Casus belli, faux prétextes, mensonges : l’art de commencer la guerre – 2/2

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - par Silomoderne

L’histoire regorge de motifs amoraux qui autorisent de quelconques belligérants à déclarer la guerre, sous de faux prétextes, souvent avec l’accord d’un peuple trompé. L’usage éhonté et universel des fausses justifications, des manipulations en tous genres, rend les situations plus complexes à analyser, car la guerre finit de brouiller les sens, et le réel. Le rôle des médias est crucial et décisif, hier comme aujourd’hui, à l’intérieur de nos nations et dans l’exercice de nos démocraties. Ceux-ci deviennent, quelque fois à leur insu (Charnier de Timişoara - symbole de la désinformation) de véritable relais des mensonges officiels sans aucun recul ni discernement. La course aux scoops remettant en cause bien évidemment la fiabilité de l’information et la véracité de la source.

1914
1914 L'attentat de Sarajevo

Dans la tradition culturelle occidentale, l’Antiquité semble produire un arsenal archétypal conséquent à nos sens et à notre entendement. Cette fois-ci, Hélène deviendrait le modèle mythique de l’expression latine « Casus belli ». Cet invariant politique qui nourrit l’imaginaire collectif va ponctuer l’histoire des hommes en de multiples crises.

De manière générale, avant d’aborder les Casus belli qui ont conduit aux conflits du XXe siècle, quelques oublis passés et non répertoriés, ni abordés dans la partie précédente, et qui annonce déjà le XXe siècle : la dépêche d’Ems modifié par Bismarckl’incident de la Rebecca en 1731, ou encore la guerre des Boers en Afrique du Sud

La guerre et son arsenal de motifs et de reflexes nécessitent des accords, des collaborations, des coalitions, dira-t-on aujourd’hui.

Aborder le vingtième siècle est complexe et difficile parce que c’est le nôtre tout d’abord, et aussi parce qu’il cumule un nombre considérable de conflits et condense une multiplicité d’acteurs, publics-privés, politiques, économiques.

 

Dans notre contemporanéité historique

 

L’histoire regorge de toutes ces situations-prétextes, elles sont légions. Les exemples qui suivent en constituent la preuve manifeste. Commençons par l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand à Sarajevo, provoquant ainsi la première guerre mondiale.

Ou encore l’attaque japonaise sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941 qui fut considérée comme un casus belli par les États-Unis. Cet évènement finira de retourner l’opinion publique en faveur d’une entrée en guerre de leur pays.

Attaque de Pearl Harbor par les forces aéronavales japonaises le 7 décembre 1941

Incendie sur le cuirassé USS Arizona après l’attaque. @ NARA.

Un autre exemple tiré de la seconde guerre mondiale et qui donnera lieu à des manipulations de masse. Ainsi, dans l’opération Himmler ou « l’incident de Gleiwitz du 31 aout 1939 », Hitler autorisa, suite à l’action violente de l’ennemi polonais « contre un émetteur radio situé à Gleiwitz (Gliwice en polonais) alors en territoire allemand »,  l’invasion de la Pologne. Ce groupe terroriste polonais étant en fait des allemands déguisés jouant une scène imaginée et préparée à l’avance par Himmler.

Dans les années 30 de notre XXe siècle, un autre conflit voit le jour et oppose deux nations, l’une européenne et fasciste, l’autre africaine et indépendante dirigée par un empereur, l’Italie et l’Ethiopie. L’origine du conflit se situe à Welwel dans ce qu’on appellera justement « l’incident de Welwel » le 22 novembre 1934.

« Les Italiens harcelèrent les troupes impériales éthiopiennes. Au début de 1934, les Éthiopiens s’approchent des avant-postes italiens, ce qui suscita les protestations de Rome, qui considéra que son territoire avait été violé », In Les Guerres italo-éthiopienne

Soldats éthiopiens en 1935

En conclusion,

C’est la guerre qui se cherche un prétexte, les hommes se contenteraient d’y répondre.

 

L’Amérique en toute hâte

 

Un dernier exemple, emblématique du monde moderne, les Etats-Unis sont passés expert dans le domaine de la falsification des prétextes réels de guerre. Les engagements militaires sur un motif fallacieux sont devenus une spécialité des politiques étrangères américaines. Les résolutions onusiennes, pourtant organisation mondiale des nations, n’ont pas suffi à freiner l’ardeur guerrière de ce pays.

L’histoire moderne des Etats-Unis montre que ses gouvernements successifs ont toujours tenté de retourner l’opinion publique en faveur de l’option guerrière. Ce pays, comme beaucoup, suivra d’abord ses intérêts d’ordre politiques et/ou économiques.

La guerre hispano-américaine de 1898 est emblématique de ses mouvements futurs car accrochage avec l’Espagne marquera le début de l’interventionnisme américain :

« Le 15 février 1898, l’explosion en rade de La Havane d’un navire nord-américain, le Maine, avec à son bord quelque 260 personnes, constitue le prétexte de l’intervention des États-Unis dans la guerre d’émancipation coloniale qui oppose Cuba à l’Espagne depuis 1895. », In « 25 avril 1898, Les États-Unis en guerre contre l’Espagne »

 

Le colonel Roosevelt et ses hommes après les combats sur les collines San Juan

 

Dans une démocratie, la participation à la guerre et à son financement doit se faire avec l’accord du peuple. Le recours aux agences de relation publiques est primordial. Pour exemple, en 1917, les Etats-Unis entrent en guerre grâce à “la formidable machine de propagande du « prêt-à-penser » américain : médias, journalistes, intellectuels furent mobilisés en faveur du projet de guerre du président Wilson, pourtant élu sur le slogan pacifiste”, In Chomsky, Propagande, médias et démocratie

Ces agences accompagnent la population, dirige et retourne l’opinion des concitoyens de ce pays vers la même conclusion que les gouvernants.

Le but avéré de telles méthodes communicationnelles est de susciter l’adhésion unanime de la population derrière son chef d’état, devenu chef de guerre : « … susciter une couverture favorable à ses clients dans la presse sans que la population n’en ait conscience », voici le rôle des Relations publiques ainsi résumé par McChesney, Robert W., « Les géants des médias, une menace pour la démocratie », In “Guerre et relations publiques, par Julien Paulus”

On crée volontairement une certaine animosité dans les opinions publiques, on favorise ses penchants aux crimes car ce sont les populations qui décident aujourd’hui si une guerre doit se faire ou non.

Il arrive quelque fois que l’on arrive à fabriquer une image négative d’un pays que l’on veut déstabiliser et envahir. Ou que l’on caricature un souverain que l’on veut destituer.

William Blum, dans deux ouvrages remarqués, forge le concept d’Etat Voyou : « [le livre] démontre comment, sous couvert de liberté, de démocratie et de droits de l’homme, les Etats-Unis commettent des actes criminels barbares, et agissent de la façon la plus belliqueuse qui soit », In « L’Etat voyou par William Blum »

L’invention d’une liste noire en est la preuve. Elle sert de prétexte à toutes interventions dans tous les continents.

Amérique latine, Asie, Afrique, Moyen-Orient, l’Irak de Saddam Hussein, l’Afghanistan des Talibans, la guerre contre le terrorisme, la Yougoslavie post-Tito, le Kosovo, les guerres de l’Otan, un nombre considérable de conflits avec le même mécanisme qui s’achève par une intervention militaire inéluctable. Une manœuvre pratique, et surtout idéale, consiste à construire une coalition de pays autour du premier des belligérants.

« Opération Tempête décisive » et « Restaurer l’espoir », deux opérations contre le Yémen, au moment de sa guerre civile, menées par une coalition de pays arabe dirigée par l’Arabie Saoudite ?

Voici donc une liste non exhaustive de prétextes contemporains qui ont anéanti les équilibres, même précaires, entre nations ou même régions du monde :

La possession d’armes de destruction massive, les liens entre le régime afghan et Oussama ben Laden, les attentats du Word Trade center qui rappellent d’une certaine façon l’épisode de l’attaque de Pearl Harbor, l’affaire des couveuses au Koweït, la guerre contre le terrorisme, la liberté des peuples, les droits de l’homme. Même le droit international est utilisé et perverti en faveur d’une même réponse, la guerre.

Qui a oublié la petite fiole de Colin Powell présentée devant la commission du Congrès américain ?

Qui a oublié « l’infirmière Nayirah » venue témoigner devant une commission du Congrès américain ?

 

Nous avons assisté en direct à deux guerres quasi consécutives dans la même partie du monde géopolitique moyen oriental (Irak en deux fois, Afghanistan). La première en 1991 avec une coalition occidentale menée par les Etats-Unis, et la seconde qui commence en 2003, suite aux attentats du World Trade Center en septembre 2001. Cette dernière sera menée uniquement par les Etats-Unis.

 

La rhétorique de la guerre : L’usage des oxymores

L’originalité dans les conflits du monde moderne aura été d’élaborer un langage spécifique, un usage rhétorique du discours, via les agences de relations publiques ou les cabinets de conseils.

Ces mots et expressions, proche des slogans publicitaires, viennent renforcer et légitimer le recours aux armes. Le dénominateur commun à toutes ces locutions politiques réside dans l’utilisation récurrente de la figure de style oxymorique. L’Oxymore consistant à allier deux mots de sens contraires.

Ces concepts de guerre forgés à l’aune des réflexions des boites de communication ont une visée unique qui est de permettre la guerre et de la rendre, paradoxalement, plus humaine, plus acceptable.

Des exemples comme « frappes chirurgicales », « droit d’ingérence ou impérialisme humanitaire », « guerre préventive » ou encore « guerre juste » éclairent à merveille notre propos.

« Le droit d’ingérence » désigne la possibilité pour des acteurs d’intervenir dans un État, même sans son consentement, en cas de violation massive des droits de l’homme. Il crée ainsi un lien entre assistance humanitaire et usage de la force, au nom d’une obligation morale. »Le « droit d’ingérence

Des enfants affamés dans un camp de réfugiés pendant la guerre du Biafra, guerre civile entre les tribus sécessionnistes du Biafra et les troupes fédérales. © AFP / ABA, Nigéria

 

Cette notion étant controversée juridiquement, elle finit par être entièrement reprise et remplacé par l’expression plus souple de RtoP (responsabillity to protect) : « Les Etats ont une responsabilité de protéger leurs populations contre le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité. Et là où les Etats n’y parviennent pas, c’est à la communauté internationale d’exercer cette responsabilité de protéger les peuples »

Le motif du prétexte humanitaire a été mis en avant à l’occasion de l’intervention de l’armée française et des troupes de l’Otan en 2011 en Libye. L’anéantissement d’un pays et son basculement dans la guerre civile permanente est la traduction cynique d’une volonté de protéger les libyens.

« Le prétexte humanitaire (empêcher le bain de sang) se révèle être une sorte de cheval de Troie, un bon moyen pour intervenir militairement et contrôler l’orientation politique des Etats rebelles. Il faut bien constater que tous les efforts déployés par les puissances occidentales pour « moraliser » les guerres ne concernent pour l’instant que l’emballage médiatique qui en est fait. », In « Guerre en Libye, le prétexte par Tzvetan Todorov »

« Avec l’intervention en Libye, l’ONU a démontré sa partialité légendaire, par Jeune Afrique »

Que viennent faire dans de telles expressions, les notions de guerre et de justice, de guerre et  d’ingérence, ou encore de guerre et de prévention ?

Une guerre juste est-elle, moralement, possible ?

Sa théorisation voudrait démontrer l’impossibilité de séparer la morale et la guerre et former « un ensemble d’idées et de valeurs relatives à la justification morale d’une guerre », In La guerre juste au prisme de la théorie politique

La notion de guerre préventive est tout aussi alambiquée :

« Une guerre préventive » est une guerre initiée avec la croyance qu’un conflit futur est inévitable, bien que non imminent. Une guerre préventive a pour but d’éviter un basculement de l’équilibre des puissances entre deux adversaires en attaquant stratégiquement avant que l’autre ait une chance de dominer. La guerre préventive est distincte de la guerre préemptive, qui est le fait d’attaquer le premier quand une attaque est imminente », In Guerre préventive, Wikipédia

En conclusion,

Quel que soit le motif invoqué, le prétexte suggéré, les Etats qui rentrent en guerre se compromettent moralement et restent responsables des exactions commises au nom d’expressions éculées et malhonnêtes

 

 

Pour aller plus loin :

 

Impérialisme Humanitaire – Droits De L’homme, Droit D’ingérence, Droit Du Plus Fort ? – jean bricmont

Propagande, médias et démocratie, par Noam Chomsky et Robert W. Mc Chesney

Failed States : the abuse of power and the assault on democracy / Noam Chomsky

Propaganda / Noam Chomsky ; trad. de l’américain par Liria Arcal

L’Occident terroriste : d’Hiroshima à la guerre des drones / Noam Chomsky et André Vltchek ; traduit de l’anglais par Nicolas Calvé

La fabrication du consentement : de la propagande médiatique en démocratie / Noam Chomsky & Edward Herman

Média et démocratie : la captation de l’imaginaire, un enjeu du XXIe siècle / René Naba

l’Etat voyou, par William Blum

Les guerres scélérates, par William Blum

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