Comprendre les différents courants du féminisme

Le féminisme ou des féminismes? 2/2

Un tour d’horizon des différentes positions féministes existantes

- temps de lecture approximatif de 23 minutes 23 min - Modifié le 14/10/2021 par Anne Heilaud

Les mouvements féministes contemporains se réclament tous de la lutte pour l'égalité entre femmes et hommes. Mais tous ne sont pas d'accords pour autant sur les moyens d'y parvenir, notamment en raison de différentes positions quant aux causes et origines de la domination masculine. Comment comprendre la pluralité de points de vue et de positionnements dans l’histoire du féminisme ? Deuxième partie d'un petit tour d’horizon des courants et sous-courants pour y voir plus clair.

Manifestation féministe du 8 mars 2019 à Paris
Manifestation féministe du 8 mars 2019 à Paris

A noter : l’article qui suit a pour objectif de donner à voir et d’expliciter les différentes idées et théories qui ont traversé et traversent encore les mouvements féministes. Il ne prétend ni à l’exhaustivité, ni à l’exactitude vis-à-vis de l’histoire de la constitution de ces idées à travers les luttes, et ne saurait rendre compte de la trajectoire complexe et dynamique des groupes pluriels qui ont y ont participé.

A la fin de la première partie de cet article, il apparaissait que différentes idées féministes dans les années 1970, bien qu’opposées sur certains points, considéraient souvent la question du travail des femmes comme centrale dans le combat pour l’égalité et contre le patriarcat.

Cependant, à partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980, d’autres dissensions et débats vont faire leur apparition, cette fois concernant la question du lien entre sexualité et violence. En fait, ces débats et désaccords existaient dès les années 1970. Mais ils prennent alors une certaine ampleur et vont cristalliser des divisions qu’on rencontre encore aujourd’hui au sein des mouvements féministes.

 

Les années 80 et les « Sex Wars »

Le contexte d’apparition de ce qui a par la suite été appelé les Feminist Sex Wars (« Controverses féministes sur le sexe » en français) est marqué par les années de gouvernance de Ronald Reagan aux Etats-Unis, ainsi que par ce qui a pu être qualifié de backlash à l’encontre des femmes, à savoir un retour de bâton quant aux avancées féministes permises par la seconde vague.

L’essayiste américaine Susan Faludi considère ainsi que cette période est traversée par des conditions d’existence plus difficiles pour les femmes d’un point de vue économique, et par une misogynie et un sexisme redoublés dans la culture populaire, accompagnés de l’idée fallacieuse selon laquelle le combat féministe serait déjà gagné.

Le 24 avril 1982, au centre de recherche sur les femmes de Barnard à New-York, se déroule une conférence sur la sexualité dont les modalités de tenues feront date. En effet, cet évènement est perturbé par des militantes féministes radicales du mouvement WAP (Women Against Pornography) qui contestent l’idée qu’on puisse évoquer la sexualité des femmes sans faire référence à la violence sexiste qui la traverse et à ses dimensions patriarcales. Elles s’opposent notamment à la pornographie ainsi qu’à toute entreprise de réappropriation féministe des pratiques sadomasochistes.

Cette controverse, si elle peut paraître anecdotique, vient pourtant cristalliser des dissensions profondes parmi les militantes féministes qui se développeront tout au long des années 1980, principalement aux Etats-Unis. Bien que les dénominations qui leur ont été attribuées aient pu parfois être contestées par les tenantes de chaque position, deux courants sont bien distinguables, qui recoupent encore aujourd’hui des différences de positionnements sur des questions centrales pour le féminisme, comme la pornographie, les pratiques sexuelles ou la prostitution :

  • D’un côté, des féministes radicales comme Andrea Dworkin, Catherine MacKinnon ou Adrienne Rich dénoncent la violence qui, selon elles, est inextricablement liée à la sexualité des femmes et le sexisme qui traverse la pornographie.

  • De l’autre, des féministes dites « pro-sexe » pour lesquelles il peut exister une réappropriation féministe de la sexualité de diverses manières, et qui considèrent que la question du genre et de la sexualité doivent être disjointes. Parmi elles, par exemple, les militantes et théoriciennes Gayle Rubin ou Dorothy Allison.

  

Même si, dans les faits, il existe une pluralité de positionnements et des pensées plus nuancées sur chaque sujets, on désigne encore par le terme de féministes « pro-sexe » celles qui militent pour l’existence de contenus pornographiques féministes, ou encore pour la légalisation et la déstigmatisation des femmes prostituées, alors appelées travailleuses du sexe.

La question de la prostitution fait toujours partie des clivages majeurs du féminisme : elle divise notamment les associations de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, entre celles qui souhaitent son abolition pure et simple (position abolitionniste) et les militantes qui défendent la possibilité, pour celles qu’elles appellent donc les travailleuses du sexe, de faire ce choix et d’obtenir de bonnes conditions de travail grâce à la légalisation et l’encadrement de cette pratique. Des positions intermédiaires et plus complexes existent aussi sur ce sujet. Cependant, il s’agit d’un débat qui cristallise différentes attitudes possibles face aux effets de l’oppression patriarcale et qui suscite toujours de vives réactions.

Ce podcast de Charlotte Bienaimé revient sur les différentes positions féministes sur la question de la prostitution et donne la parole à des prostituées/travailleuses du sexe.

Féminisme et lesbianisme

Un autre clivage en rapport avec la sexualité et ayant traversé les mouvements féministes à partir de la seconde vague jusqu’aux années 1980 est celui du lesbianisme. Dès la constitution d’organisations et de groupes féministes, en France comme aux Etats-Unis, les féministes lesbiennes ont dénoncé leur invisibilisation et le rejet dont elles font souvent l’objet au sein de ces groupes. Par exemple, en France, les Gouines rouges se sont constituées dès 1971 pour sortir de leur marginalisation, à la fois au sein des groupes politiques homosexuels (comme le FHAR, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) mais aussi à l’intérieur des groupes féministes eux-mêmes, comme au MLF.

A cette époque, le terme de « lesbienne » est en effet utilisé comme une insulte pour qualifier les militantes féministes et les décrédibiliser. Face à cette stigmatisation, deux positionnements distincts ont alors pu être adoptés :

  • Considérer que la revendication, voir l’existence même du lesbianisme au sein des mouvements féministes, discrédite ces derniers et qu’il est nécessaire de rejeter toute association entre féminisme et lesbianisme. C’est ce qu’ont fait un certain nombre de militantes américaines, parmi lesquelles la célèbre autrice de La femme mystifiée, Betty Friedan, qui qualifiait cette association de « menace lavande ».
  • Affirmer la continuité entre les luttes féministes et lesbiennes. Cette seconde position est parfois appelée « continuum lesbien » selon le terme de la poétesse et théoricienne Adrienne Rich. Il s’agit d’une priorisation des relations entre femmes et d’une politisation de la sororité.

Une troisième position s’est enfin développée durant les années 1970, appelée « lesbianisme radical » ou encore « lesbianisme politique ». Elle consiste à dire que le lesbianisme est une position privilégiée pour affirmer une forme de révolte face au patriarcat en pratiquant une autonomisation radicale vis-à-vis des hommes. De même que l’idée de continuum lesbien, le lesbianisme politique n’est cependant pas une injonction faite aux féministes hétérosexuelles à transformer leur sexualité pour devenir lesbiennes, mais consiste à revendiquer ce qualificatif en refusant toute forme de dépendance (économique comme affective) envers les hommes. Certaines féministes lesbiennes ont parfois critiqué cette position comme une forme de désexualisation du lesbianisme.

Les possibilités de rupture avec la norme sociale hétérosexuelle, et celle de faire du lesbianisme un choix politique, occasionneront des scissions, comme celle du collectif Questions féministes en 1981. Elles font toujours l’objet de vives discussions aujourd’hui, l’idée de lesbianisme politique ayant connu un regain d’intérêt suite au mouvement #metoo et sa visibilisation de l’ampleur des violences sexistes et sexuelles dans le monde.

Or, c’est précisément comme critique de la norme sociale hétérosexuelle qu’un autre courant d’idées du féminisme va se développer à partir des années 1990 : le féminisme queer.

Qu’est-ce que le féminisme queer ?

Les positions féministes queer se développent notamment à partir des critiques de l’hétéronormativité soulevées par les mouvements gays et lesbiens des années 1960 et 1970. Le terme anglais queer, qui signifie « bizarre » ou « déviant », commence à être revendiqué à partir des années 1980 de la part d’individus qui veulent rompre avec les normes de genre, c’est-à-dire non seulement avec les normes des genres dits féminins et masculins, mais également avec celles qui étaient alors associées aux identités gays et lesbiennes.

Historiquement, la position du féminisme queer s’est constituée au croisement de deux courants de pensée : le poststructuralisme français (appelé french theory aux Etats-Unis) et le comportementalisme américain. Il consiste à affirmer l’absence d’identité fixe a priori, c’est-à-dire existant avant tel ou tel contexte culturel et social, et à montrer que l’identité personnelle est d’abord déterminée par des rapports de pouvoir : ici, ceux du genre.

Judith Butler est une des tenantes les plus célèbres de cette position avec l’ouvrage Trouble dans le genre paru en 1990, qui a fait date dans l’histoire du féminisme. Elle s’y oppose notamment au féminisme différentialiste de Julia Kristeva, Hélène Cixous et Luce Irigaray. Pour elle, les identités de genre des individu-es relèvent avant tout de processus de normalisation dans un contexte donné. Au sein de ces processus, chaque personne effectue une performance de son identité de genre (ou liée à sa sexualité) : il s’agit d’une mise en scène de soi, inconsciente la plupart du temps, dans un but normatif. Cette performance du genre est centrale pour la reproduction des rapports de pouvoir entre hommes et femmes. Mais, dans la mesure où elle peut faire l’objet d’une modification consciente par des individu-es, le genre peut parfois être subverti, « troublé », et les rapports de pouvoir dans lesquels il s’inscrit modifiés.

Le féminisme queer milite ainsi pour une forme de subversion de toute identité liée au genre et à la sexualité. Cette subversion a pour but d’ébranler la norme hétérosexiste, c’est-à-dire la représentation normative selon laquelle la binarité et la différence des sexes relèverait d’une complémentarité, qui trouverait ensuite son aboutissement dans l’hétérosexualité. Pour Judith Butler, dans une société différente de la nôtre, le genre d’une personne pourrait potentiellement n’avoir pas plus d’importance que, par exemple, la couleur de ses yeux.

Le féminisme queer a donc ceci de commun avec le féminisme matérialiste qu’il rejette toute forme de déterminisme biologique. Des féministes matérialistes ont cependant reproché à ce courant de surestimer les possibilités de l’individu-e face aux rapports sociaux et d’ignorer le caractère structurel de la domination masculine. D’autres lectures l’ont plutôt analysé comme une position selon laquelle, bien que changeants, les rapports de pouvoir sont toujours premiers dans les existences individuelles.

Les représentant-es les plus connues de cette position en France sont : Sam Bourcier, Paul B. Preciado ou encore Virginie Despentes.

Cette vidéo de la chaîne YouTube « Game of Hearth » explique plus en détails ce qu’est le féminisme queer.

 L’« éclatement » du féminisme dans les années 1990 (afroféminisme, féminisme queer, etc.) à partir de la critique d’un point de vue dominant en son sein (les femmes blanches hétérosexuelles de classe moyenne), relève de ce qui a pu être qualifié de troisième vague féministe.

 

Afroféminisme et intersectionnalité

Les années 1970 et 1980 voient ainsi se démultiplier les différentes positions féministes alors que l’homogénéité de son sujet, les femmes, est remise en question. C’est tout particulièrement la position afroféministe, et plus tard intersectionnelle, qui produit cette critique.

La militante et théoricienne féministe bell hooks (qui revendique l’absence de majuscules à ses nom et prénom) a interrogé le point de vue à partir duquel se construisent les théories et les positions féministes lors de la seconde vague. Elle critique par exemple le point de vue partiel de Betty Friedan qui, dans La femme mystifiée (ouvrage emblématique de la seconde vague américaine), prend comme point de départ de ses revendications féministes la situation des femmes blanches américaines de classe moyenne. En effet, pour bell hooks, croire que l’expérience de femme au foyer est un vécu commun à toutes les femmes relève d’un biais ethnocentré. D’autres femmes (les femmes noires, mais aussi celles issues de la classe ouvrière) connaissent une double oppression : dans le foyer mais aussi au sein du travail salarié.

De façon générale, l’afroféminisme (black feminism en anglais) montre comment les femmes noires subissent une forme particulière de sexisme qui n’est pas similaire à celui subit par les femmes blanches, et comment leur point de vue est très souvent invisibilisé. Il cherche à dévoiler comment leurs vécus et leur place au sein des mouvements féministes, comme antiracistes, relèvent d’une forme de marginalisation. bell hooks, dans l’ouvrage Ne suis-je pas une femme ?, explique par exemple en 1981 :

« Lorsque l’on parle des personnes noires, l’attention est portée sur les hommes noirs ; et lorsque l’on parle des femmes, l’attention est portée sur les femmes blanches. C’est particulièrement flagrant dans le champ de la littérature féministe. »

C’est notamment à partir de ces analyses que le concept d’intersectionnalité sera construit un peu plus tard. Celui-ci est forgé par la juriste Kimberlé Crenshaw dans un article de 1989 dans lequel elle pointe les écueils des politiques antidiscriminatoires américaines, incapables selon elle de prendre en compte la spécificité de la situation des femmes noires qui subissent une double discrimination et se retrouvent alors piégées par le sexisme lorsqu’elles combattent le racisme, et inversement.

Pour mieux comprendre cette idée, on peut dire que le concept d’intersectionnalité ne renvoie pas à une simple adjonction de différents types de dominations (ici, sexisme + racisme), afin de dénoncer un cumul d’oppressions ; mais souligne la singularité de l’oppression subie par les personnes qui se situent à l’intersection de plusieurs systèmes de domination (sexisme ≠ [sexisme + racisme] ≠ racisme), afin de mettre au jour la complexité qu’il y a à lutter lorsqu’on occupe une position doublement marginale. A partir de cette idée, le concept d’intersectionnalité sera parfois appliqué à d’autres croisements de discriminations multiples (par exemple : sexisme + handicap, ou encore, homophobie + racisme, etc.).

Ainsi, bien qu’à l’origine entièrement issue de l’afroféminisme, la perspective intersectionnelle est par la suite devenue une méthodologie en sciences sociales. Elle consiste à s’interroger sur le croisement de différents types de rapports sociaux systémiques.

Elle est souvent mal comprise, voire caricaturée dans les médias : particulièrement en France, où elle est régulièrement associée à une forme de politique identitaire, voire comprise comme un plaidoyer pour le communautarisme, alors même qu’elle relève d’une dénonciation des inégalités et des discriminations qui, précisément, vise l’égalité (non seulement en droit mais surtout en fait). On l’oppose alors spontanément à des positions politiques dites universalistes qui estimeraient que l’égalité exige d’ignorer les différences entre individu-es. L’intersectionnalité part au contraire du postulat que ce n’est qu’en examinant les inégalités dans la précision de leurs effets qu’on pourra les combattre.

Cette vidéo de la chaîne de vulgarisation scientifique Game of Hearth détaille ce qui oppose le féminisme intersectionnel à une perspective féministe dite universaliste.

En France, la philosophe Elsa Dorlin et la politologue Françoise Vergès ont toutes deux pensé la spécificité du lien entre racisme et sexisme dans le cadre français.

Voir notre article plus détaillé sur l’intersectionnalité.

Et aujourd’hui, on en est où ?

Écoféminisme, féminisme islamique, cyberféminisme,… : d’autres courants d’idées féministes existent, qui ne sont pas toujours facilement classables dans une typologie théorique.

Retrouvez une fiche bibliographique d’ouvrages et d’articles sur les principaux courants du féminisme ainsi qu’une cartographie des principales idées du féminisme.

   

Par exemple, l’écoféminisme, selon les textes et les militantes dont il est question, peut-être rattaché tantôt au féminisme différentialiste, tantôt au féminisme marxiste, ou encore au féminisme intersectionnel.

Voir notre article sur l’écoféminisme.

Qu’est-ce que l’écoféminisme ?

Les mouvements féministes contemporains continuent de faire l’objet de débats animés et, parfois, de divisions importantes.

Par exemple, une des questions qui a créé des controverses depuis les années 1980 et fait actuellement l’objet de dissensions est celle de la place des femmes trans* au sein des mouvements féministes. Certaines militantes féministes radicales ont notamment cherché à les exclure purement et simplement de lieux et d’espaces féministes (ces militantes sont parfois appelées TERF, acronyme anglais qui signifie Trans Exclusionnary Radical Feminist : féministes radicales excluant les personnes trans). Ce faisant, elles ont provoqué une forte opposition et une résistance des militantes féministes trans. Tout un courant théorique et militant a pensé la spécificité du transféminisme.

*Une femme trans est une femme à qui on a assigné le sexe masculin à la naissance mais ayant effectué une transition vers le sexe féminin au cours de sa vie.

        

Depuis l’automne 2017 et #metoo, mouvement international de dénonciations des violences sexistes et sexuelles, les luttes féministes connaissent un nouveau souffle partout dans le monde. Selon la militante et théoricienne Aurore Kœchlin, on pourrait même qualifier ce renouveau de quatrième vague féministe (même si il faut noter que la conceptualisation du féminisme en vagues successives a toujours fait débat). Cette quatrième vague serait ainsi marquée par la lutte contre les violences patriarcales, notamment contre les féminicides dans les Amériques latines, ainsi que des mobilisations liées au travail et par l’usage de la grève féministe comme moyen privilégié de lutte.

Aurore Koechlin sera présente le mardi 2 novembre à la Bibliothèque de la Part-Dieu pour une conférence introductive sur l’histoire des courants théoriques du féminisme, dans le cadre de l’évènement « A corps et à cris » organisé par la bibliothèque municipale de Lyon.

Par ailleurs, le terme de backlash a été à nouveau employé récemment à la suite de #metoo, lorsque certaines militantes se sont demandées si les idées féministes faisaient actuellement l’objet d’un retour de bâton.

En France, une des expressions les plus évidentes de la vigueur et de la circulation des idées féministes est celle de l’apparition de plusieurs dizaines de podcasts sur ces sujets.

 

Retrouvez notre article faisant le point sur les principaux podcasts féministes.

Cet article fait parti du dossier Féministes tant qu’il le faudra !.

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