COVID-19 : quels sont nos futurs possibles et dans quel monde voulons-nous vivre demain ?

1/3 Penser l’effondrement à l’heure de la pandémie.

- temps de lecture approximatif de 14 minutes 14 min - Modifié le 04/06/2020 par Oxalide

Nous avons eu le temps, plongés dans notre confinement, de nous demander si la pandémie du coronavirus ne marquerait pas le début de cet effondrement dont parle la collapsologie, c’est à dire la convergence de plusieurs crises : climatiques, écologiques, biogéophysiques, économiques… ? Et si la pandémie du Covid-19 donnait raison aux collapsologues qui envisagent l’effondrement de notre civilisation ?  Aujourd’hui, le contexte a changé. La pandémie est mondiale. En conséquence, y-a-t-il une nécessité, voire une urgence à penser l’effondrement ? Cet article vous est proposé en 3 volets : 1/3- Penser l’effondrement à l’heure de la pandémie ; 2/3- L’Anthropocène questionne notre avenir ; 3/3- Pour une société résiliente : la décroissance en question.

CC. Pixabay
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 La pandémie de la Covid-19 n’annoncerait pas un effondrement global

 

Beaucoup d’intellectuels, bien au-delà du cercle de la collapsologie, en France comme ailleurs, s’accordent sur le fait qu’il faut, avant toute chose, apaiser le débat : ce que nous vivons n’est ni un effondrement global, et encore moins la fin du monde. Un effondrement global marque la mort d’une civilisation et nous en sommes loin.

Pour reprendre les mots d’Arthur Keller, parler de fin du monde comme « d’effondrement global ne veut pas dire grand chose ».

Selon lui, si on le compare aux grandes épidémies de l’histoire, comme la peste par exemple, la covid 19 a des conséquences plus faibles en terme de mortalité et de contagiosité. La peste pouvait dans certaines régions tuer jusqu’au deux tiers de la population. Il faut donc éviter la panique née de l’ignorance, de l’incohérence d’attitude ou de la course au sensationnel.

 

  • Il est nécessaire aussi de garder une certaine forme de confiance, c’est avant tout un acte de civisme ; c’est aussi, bien sûr, prendre conscience que les moyens techniques, organisationnels et scientifiques pour lutter contre la pandémie ne sont pas les mêmes que ceux mis en œuvre au moyen âge.

 

En effet, si pour les collapsologues l’effondrement, in fine, a un caractère global, son phénomène déclencheur est avant tout une crise climatique : or, nous vivons aujourd’hui une pandémie. Dans le livre Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, il est plutôt question de l’effondrement de la civilisation thermo-pétrolière.

 

De plus, en matière d’effondrement, on ne peut rien prédire.

On sait que plus un système est complexe et interconnecté, moins il est aisément anticipé. La globalisation du système actuel le rend donc à la fois résilient et stable mais aussi difficilement prédictible dans son effondrement potentiel. Nombre de travaux nous enseignent surtout que ce « collapse » ne peut être « prédit » scientifiquement.

Mais, le paradoxe de l’effondrement, c’est qu’on ne peut l’appréhender que lorsqu’il est déjà advenu.

Ce dont on est sûr, c’est qu’en mettant en lumière la fragilité de notre monde, la crise de la Covid-19 marque l’avènement d’un changement culturel.

Après tous ces constats, il n’en reste pas moins que depuis notre confinement, nous entendons de plus en plus parler d’effondrement , tout simplement parce que « les choses ont changées ». La « crise » que nous vivons n’est sans aucune commune mesure avec les crises passées

Nous nous représentons tous qu’au-delà de notre sentiment d’inquiétude, il y aura sans doute un avant et un après : rien ne sera plus comme avant. Et beaucoup d’intellectuels s’accordent à le dire.


La pandémie : un changement culturel à l’oeuvre dans notre présent.

 

En en décidant le confinement des populations, nos politiques font passer l’économie au second plan : « pour la première fois dans l’histoire humaine on fait passer la vie humaine avant l’économie » nous dit Boris Cyrulnik.

 

Pour lui, si la pandémie n’est pas le signe d’un effondrement global, ce n’est pas non plus une simple crise car « après la crise ça repart comme avant, or là ce n’est pas une crise, c’est une catastrophe, ça repartira, je pense , j’espère, mais pas comme avant » : il s’agit bien de la fin d’une civilisation telle qu’on la connaît qui est à l’œuvre : « après chaque catastrophe, il y a un changement de culture ».

En un mot, cette « crise » sanitaire permet une prise de conscience. Elle remet en cause nos valeurs et nos idéologies communément admises jusqu’à présent.

Le changement culturel qui s’amorce s’exprime par un changement de nos valeurs sociales et morales :

  • Tout d’abord, l’argent perdrait de sa toute puissance. Nous nous rendons bien compte aujourd’hui que la finance n’est pas d’un grand secours dans le règlement de la pandémie . L’argent ne sait pas sauver des vies humaines.
  •  La hiérarchie des valeurs se trouve ainsi métamorphosée.
  •  Selon Dominique Bourg, la pandémie marque un coup d’arrêt à l’idéologie du progrès. Ce qui se passe aujourd’hui nie la notion même de progrès, « le temps de accumulation, c’est fini ».(Dominique Bourg)
  •  Pour Boris Cyrulnik, il s’agit plutôt d’une remise en cause de l’individualisme qui nous a coûté beaucoup trop cher car il est à l’origine de tous les maux de notre vie moderne : surconsommation, déplacements, effet de serre, et même propagation des virus et des bactéries….

Est-ce à dire que la notion de collectif et celle d’interdépendance de l’homme au vivant n’ont pas aujourd’hui un peu plus de sens ?

 Un « basculement culturel » déjà amorcé avant la pandémie ?

  • « L’enquête de Philippe Moati, publiée dans le journal Le Monde au mois de novembre, propose un choix entre trois modèles de société : l’utopie techno-libérale, l’utopie écologique et l’utopie sécuritaire. Elle montre que 55 % des sondés préfèrent la sobriété et la relocalisation des activités.

  • Selon un sondage Odoxa, plus de 50 % des sondés sont favorables à la décroissance, contre 45 % pour la croissance verte.

  • Quant à  l’étude de l’institut Jean-Jaurès sur la sensibilité dans différents pays à l’effondrement, elle montre que : 65 % des Français sont d’accord avec l’assertion selon laquelle « la civilisation telle que nous la connaissons actuellement va s’effondrer dans les années à venir ».

Ces chiffres illustrent bien que les personnes s’interrogent enfin et comprennent que le monde d’avant va peut-être disparaître.

Aujourd’hui, avec la Covid-19, le choc a été brutal. Malgré le confinement, isolés, loin les uns des autres, nous avons cependant pris conscience, ne serait-ce que de manière pragmatique, de notre interdépendance et du lien qui nous unis au vivant. Quel est le fondement de cette prise de conscience ? Et pourquoi en fin de compte entend-on plus que jamais parler d’effondrement?

L’effondrement : un nouveau paradigme pour notre pensée ?

La notion d’effondrement imprègne peu à peu notre culture, notre manière de voir et de penser la fragilité du monde qui nous entoure. Parler d’effondrement aujourd’hui avec l’avènement de la pandémie n’a aucun sens si on ne le rapproche pas d’autres « situations catastrophiques » dont nous sommes les témoins, tel que l’effondrement local d’écosystèmes, l’érosion de la biodiversité, le réchauffement climatique, ou les incendies en Australie.

Pourquoi ne pouvons nous plus proscrire le mot « effondrement » de notre langage ?

Pour certains, le terme est mal choisi car il porte en lui une connotation négative et suscite la peur : on s’imagine une fin du monde brutale. Pourtant s’il est le premier mot associé à la collapsologie, il est souvent employé pour évoquer de son dépassement de la préservation de la vie en quelque sorte et de notre vivre ensemble. Encore faut-il pour cela l’anticiper .

Cependant, la notion d’effondrement ne peut pas être remplacée par celle de crise.

L’avènement de la pandémie globale que nous vivons paraît trop grave pour que l’on puisse le qualifier de « simple crise ». Pour certains économistes, « Bien que la crise du coronavirus n’ait pas commencé comme une crise financière, elle pourrait bien acquérir une gravité systémique ».

La notion « d’effondrement » ne peut être remplacée non plus par celle de « catastrophe » ou « risque majeur ».

Comme avec le concept d’effondrement, le « risque majeur » nous oblige à étendre le principe de précaution. Mais le terme « d’effondrement » apporte quelque chose de plus : il nous engage à anticiper « l’après » et à nous responsabiliser.

  • Le souci de prévenir ces catastrophes a débouché sur le principe de précaution, adopté au Sommet de Rio en 1992 :

  • « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement ».

  • Or le principe de précaution s’applique à des risques majeurs, c’est à dire à des catastrophes d’ampleurs plus ou moins importantes définis par la loi 87-565 du 22 juillet 1987 .

  • Le risque majeur n’est pas un simple accident, car il est incalculable et irréversible, il conduit à l’état d’exception. Mais contrairement au concept d’effondrement, le risque majeur peut être dit « naturel » (dans les cas d’une inondation, d’une avalanche) et ne permet pas de mesurer notre impact sur l’environnement, et donc notre responsabilité. En fin de compte, cette notion ne nous engage pas à réévaluer notre rapport à la nature, à un niveau individuel et collectif, d’un point de vue moral et politique.


Pour une clarification du concept d’effondrement

 

Si des personnalités proches des analyses de la collapsologie hésitent cependant à employer le mot d’ « effondrement », tel Arthur Keller, c’est sans doute pour mieux le clarifier :

«  […] Je ne dis pas qu’il va y avoir un effondrement. Ce que je dis c’est qu’on va être confrontés, quoi qu’on fasse, à une descente énergétique et matérielle dans les prochaines décennies […] ce qui va nous obliger à gérer avec moins de moyens des problèmes qui vont être, en tendance générale, de plus en plus graves et de plus en plus nombreux. Le tout sur fond de disruptions écologiques et sociales…nous sommes déjà dans un état de vulnérabilité énorme vis-à-vis de possibles perturbations majeures, même si nous choisissons de nous croire invincibles. Et ces perturbations peuvent dans certains cas entraîner ce qu’on appelle des chocs systémiques, qui par propagation ont le pouvoir de provoquer des « effondrements » plus ou moins rapides, plus ou moins localisés, plus ou moins partiels. […]. »

On pourrait bien remplacer le vocable « effondrement » par ceux de « choc », « crise», «  catastrophe », à condition de les qualifier de systémiques.

En fait, le mot « effondrement » est souvent mal compris . Mais rappelons nous ce que signifie réellement cette notion, définie par le corps scientifique, bien avant les collapsologues qui n’ont fait que la populariser :

Yves Cochet, et les collapsologues, s’attachent à définir, d’un point de vue social, ce que pourrait-être l’issue d’un effondrement global : il s’agit d’un « processus à l’issue duquel les besoins de base ne sont plus fournis à une majorité de la population ».

Dans cette définition, le terme de « processus » est important : l’effondrement global dont il est question ici connaît toujours des prémices, des signes avant-coureurs. Les effondrements dans notre histoire ne manquent pas d’exemples, qu’ils soient environnementaux ou sociaux, économiques ou politiques. Tout est lié. Mais l’effondrement final dont il est ici question ne peut apparaître qu’ à la suite de chocs, de perturbations majeures.

D’abord il y a des effondrements, vient ensuite l’effondrement.

D’un point de vue systémique, iI existe une interconnexion entre les catastrophes. Beaucoup de disciplines conçoivent les catastrophes de manière isolée. Mais quand on les réunit, on obtient une vision systémique qui révèle quelque chose de beaucoup plus grave et de plus massif : dans la réalité, c’est l’interconnexion entre tous ces secteurs qui rend probable un effondrement, du fait d’un effet domino.

L'obsolescence de l'homme : Sur la destruction de la vie à l'époque de le troisième révolution industrielle de Günther Anders

C’est aussi ce que nous explique Gunther Andres dans son livre l’obsolescence de l’homme : une catastrophe en entraîne toujours une série d’autres. Il qualifie la première catastrophe de « syndrome de Nagasaki » qui entraîne la répétition « désinvolte , irréfléchie, immotivée » d’une autre catastrophe : la ville de Nagasaki a été détruite seulement trois jours après celle d’Hiroshima.

Ainsi, la pandémie que nous vivons de plein fouet à un lien certain avec les écosystèmes : le Covid-19 attaque les animaux sauvages en voie d’extinction (chauve-souris, pangolin). Quand ces animaux disparaissent, le virus se tourne vers de nouveaux hôtes : les humains. Les effondrements fonctionnent donc comme une réaction en chaîne.

 

 

L’effondrement, un concept positif ?

La notion d’effondrement nous fait prendre conscience qu’il y a une urgence à agir. Nous devons anticiper l’effondrement pour éviter le pire.

Envisager les risques d’effondrements, à l’heure de la pandémie, c’est prendre conscience que le changement culturel amorcé doit être immédiat. L’accompagner, c’est notre devoir civique et moral et politique : « si on laisse faire, nous sommes sur une pente qui nous amène vers l’apocalypse »

Dans son dernier ouvrage, codirigé avec Laurent Aillet Collapsus, changer ou disparaître ? Le vrai bilan de la planète Laurent Testot nous livre un diagnostic sur l’état de la planète et sur cette « urgence à agir ». Il s’appuie sur l’analyse d’une quarantaine de spécialistes de tous horizons.

Collapsus : changer ou disparaître ? : le vrai bilan sur notre planète / sous la direction de Laurent Testot et Laurent Aillet

La lutte contre la Covid-19, la lutte pour le climat et contre la civilisation thermo-industrielle, sont, pour les « effondrementalistes » un seul et même combat qu’il faut mener maintenant, car nous explique Bruno Canard, directeur de recherche CNRS à Aix-Marseille : « l’émergence des virus va être de plus en plus rapide, du fait du changement climatique, de la perte de la biodiversité, de la déforestation ».

Lors d’un incendie, il n’est pas utile d’attendre pour savoir si la maison va résister ou s’effondrer. On sort d’abord, on regarde ensuite. Envisager l’effondrement, c’est être dans ce type d’approche intellectuelle : on envisage le pire, on espère le meilleur.

 

Pour un catastrophisme éclairé : quand l'impossible est certain de Jean-Pierre Dupuy

 

Comme nous l’explique Jean-Pierre Dupuy dans son livre  Pour un catastrophisme éclairé , c’est bien là le paradoxe de l’effondrement (ou de la catastrophe), c’est lors qu’il paraît inéluctable, qu’il existe une possibilité de l’éviter.    

Quoi qu’il en soit, nous pouvons subir des chocs,… et nous en subissons déjà.

Dans un article paru en 2018 dans le numéro 22 de la revue We Demain, Pablo Servigne s’exprimait ainsi  :

« Comment vivre des guerres, des épidémies et des famines de manière civilisée ? L’objectif de la collapsologie est simplement d’essayer d’informer un maximum de personnes, et de permettre ainsi, comme le souligne Yves Cochet, de « diminuer le nombre de morts ». Que fera-t-on pendant et après l’effondrement ? Un chantier théorique et pratique a été ouvert [notamment à travers les publications de l’Institut Momentum, ndlr] que nous avons appelé « politique de l’effondrement ». Tout reste à faire et à penser. Et cette entreprise a besoin d’un maximum de personnes et de matières grises. Malheureusement, peu de monde s’y attelle concrètement. »

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2 thoughts on “COVID-19 : quels sont nos futurs possibles et dans quel monde voulons-nous vivre demain ?”

  1. Collet Marianne dit :

    Un formidable travail, j’attends la suite.
    Dur à écrire sans doute dans le contexte. Les pistes à explorer dignes de grand intérêt.

  2. Caritoux Nathalie dit :

    Bonjour, je trouve cette synthèse remarquable : informée, utile, froide et stimulante à la fois (difficile à réussir !). Bravo à l’auteur.e, vraiment. Je vais m’en servir pour faire de la pédagogie vers des amis peu concernés ou qui trouvent qu' »on en fait trop ». Merci.

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