuses ou culturelles. Ainsi, la Réforme religieuse d’Henri VIII, fait de l’Angleterre un pays protestant se retrouvant en guerre contre la France et l’Espagne catholiques. Les populations catholiques de l’Irlande devaient donc être stratégiquement soumises pour éviter toute connivence militaire avec les “européens papistes”. Londres craint jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, que l’île ne soit un foyer de complots, révoltes ou traîtrises.

S’en suit une période de révoltes et de répression qui conduira à la dissolution du parlement de Dublin et à la proclamation de l’Union Act en 1801, qui donnera naissance au Royaume-Uni, regroupant la Grande-Bretagne et l’Irlande.

La Grande Famine

Le XIXe siècle sera marqué par la famine et l’émigration de la population irlandaise. La disette sévit en effet régulièrement dans le pays et est en partie due à un accroissement démographique assez exceptionnel. En 1841, l’Irlande est alors le pays le plus peuplé d’Europe. L’épisode particulièrement marquant est la contagion des récoltes de pommes de terre par le mildiou (maladie due à un champignon parasitaire) qui toucha l’île de 1845 à 1851-1852.

Cette population dépendait alors exclusivement de la terre. La crise alimentaire de 1845 ne fut pas exceptionnelle en Irlande, elle s’inscrivit dans un contexte de crise générale dans l’ensemble de l’Europe. Le mildiou anéantit les récoltes de pommes de terre, tandis que les intempéries détruisaient les récoltes de céréales. A la crise agricole succéda dans toute l’Europe la crise économique. La famine d’Irlande revêtit une ampleur inusitée, surpassant en horreur tout ce qui s’était vu jusque-là. Les Irlandais vivent de pommes de terre comme les Chinois de riz. Et ce sont trois mauvaises récoltes consécutives qui affamèrent l’île.”

Histoire de l’Irlande et des Irlandais / Pierre Joannon

Les réactions de l’Angleterre furent soit insuffisantes, soit inexistantes en fonction du parti politique au pouvoir. De la farine était certes envoyée en Irlande, mais la viande et les produits agricoles continuaient d’être exportés vers la Grande-Bretagne. Pierre Joannon explique :

“Les récoltes furent désastreuses et les hivers épouvantables. L’imprévoyance du gouvernement, en pleine crise agricole européenne, fut cause d’une absence quasi totale de subsistances. Des bandes de gens affamés mendiant leur nourriture parcouraient le pays, plus semblables à des loups faméliques qu’à des êtres humains.

On enregistrait çà et là des cas de cannibalisme. Des corps à demi rongés par les rats ou les chiens étaient spectacle courant. A cela s’ajoutèrent des épidémies de typhus, scorbut, dysenterie… On estime que les maladies firent plus de morts que la famine elle-même. La population irlandaise, dans cette situation désespérée, n’eut bientôt plus d’autres alternative qu’émigrer ou périr.”

On estime ainsi à plus d’un million le nombre de morts de faim ou de maladie. Environ un million et demi d’émigrés irlandais épuisés et malades, arrivèrent sur le territoire de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Au lieu de compassion, ils suscitèrent alors une animosité teintée de répulsion. En 1840, la population irlandaise était de huit millions de personnes, après les ravages de la Grande Famine et l’émigration, la population fut réduite à quatre millions. Cet exil fut l’amorce d’un mouvement qui ne devait plus s’arrêter pendant un siècle et demi. Certains historiens ont même qualifié l’épisode “d’holocauste démographique.” Peuplée aujourd’hui par cinq millions d’habitants, l’île n’a jamais retrouvé son apogée démographique de 1840.

“Tout comme l’Etat d’Israël procède en partie de l’holocauste nazie, la république d’Irlande plonge ses racines les moins destructibles dans les charniers de la Grande Famine. Le pays sortit brisé et anéanti de cette épreuve. La population de l’île développa alors un fort sentiment de haine de l’Angleterre.”

Pierre Joannon

En 1997, le Premier ministre Tony Blair ira même jusqu’à faire des excuses publiques au nom du gouvernement dans un discours : « Que 1 million de personnes soient mortes dans une nation qui comptait alors parmi les plus riches et les plus puissantes est toujours source de douleur quand nous nous le remémorons aujourd’hui. Ceux qui gouvernaient alors ont manqué à leurs devoirs. » 

Les Bloody Sunday de 1920 et 1972

Sundayyyyyyyyyyy bloody sundayyyyyyyyyyyy … chantait U2. Avant de continuer à dérouler le fil de l’histoire, petite pause musicale :

Les relations entre l’Irlande et son colonisateur, l’Angleterre ont toujours été émaillées de rébellions et répressions. La fin du XIXe et le XXe siècle n’échappent pas à la règle et verront même se cristalliser ces affrontements lors de deux épisodes de répression sanglante, tragiquement restés dans les mémoires sous le nom de Bloody Sunday (dimanche sanglant). L’un en 1920 et l’autre en 1972. Penchons-nous sur ces journées qui ont inspiré Bono et sa bande.

Le premier Bloody Sunday est une journée de violence ayant lieu à Dublin le 21 novembre 1920, durant la guerre d’indépendance irlandaise (1919-1921). Cette journée fait près de 30 morts et environ 70 blessés.

Dans la matinée l’IRA (Armée républicaine irlandaise), sous les ordres de Michael Collins, exécute une douzaine d’officiers et agents britanniques. Les forces anglaises ripostent alors en tirant à la mitrailleuse sur les spectateurs d’un match de football disputé à Croke Park à Dublin. Le massacre perpétué par les forces anglaises contribua à ce que l’opinion britannique se retourne contre son gouvernement. En outre, certains politiques, le roi George V et même l’opinion internationale ne cachèrent pas leur sentiment d’horreur face à ces assassinats.

Jean Guiffan dans son ouvrage La question d’Irlande explique :

“A partir de 1919, la lutte anglo-irlandaise prit deux aspects : un affrontement militaire entre l’IRA et les forces de répression britanniques, mais aussi une concurrence quotidienne au plan administratif et judiciaire entre deux pouvoirs, l’un officiel, l’autre clandestin.

Collins jouait le rôle déterminant de chef des services de renseignements de l’IRA avec une vision précise de la guérilla : “Nous ne sommes plus en 1916 disait-il. Finies les insurrections romantiques, les parades en uniforme, les causes perdues d’avance. Désormais, nous luttons pour gagner et non pour que quelques écrivains attendris nous consacrent plus tard un poème éploré.” Les oreilles de Yeats ont dû siffler ce jour-là…”

En décembre 1920, Lloyd George propose alors la partition de l’Irlande dans le cadre du Home Rule. Deux parlements coexisteraient de façon autonome et mettraient fin à l’unité du pays. L’Irlande du Nord et celle du Sud étaient nées et devaient perdurer jusqu’à aujourd’hui.

D’un Bloody Sunday à l’autre, l’histoire va tragiquement se répéter pour le peuple irlandais en 1972. C’est cet épisode qui inspirera la chanson de U2 Sunday Bloody Sunday en 1983.

Inspirée des deux dimanches sanglants survenus, respectivement, à Dublin en 1920, et à Derry, en 1972, la chanson est une condamnation des atrocités commises à l’issue d’une marche réclamant le respect des droits civiques en Irlande du Nord, et la paix entre la majorité protestante et la minorité catholique. 14 catholiques nord-irlandais ont été tués par l’armée britannique lors du Bloody Sunday de 1972. Quarante-huit heures plus tard, des dizaines de milliers de personnes assistent à Derry à l’enterrement des victimes, tandis qu’à Dublin, des milliers de manifestants encerclent puis incendient l’ambassade de Grande-Bretagne.

La chanson a été créée par The Edge en 1982 et retravaillée par Bono. De nombreuses phrases ont été supprimées de la version originale, plus véhémente, afin de protéger le groupe. Malgré ces modifications, certains critiquent la démarche de U2 et les accusent d’être proches de l’IRA, l’armée républicaine irlandaise.

Alexandra Maclennan explique dans son ouvrage Histoire de l’Irlande :

“Cet épisode du Bloody Sunday envoie des centaines de jeunes du Bogside (quartier de Derry) grossir les rangs de l’IRA, tandis que les Irlandos-Américains se mobilisent et lèvent des fonds pour acheter des armes, et qu’à Westminster Bernadette Devlin (représentante de l’Irlande au parlement) administre une gifle historique à Reginald Maudling (député conservateur) lorsqu’il déclara devant le parlement que l’armée britannique avait tiré sur la foule en état de légitime défense.”

Il faut ajouter que malgré l’apaisement actuel en Irlande du Nord, cette affaire demeure une plaie ouverte pour la plupart des Républicains de l’Ulster.

Terminons en citant le podcast de France Inter dédié au Bloody Sunday de 1972 qui détaille les enjeux qui découlent de ces épisodes et expliquent la situation actuelle :

“La commission d’enquête qui travaille sur les faits depuis 9 ans a recueilli des centaines de témoignages. Mais elle n’est pas la première. Aussitôt après le massacre, le gouvernement anglais a demandé la rédaction d’un rapport après audition des témoins. Cette première enquête exclue toutefois les familles des blessés et des victimes, et disons-le, sera bâclée et permettra alors de blanchir complétement l’armée.

Six mois plus tard, le colonel qui commandait les paras ayant tiré sur la foule, sera décoré par la reine. Ajoutons à cela que ni le gouvernement britannique, ni les responsables de l’armée ne présenteront d’excuses aux familles endeuillées ce jour-là.

Il faudra donc attendre 1997 pour que Tony Blair décide de rouvrir le dossier. En réalité il sait très bien que la résolution du conflit nord irlandais ne peut pas faire l’impasse sur cette tragédie. Mais on attend toujours les conclusions de cette deuxième commission d’enquête, vraisemblablement parce que celles-ci seront accablantes pour Londres. En attendant, ce sont surtout des journalistes et les Irlandais du Nord eux-mêmes, qui ont enquêté et levé le voile sur les mensonges des acteurs britanniques.”

Ce n’est que le 10 avril 1998 que seront signés à Belfast (sous médiation américaine), les Accords du Vendredi Saint entre les catholiques nord-irlandais et les protestants. La paix est alors de retour après trente ans de guerre civile (ce que les Irlandais appellent les troubles) et 3500 morts, sur un territoire où s’opposent les unionistes, protestants désireux de rester rattachés au Royaume Uni et les catholiques nationalistes, désireux de rejoindre la République d’Irlande.

Cet accord met en place un système politique partagé entre les deux groupes, supprime la frontière entre l’Irlande du Nord et du Sud (cette clause n’est pas encore appliquée), et prévoit le désarmement des 2 côtés.

Que ce soit dans le cadre actuel, ou dans une Irlande enfin réunifiée, il faudra bien qu’un jour les deux communautés se décident à vivre ensemble tout en respectant mutuellement leurs différences. Comme le disait Tony Blair, sans vaincus ni vainqueurs, la question de l’Irlande serait alors enfin résolue.

Pour aller plus loin :

Henri VIII : la démesure au pouvoir / C. Michon

La grande famine en Irlande / F. Bensimon et L. Colantonio

Les libérateurs de l’Irlande / JL Cattacin

La question d’Irlande / J. Guiffan

Histoire de l’Irlande / A. Maclennan

Par la poudre et par la plume : histoire politique de l’IRA / D. Finn

Game of truth [D.V.D.] / F. Lips-dumas

Bloody Sunday [D.V.D.] / P. Greengrass

Notre revanche sera le rire de nos enfants : reportages Irlande, “Libération”, 1977-2006 / S. Chalandon

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