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Ils sont venus à la BmL : Johann Chapoutot, l’historien du nazisme qui évite le point Godwin

Conférences confinées

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - par M&S

Avec plus de 1000 conférences et débats filmés, la BmL vous offre aujourd'hui (et plus que jamais ?) la possibilité de découvrir ou de redécouvrir en audio ou en vidéo, les interventions de chercheurs et chercheuses, d'analystes et d'artistes, tous horizons confondus. Exemple parmi 1000 autres donc, avec l'historien Johann Chapoutot, venu nous parler en 2011, des liens entre national-socialisme et Antiquité, bien avant qu'il ne devienne "Le" spécialiste de l'histoire du nazisme et la sortie de son dernier ouvrage " Libres d'obéir : le management, du nazisme à aujourd'hui", publié en janvier 2020.

Johan Chapoutot à la BmL le 12 04 2011
Johan Chapoutot à la BmL le 12 04 2011

Avant de vous présenter le parcours de Johann Chapoutot, revenons sur la conférence donnée à la BmL, le 12 avril 2011 dans laquelle l’historien évoquait le sujet de sa thèse publiée en 2008, à savoir l’utilisation faite par le régime nazi des éléments de la culture greco-romaine pour la faire sienne.

L’historien nous rappelait alors la subversion de cette récupération de l’Histoire par Hitler et ce, dès 1924 dans Mein Kampf puis reprise par Alfred Rosenberg, alors responsable de l’idéologie du parti nazi en 1935. Avec beaucoup d’érudition,  Johann Chapoutot revenait alors sur la propagande nazie via la réalisatrice Leni Riefenstahl (donnant chair au discobole de Myron par l’intermédiaire de l’athlète Erwin Huber), sur le premier relai de la flamme olympique aux J.O. de Berlin en 1936, ainsi que sur le projet..pharaonique de construire 400 amphithéâtres grecs en Allemagne.

Le national socialisme et l’Antiquité, conférence à la bibliothèque de la Part-Dieu, le 12 avril 2011

Le nazisme décortiqué et inscrit dans l’Histoire

Depuis cette intervention, l’historien est passé de l’ Université Pierre Mendès France (à Grenoble) à la Sorbonne en 2016 et a publié sur son sujet de prédilection plusieurs ouvrages qui ont fait date. Ainsi, Le meurtre de Weimar (2010) analyse la fin de la République allemande et de la démocratie au début des années 30 (par le prisme de l’assassinat – non puni –  d’un communiste dans une petite ville de Silésie).

Publié en 2014, La loi du sang : penser et agir en nazi  est un ouvrage conséquent qui part à la recherche des traces du « logos » nazi en tournant (quelque peu) le dos  à une interprétation des crimes par des éléments proprement psychologisant à savoir la barbarie, la folie ou l’idiotie des nazis.  Parcourant de très nombreuses sources  : discours politiques, textes juridiques et scientifiques, littératures et productions cinématographiques, programmes pédagogiques, Johann Chapoutot nous plonge dans l’univers mental du nazisme et ses élaborations théoriques qui justifieront tous les crimes au nom de l’Allemagne et de la loi du sang.

Au sujet de cet essai,nous vous renvoyons à la critique en ligne de Bastien Colet,  « Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi «   qui nous éclaire sur le « renouvellement historiographique » qu’opère Chapoutot.

 

En 2017, La Révolution culturelle nazie mêle à priori deux éléments assez antinomiques. Comme toujours avec un sujet aussi délicat que le nazisme, le sens des mots l’érudition et l’explication par les sources ont une importance primordiale. Ici, le mot « révolution » a un sens astronomique, celui d’un retour à un point de départ. L’idée consistant pour les nazis à supprimer les révolutions universalistes (évangélisation, Humanisme, Révolution française) du discours historique afin qu’advienne la résurrection de la culture de l’homme germanique libre et sans entrave. Explication détaillée par l’historien  » himself  »  sur la chaine you tube d’agora des savoirs.

 

« Libres d’obéir : le management, du nazisme à aujourd’hui »…le titre qui fâche

Dans la chronique « poche »de Mathias Enard, qui parait chaque samedi dans le journal Le Monde, l’écrivain revenait récemment sur le travail et le style Chapoutot ainsi que sur son essai « Comprendre le nazisme » :

Cette anthologie de conférences, d’émissions de radio et d’articles me semble s’intéresser à ce qu’on pourrait appeler « la culture » nazie – le corps nazi, le colonialisme nazi (passionnant), le nazisme comme horizon inéluctable de la république de Weimar… Avec son humour parfois cinglant, sa ténacité froide, sa clairvoyance modeste, Chapoutot explore les confins de la violence extrême avec une clarté passionnée. 

 

Un hommage donc à la somme de Chapoutot qui en empruntant une voie historiographique délicate, celle qui consiste à essayer de comprendre et d’inscrire le nazisme dans l’histoire européenne, en évitant une vision « hitléro-centriste du nazisme« , se risque à essuyer quelques polémiques.

Ainsi donc son dernier essai, Libres d’obeir : le management, du nazisme à aujourd’hui a fait couler pas mal d’encre et susciter des débats sur un rapprochement jugé « abusif » entre nazisme et management moderne. Ici un exemple radiophonique avec la critique de Guillaume Erner dans son humeur du matin sur France Culture du 20/01/2020 :  Franchir le point Godwin avant 7h du matin…

Malgré un titre sans doute ambigu, le propos de l’historien n’est absolument pas de donner au management une origine nazie. Chapoutot sait pertinemment que le management (nommé alors « administration des hommes » ) existait avant l’émergence du nazisme et qu’il fût théorisé, entre autres, par l’ingénieur français, Henri Fayol dès 1916  dans son livre L’Administration industrielle et générale.

Le projet dans cet essai est plutôt de dévoiler les méthodes qui visaient à optimiser  le travail « des ressources humaines » qui contre toute attente, n’étaient pas autoritaires mais libérales ! Loin des clichés liés au nazisme renvoyant à une structuration verticale et rigide, ces théoriciens de « la direction des hommes » – Menschen-führung – prônent plutôt une organisation par mission et même de la flexibilité…et c’est là, l’un des points les plus passionnants du livre. En effet, cette liberté d’obéir est « juste » une liberté de moyens (n’importe quel outil, méthode est « utilisable » par un individu pour atteindre l’objectif) mais la fin, elle, est fixée par un supérieur, une hiérarchie, un régime…

Comme le travail d’historien l’impose, Chapoutot s’appuie sur des sources, celles en l’occurrence qui nous éclairent sur le parcours de Reinhard Höhn. Ce juriste devenu général SS  et chargé de l ‘optimisation des ressources humaines…Dans les années 50 il créera une école de commerce, l’ Académie des cadres (Akademie für Führungskräfte), qui formera avec ces techniques de management recyclées, plusieurs centaines de milliers de cadres de l’armée et de l’économie..

Une démonstration saisissante et sans doute dérangeante mais primordiale, d’un historien qui déclare dans l’interview ci-dessous :

les nazis sont bien de notre temps et de notre lieu, c’est à dire de l’Occident du XIXe et XXeme siècle…considérer qu’il font parti de notre monde nous atteint mais notre monde partage avec eux le fait de considérer les gens comme des ressources ou des matériaux humains…adaptables ou remplaçables.

 

Pour aller plus loin :

 

 

 

 

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