La « cancel culture »

Entre valeurs sociales et retour sur l’histoire

- temps de lecture approximatif de 13 minutes 13 min - par L'anagnoste

Régler leur compte aux oublis de l'histoire et à l'offense aux minorités par l'«annulation» publique.

Les bottes de la statue de Staline abattue lors de l'insurrection de Budapest, en 1956, conservées aujourd'hui dans le Memento Park (Budapest) / Yelkrokoyade, CC BY-SA 3.0

Le débat sur la cancel culture (culture de l’annulation) a fait son apparition en Europe à l’été 2020 avec le déboulonnage de statues de personnalités associées à l’esclavage, en France notamment avec la condamnation de la statue de Colbert qui trône devant l’Assemblée nationale.

Statue de Colbert, Assemblée nationale, Paris / ndiggity from USA, CC BY-SA 2.0

Dans la tribune qu’il publie dans Le Monde (site web) le 19 juin 2020, « Colbert n’est pas l’auteur principal du Code noir, ni le maître-penseur de l’esclavage français », Jacob Stoll, professeur d’université américain, grand spécialiste de Colbert, dresse un portrait hagiographique du contrôleur général des finances et secrétaire d’État de la Marine de Louis XIV. La rédaction par Colbert du premier projet de Code noir renvoie, selon lui, à sa passion de la codification et à sa volonté de donner au commerce et à l’exploitation des esclaves des règles juridiques. Car l’homme « est le premier des grands faiseurs de lois modernes en France. Il fait des ordonnances sur le commerce, la marine, les forêts, les poids et mesures, les chemins, les canaux, la police, les impôts, le droit et même des ordonnances sur les ordonnances ! Tout doit être codifié, aussi bien en France, qu’aux colonies. »

Le piédestal vide de la statue d’Edward Colston, Bristol / Caitlin Hobbs, CC BY 3.0

Toutefois, Stoll introduit sa contribution au débat par des propos interrogatifs sur notre rapport à l’histoire de la traite négrière : « Au moment où les statues de commerçants d’esclaves tombent à Bristol (Royaume-Uni), il est difficile de ne pas ressentir des frissons d’émotion devant une justice en retard de presque trois cents ans. Comment se fait-il que l’on ait pu vivre à l’ombre de ces monuments de l’horreur de l’esclavage parmi nous sans agir, sans réaction populaire depuis tant de siècles ? […] Colbert, synonyme du Grand Siècle de la science, de l’art, et de l’érudition, maître policier et

Statue de Robert Milligan, Bristol, signée Black Lives Matter / Chris McKenna, CC BY-SA 4.0

espion, père de la marine française et du ministère des affaires étrangères, créateur de Versailles, ennemi d’une noblesse libre, fondateur des Compagnies du Sénégal, des Indes et du Nord, et donc oui, l’homme qui a fait l’expansion du système colonial français et de sa mécanique mortelle, violente : l’esclavage. Comment faire avec ce géant de l’histoire française, si clairement responsable du marché transatlantique de la traite d’hommes ? »

Le philosophe Louis Sala-Molins, auteur du Code noir ou Le calvaire de Canaan, lui réplique le 11 juillet, toujours sur le site du Monde, que « Colbert et son Code noir ne sont pour rien dans l’octroi du statut d’être humain aux esclaves ». Et Sala-Molins de détailler tout ce que le Colbert interdit aux esclaves et de contester les allégations historiques de Stoll sur ce soi-disant « premier projet » de Code noir dont la version finale paraîtra, remaniée, en 1685, après sa mort. Il nous apprend aussi qu’un certain Épiphane de Moirans, frère capucin de son état, publia quelques années auparavant, en 1682, Servi liberi seu Naturalis mancipiorum libertatis justa defensio (Les esclaves libres, ou La défense juridique de la liberté naturelle des esclaves).

Conférence du professeur Louis Sala-Molins, Musée du Quai Branly, 23 septembre 2015, à l’occasion de la parution de son livre Esclavage réparation (Lignes, 2014).

La statue de Victor Schoelcher renversée et partiellement détruite dans le square de l’ancien Palais de Justice de Fort-de-France, Martinique / Toto @ Matinino, CC BY 2.0

Dans Les Statues de la discorde, Jacqueline Lalouette, historienne, professeur émérite à l’université de Lille III, rapporte que, « entre le 30 mai et le 23 octobre 2020, plus de cent statues de personnalités [liées à la traite négrière et à l’entreprise coloniale] furent retirées par les pouvoirs publics, déboulonnées par des manifestants, ou simplement contestées et vandalisées ». À commencer par une statue de Victor Schoelcher en Martinique car l’hommage rendu au « père » de l’abolition de l’esclavage a toujours occulté « le rôle déterminant des esclaves dans leur propre libération » (Séverine Kodjo-Grandvaux, « Les Statues de la discorde » : quand les “grands hommes“ sont déboulonnés », Le Monde, 22 mars 2021). Lalouette, écrit Kodjo-Grandvaux, bien qu’animée d’un parti pris anti-décolonial et opposée à un mouvement d’épuration de la statuaire, « parvient à poser dans toute leur complexité les arguments des uns et des autres, qu’il s’agisse de prôner le déboulonnage des statues posant problème ou de leur maintien accompagné ou non de notices explicatives dans l’espace public ». « La solution, pense-t-elle, est à chercher à la fois dans la conservation en lieu et place de ces statues et dans la célébration de nouveaux héros ou héroïnes, à l’instar de Toussaint Louverture, Louis Delgrès, la “mulâtresse” Solitude. »

Jacqueline Lalouette à la Fondation Jean Jaurès, le 12 avril 2019, à l’occasion de la parution de son ouvrage Un peuple de statues (Mare & Martin Arts, 2018) – débat avec Marc Olivier Baruch, directeur d’études à l’EHESS.

Statue de Christophe Colomb, Pioneer Park, San Francisco /
Daderot, Public domain

On lira aussi avec intérêt cet autre article de Kodjo-Grandvaux, « Aux Etats-Unis, le déboulonnage de statues se poursuit en ordre dispersé » (Le Monde, 23 juin 2020), qui montre que tout homme public honoré d’une statue, y compris s’il s’agit d’un ancien président américain, peut faire l’objet d’un déboulonnage s’il a eu le tort d’avoir possédé une esclave ou d’avoir participé à l’occupation de terres amérindiennes. La ville de San Francisco a pris les devants en faisant retirer sa statue de Christophe Colomb de 3,6 mètres de haut, arguant qu’elle n’était « pas en phase avec l’engagement de la ville en faveur de la justice raciale ». New York ne veut pas se débarrasser de la sienne, de 23 mètres de haut, mais elle l’a placée sous protection policière.

Pour revenir au rapport à l’histoire, Patrick Boucheron manifeste une position à la fois d’historien et de citoyen donnant à chacun sa part. Ainsi dans le long entretien qu’il a accordé à Corinne Renou-Nativel dans La Croix du 19 septembre 2020 « Patrick Boucheron : “j’ai un rapport un peu indiscipliné à l’histoire” », il déclare : « Je ne trouve pas que déboulonner les statues soit une bonne idée, parce qu’elles documentent un moment de l’histoire. Mais je ne vais pas m’indigner de leur profanation. Des noms, des souvenirs sont effectivement des injures. Pour moi, l’histoire n’est pas un art de la détestation ni de la célébration. Je préfère compléter et compliquer notre rapport au passé, ajouter des statues. Il en manque beaucoup, comme celles de Walter Benjamin, Frantz Fanon, Gisèle Halimi… Mon rôle n’est pas d’éliminer mais d’ajouter. »

Patrick Boucheron, invité du Grand entretien sur France Inter, le 7 février 2019, à l’occasion de la parution de son livre La trace et l’aura : vies posthumes d’Ambroise de Milan (IVe-XVIe siècle) (Seuil, 2019)

Le siège du New York Times (Manhattan, NYC)
/ Ajay Suresh from New York, NY, USA, CC BY 2.0

Aux États-Unis, la cancel culture touche également des personnalités bien vivantes, en particulier des professionnels des médias, de l’enseignement et de la culture condamnés à quitter leur poste pour avoir proféré des propos contre la justice raciale ou encore avoir manqué de neutralité dans la presse. Ainsi, le New York Times est-il suspecté, bien qu’il s’en défende, d’avoir rompu son contrat avec Lauren Wolfe à la suite d’un tweet dans lequel elle s’enthousiasmait de l’arrivée de Joe Biden à la Maison blanche – elle y avait écrit que cette élection du candidat démocrate lui donnait des « frissons ». Le journal, d’obédience conservatrice, s’était pourtant illustré par un combat acharné contre la présidence Trump durant tout son mandat (Roxana Azimi, Le Monde, site web, 5 mars 2021), jusqu’à faire figure de journal « militant ». En juin 2020, déjà, James Bennett, rédacteur en chef des pages Opinon du même NYT, avait été contraint à la démission pour avoir publié une tribune d’un sénateur républicain, Tom Cotton, qui appelait à envoyer l’armée contre les manifestants de Black Lives Matter descendus dans les rues pour protester contre la mort de George Floyd. Les arguments contre cette destitution – un homme politique n’est pas tenu à la déontologie journalistique, il faut défendre le débat public et enfin, le NYT ne peut pas ignorer les « 70 millions de personne qui ont voté Donald Trump » – n’y firent rien. S’ensuivit encore le départ fracassant de Bari Weiss, journaliste conservatrice débauchée du Wall Street Journal, très opposée à Donald Trump, pour protester contre le climat d’intimidation qui règnerait dans une rédaction woke faisant « des injustices subies par les minorités l’alpha et l’omega de la politique éditoriale ».

Le San Francisco Museum of Modern Art depuis les jardins de Yerba Buena / JaGa, CC BY-SA 3.0

Dans « Thomas Chatterton Williams, Glenn Loury, Coleman Hughes… Les anticonformistes de l’antiracisme » (Stéphanie Chayet, Le Monde, site web, 18 septembre 2020), Williams évoque encore les cas de David Shor et Gary Garrells, le premier « licencié par Civis Analytics, une société de conseil politique proche des démocrates, pour avoir tweeté une étude d’un chercheur de Princeton montrant que les émeutes ont tendance à booster le vote républicain », le second, ex-conservateur du Musée d’art moderne de San Francisco, « poussé à la démission pour avoir dit qu’il continuerait à collectionner des artistes blancs » lors d’une intervention consacrée à l’achat d’œuvres d’artistes de couleur. « Ne vous inquiétez pas, nous allons bien sûr continuer à intégrer à nos collections des œuvres d’artistes blancs» avait-il déclaré, précisant que s’il arrêtait, ce serait de la «discrimination inversée», une expression datant des années 1970 et 1980, alors que « les conquêtes civiques des Noirs américains étaient perçues par certains Blancs comme une atteinte à leurs propres droits ». (Erwana Le Guen, « Accusé de “suprémacisme blanc”, un conservateur du Musée d’art moderne de San Francisco démissionne », Le Figaro, 15 juillet 2020).

Thomas Chatterton Williams est l’auteur d’un Autoportrait en noir et blanc : désapprendre l’idée de race et le porte-parole de la lettre ouverte A Letter on Justice and Open Debate publiée par un collectif de plus de 150 écrivains, artistes et journalistes de divers horizons politiques dans le Harper’s Magazine d’octobre 2020 (en ligne, le 7 juillet). Ils y dénoncent « l’intolérance à l’égard des opinions divergentes » chez les militants « de la justice raciale et sociale » et s’inquiétent que « l’échange libre des informations et des idées, qui est le moteur même des sociétés libérales, devienne chaque jour plus limité ». (Simon Blin, « “Cancel culture“ : les réseaux de la censure », Libération, 13 juillet 2020). Cette lettre ouverte a été traduite en français dans Le Monde du 8 juillet 2020 sous le titre « Notre résistance à Donald Trump ne doit pas conduire au dogmatisme ou à la coercition »).

Thomas Chatterton Williams: Unlearning Race in 2020? Entretien en anglais sur la chaîne Rebel Wisdom le 29 juin 2020 à l’occasion de la parution de son livre Self-Portrait in Black and White: Unlearning Race (W. W. Norton & Company. 2019).

On lira aussi avec profit cet autre entretien accordé par Williams à Marc-Olivier Bherer, « Un espace public corseté par la “cancel culture” ne sert pas les intérêts des minorités » (Le Monde, 27 juillet 2020) dans lequel il revient sur l’historique de la cancel culture, met en garde notamment contre une intolérance qui pourrait demain s’inviter dans le débat politique et se retourner contre leurs initiateurs, et souligne un certain aveuglement à l’égard des violences policières : « George Floyd n’était pas qu’un homme noir, il était un homme noir pauvre. Il serait toujours en vie s’il était un bourgeois. »

Marcia Fudge, représentante au Congrès, avec un tee shirt « Stay Woke Vote » en 2018 / Marcia Fudge, Public domain

La culture woke (« éveillé »), alliée de la cancel culture, s’intéresse à trois causes majeures : la lutte contre le racisme, son point d’ancrage d’origine, la lutte contre le réchauffement climatique (avec Greta Thunberg) et la lutte pour l’égalité femmes-hommes, la défense des minorités sexuelles et contre les violences faites aux femmes. Sans attache idéologique, il s’affirme néanmoins comme très radical. C’est ce qu’explique Pap NDiaye, historien, spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis, dans « Les militants woke s’inscrivent dans une histoire longue de mobilisation politique de la jeunesse », un entretien mené dans Le Monde par Marie Slavicek (site web, 8 février 2021). Le woke, précise-t-il, peut prendre la forme d’un discours moralisateur et sentencieux, voire dériver en un discours sectaire nourri d’une doxa qui ne souffre pas de discussion. Les « dérives du woke, bien réelles et navrantes » sont toutefois à l’image de la violence du camp d’en face : la violence meurtrière des suprémacistes blancs, leur paranoïa antiraciste et antisémite et les groupes paramilitaires fascisants. Enfin et « en bref, le monde woke est surtout celui des universités, des grandes villes et des minorités ».

Pap NDiaye est l’invité de Carine Bécard le 4 juin 2020 sur France Inter.

Pour Laure Murat, « La “cancel culture“, c’est d’abord un immense ras-le-bol d’une justice à deux vitesses » (Le Monde, 3 août 2020). Pour l’essayiste et historienne, la « tyrannie des minorités » qu’est la cancel culture est « le dernier recours d’une population exaspérée, marginalisée et sans autre voix ni pouvoir que l’Internet ». Elle cite un sondage paru en 2020 dans le magazine Politico qui révèle que 53 % des électeurs américains « estiment que ceux qui tiennent des propos offensants en public doivent s’attendre à des conséquences sociales ». Ce qui est le signe de cette « accountability culture » (culture de la responsabilité) dont on parle désormais plus volontiers. « En clair, nous dit l’auteur : assumez vos actes et vos propos ». « Les dérives inquiétantes », les « mises au pilori et les excommunications » ne seraient-elles pas, poursuit Murat, « l’avatar logique, inévitable, d’une démocratie à bout de souffle, dite désormais “illibérale”, et de l’ère de la post-vérité ? ». La violence de la cancel culture est à chercher selon elle dans la brutalité du pouvoir, c’est la recherche « d’une réponse politique adéquate à l’impunité ». Et de citer le footballeur Colin Kaepernick qui pour s’être agenouillé en 2016 pendant l’hymne américain pour protester contre les violences policières contre les minorités, s’est vu exclure définitivement des équipes de la National Football League (NFL). Et ce sans parler des femmes violées, harcelées, renvoyées pour refus de faveurs sexuelles, elles aussi réduites au silence et « annulées ». Quant à l’histoire coloniale, la cancel culture cherche à « rééquilibrer un récit jugé mythique, partial, incomplet, pour mieux s’en émanciper ».

En complément de cette brève présentation, on pourra lire deux longs essais à caractère philosophique qui voient dans la cancel culture une forme de censure. « Contre la censure, contre la liberté d’expression : la question de l’espace du dicible » de Philippe Huneman, qui conclut sa réflexion publiée sur son blog le 7 août 2020 par ces énoncés de principe :

— Ladite polémique engage des questions philosophiques majeures autour de conflits de valeurs (vérité, justice, égalité, etc.) et des notions telles que la force intrinsèque des raisons, qui ne sauraient recevoir une réponse simple basée sur des invocations vagues (« les Lumières », « la justice sociale », « le droit à débattre », etc.);
— Qu’elle doit s’inscrire dans une réflexion générale sur l’espace du dicible et ses articulations historiques et pragmatiques;
— Qu’elle ne se résume donc absolument pas à l’opposition entre « libre expression » et « censure », concepts qui désignent essentiellement les rapports entre le citoyen et l’État ;
— Qu’elle implique une attention aux circonstances pragmatiques d’énonciation malheureusement absente dans les controverses très abstraites et idéologiques que l’on peut lire aujourd’hui.

Quant à l’essai Cancel culture : la censure euphémisée d’Agnès Tricoire, Jacinto Lageira et Christian Ruby, respectivement avocate spécialisée dans le droit de la création artistique et spécialistes de philosophie esthétique, il s’intéresse aux « annulations » d’œuvres d’art, de films ou de concerts pour images ou propos réputés choquants pour les enfants ou anti-féministes.

 
Christian Ruby et Diane Ducruet dans le cadre de « Nouvelles censures… et artistes sous pression », Association MCH – Maison de la culture du Havre, 9ème Grande conversation, 14 juin 2019, Bibliothèque Oscar Niemeyer, Le Havre.

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