Casus belli, faux prétextes, mensonges : l’art de commencer la guerre – 1/2

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 04/05/2022 par Silomoderne

Aujourd’hui, c’est aux portes de l’Europe qu’un conflit international fait son apparition. Une guerre surgit dans nos quotidiens en crise tant au niveau politique, tant au niveau économique. Chercher des preuves, inventer et créer de toutes pièces une affaire, un évènement pour justifier une décision planifiée à l'avance et envahir un pays, est une chose commune aux Etats-nations et récurrente dans l’Histoire. Qu’il s’agisse de défendre la liberté, la démocratie, le respect des peuples ou les droits de l’homme, est particulièrement louable. Mais défendre des concepts qui s'avèrent, en réalité, être des faux prétextes, des justifications utiles au déclenchement d’une guerre, est moralement indigne et odieux. L’histoire regorge de ce type de détournements depuis la plus haute antiquité.

GIORDANO Lucas Enlèvement d'Hélène inv 63.6.1 @ MBA Caen

Une guerre opportune sur des prétextes opportuns

L’influx ne suffirait pas à dire toutes les malversations morales que le monde politique invente pour provoquer et justifier des guerres qui apparaissent miraculeusement comme utiles aux yeux du public. Celles-ci doivent surtout profiter à quelques hommes, de préférence politiques, ou même aux Etats.

Certains utilisent les concepts de liberté, des droits de l’homme, et même pour certains le droit d’ingérence. Le véritable motif d’un tel épanchement guerrier étant inavouable, on le cache de mille manières aux yeux de l’opinion publique ?

Un casus belli est justement cet « Acte susceptible de déclencher une guerre entre deux états souverains, que ce soit un franchissement non autorisé des frontières, une attaque militaire ou le non-respect de traités », ou encore selon la définition du petit robert : « Acte de nature à motiver une déclaration de guerre ».

L’usage éhonté, historique et universel, de ces justifications mensongères, comme la fiole powellienne, rend les choses plus complexes à analyser, car la guerre et son fracas finissent toujours par brouiller les sens, et le réel.

Au-delà de ce travail journalistique nécessaire, toutes ces situations-prétextes sont légions, l’histoire regorge d’épisodes honteux où le monarque manipule la réalité pour favoriser l’option la mieux adaptée à son humeur du moment et à ses intérêts. Ce sont ces mensonges d’Etat qu’Ignacio Ramonet nommait des armes d’intoxication massive dans le Monde Diplomatique de juillet 2003

 

Quelques exemples de casus belli célèbres… Avant le XXe siècle

 

Quelques exemples nous aideront à mieux comprendre ce phénomène belliciste qui se répète très souvent.

Pour commencer, outre l’enlèvement de la belle Hélène dans les temps antiques, l’histoire est émaillée de prétextes qui permirent à des hommes, des Etats de camoufler leurs intentions et, ainsi, d’atteindre leurs véritables buts, souvent motivés par des raisons plus triviales.

 

Le rapt d’Hélène à Troie et le franchissement du Rubicon : deux exemples antiques

De la démocratie dans le monde ou de la menace d’armes de destruction massive, les Etats sont passés expert dans le domaine de la falsification des prétextes réels de guerre. On imagine aisément que la guerre se chercherait un prétexte, les hommes se contenteraient d’y répondre.

Entre 1344 et 1150 av. J. C. – la Guerre de Troie

Dans cet exemple où Hélène est l’équivalent d’une arme de destruction massive, les hommes grecs répondent à l’appel de Ménelas (le serment de Tyndare) frustré d’avoir perdu sa reine, kidnappée par son amant Paris. Furieux, il décide de lancer des représailles contre ce peuple qui abrite les deux coupables.

L’exemple contemporain de l’indignation collective comme prétexte au conflit équivaudrait ainsi, dans notre antiquité, aux appels à la vengeance et aux cris belliqueux et guerriers des grecs contre les troyens dérobant Hélène à la couche royale et à son devoir de Reine. Déjà Homère !

Le trait de génie aura été de mettre en poésie, en mythe une affaire de mœurs antiques, tant pis pour Ménelas.

L’Iliade, en réalité, rapporterait un évènement historique sans importance, la poésie d’Homère lui octroyant une postérité phénoménale. Selon l’historiographie contemporaine, et selon Claude Mossé :

« Cette guerre dont l’Iliade porte l’écho amplifié ne fut peut-être dans l’histoire qu’un événement mineur : la prise par une petite bande de Grecs d’une bourgade d’Asie Mineure. »

 

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Guerre de Troie : dates, résumé, personnages du conflit mythologique

La guerre de Troie entre mythe et histoire

L’enlèvement de la belle Hélène et la tradition de la poétique grecque…

Hélène enlevée par Pâris, équipée amoureuse ou kidnapping ?

 

11 janvier 49 av. J. C. – Franchir le Rubicon

Franchir le Rubicon renvoie à un épisode historique ancien datant du vivant de César. Ce fleuve sépare deux parties, la Gaule cisalpine de l’Italie. Le sens de cette expression, bien connue de nos jours, suggère l’irrévocabilité d’un engagement, heureux ou non. César se révolte contre le Sénat. Ce dernier, “pour assurer Rome contre les troupes de la Gaule, [le sénat] avait rendu le célèbre sénatus-consulte […] qui […] déclarait sacrilège et parricide quiconque, avec une légion ou même une cohorte,  passerait le Rubicon”, In “S’engager d’une manière irrévocable par une démarche hasardeuse”.

Cette interdiction est le prétexte qui permit à César d’aller au bout de sa logique de conquête du pouvoir. Une fois passé le Rubicon, ce chef de guerre n’avait plus le choix.

Il fit preuve d’audace même si l’entreprise semblait risquée et hasardeuse. César lui-même se serait exprimé ainsi : « Allons, dit-il alors, allons où nous appellent la voix des Dieux et l’injustice de nos ennemis : le sort en est jeté ! » (Alea Jacta est !), In 11 janvier 49 av. J. C. : Jules César franchit le Rubicon

Jean Fouquet, Le Passage du Rubicon par César Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Thierry Le Mage

En tous les cas, le franchissement de cette rivière qui se jette dans l’Adriatique annonce le début de la guerre civile italienne qui opposera César à Pompée jusqu’à la bataille de Pharsale un an et demi après le passage du Rubicon.

« Si le prétexte invoqué par les Pompéiens est la sauvegarde de la légalité, alors que César allègue, pour sa part, la protection de sa dignité et de la liberté du peuple, la cause véritable du conflit tient au heurt de deux ambitions. Aussi, selon Cicéron, l’issue de la guerre annoncera la mort et la fin de la République. », La fin de la liberté à Rome – Pompée, Cicéron et César

 

1078 – Les Seldjoukides à Jérusalem et le déclenchement de la 1ère croisade

 

Prise de Jérusalem, 15 JUILLET 1099, SIGNOL Émile (1804 – 1892)

Les Seldjoukides prennent Jérusalem, succèdent aux Fatimides et interdisent l’accès de la ville aux pèlerins chrétiens. Le motif d’indignation qui mettra en branle toute l’Europe à travers sa Chrétienté est, semble-t-il, d’ordre religieux. Ces nouveaux envahisseurs turcs interdisent aux pèlerins chrétiens d’accéder à la Terre Sainte.

En réalité, la raison profonde et occultée de cette première croisade (Prédication de la croisade par le pape Urbain II au concile de Clermont) est, au-delà de la nécessité de chasser les hérétiques des lieux saints, d’ordre politique. C’est la place de l’Eglise et son rayonnement politique dans l’Europe qui est en jeu. L’Empire romain d’Occident n’existe plus, les cultes païens sont toujours aussi nombreux. Les croisades seront l’occasion de s’affirmer, de remettre les hommes de Dieu à une place de pouvoir.

Le pape doit rassembler à nouveau et le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Il doit redevenir un monarque parmi les rois, les grands de ce monde, tout en reprenant le contrôle du culte concentré aux mains des monarques.

« Les raisons secondaires aux croisades

D’autres raisons sont encore discutées concernant les causes des croisades au Moyen Âge. Les raisons avancées sont, entre autres, la volonté de maintenir l’ordre au sein même des terres. Les luttes, brigandages et pillages étaient fréquents et étaient perpétrés par les mercenaires, mais également par les chevaliers eux-mêmes. En autorisant la bataille, loin des terres européennes, le pape faisait d’une pierre deux coups. Les combats étaient autorisée et on luttait contre l’insécurité, tout en autorisant la violence, mais elle était canalisée et dirigée vers les Infidèles. », In “Pourquoi lançait-on des croisades au Moyen Âge ?”

La libération de la Terre Sainte est un motif suffisamment unificateur pour inciter les chevaliers à combattre et se sacrifier.

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La première croisade : l’appel de l’Orient / Peter Frankopan

Histoire de la première croisade / Guibert de Nogent ; trad. du latin par François Guizot

Dieu le veut ! : le récit de la première croisade, 1095-1106 / Foucher de Chartres

La première croisade : libérer Jérusalem, 1095-1107 / Jacques Heers

Histoire des Francs qui prirent Jérusalem : chronique de la première croisade, 1095-1099 / Raymond d’Aguilers

 

1830 : Alger : coup d’éventail, fortune assurée

La déclaration de guerre faite à l’Algérie et initiée par Charles X, le 5 juillet 1830, faisait suite à une humiliation, celle du consul du roi de France, Pierre Deval, à  l’occasion d’une entrevue avec le dey d’Alger Hussein Pacha, le 30 avril 1827.

 

Il existait un contentieux entre ces deux nations d’ordre commercial qui explique l’agacement et la réaction du dey Hussein Pacha devant le consul. L’Algérie était considérée comme un grenier à blé depuis l’Antiquité, elle fournissait les troupes napoléoniennes qui guerroyaient durant tout le Premier Empire.

Cette fameuse gifle donc (l’éventail en plumes d’autruche) fait suite au refus arrogant de P. Deval de s’engager sur le remboursement d’une créance. Elle semble avoir été ressentie avec beaucoup de dureté par le pouvoir et par tout le peuple de France, caricature la presse de l’époque.

A la décharge de la régence d’Alger, l’incessante piraterie qui écumait le Sud de la méditerranée fut un autre argument qui s’ajoutait à la nécessité d’une intervention militaire, en commençant par un blocus maritime.

En réalité, ce coup d’éventail aura autorisé la France de Charles X, nation ‘civilisée’ parmi les nations européennes, à marcher contre Alger.

Ainsi, ce motif aura permis surtout de faire oublier aux français les difficultés de politique intérieure. Bien qu’essentiel, un dernier élément, le « sac du trésor d’Alger » en juillet 1830, arrive quelque temps plus tard pour éclairer les ambitions réelles de cette expédition.

Le trésor du dey d’Alger – Causes et leçons d’une expédition, Le Monde Diplomatique, juillet 1955

© Musée de l'Image - Ville d'Épinal / cliché H. Rouyer

La prise d’Alger

 

Charles X utilisera cette manne pour corrompre les élections. D’autres bénéficièrent de ce vol organisé au plus haut niveau de l’Etat comme la famille royale, la maison Seillière et le futur sidérurgiste Adolphe Schneider :

« Quant à la maison Seillière et à Adolphe Schneider, son représentant à Alger, en plus de contrats passés avec le ministère de la Guerre, ils auraient recyclé dans les circuits bancaires l’or et l’argent que les bateaux de leur armada ont fait sortir d’Alger. », In La Chasse au trésor d’Alger

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La Conquête de l’Algérie : 1830-1871 / Pierre Montagnon

Nettement, Alfred, 1805-1869. Histoire de la conquête d’Alger

Les commencements d’une conquête: l’Algérie de 1830 à 1840, Camille Rousset

La Vérité sur l’expédition d’Alger / Amar Hamdani

Histoire de l’Algérie contemporaine. T. 01 : La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871) / Charles-André Julien

Petite et grande histoire du coup de l’éventail, El Watan

 

1839-1860 – Les deux guerres de l’Opium – la Chine de la dynastie Qing et l’Angleterre

 

L’épisode historique que l’on nomme la guerre de l’Opium concerne le conflit opposant la Chine à l’Angleterre, mais aussi les autres nations européennes durant le second conflit de 1856 à 1860.

La décision prise par l’empereur d’interdire le commerce et la production d’Opium va servir de déclencheur à la “guerre de l’Opium”. Les ravages provoqués par cette drogue sont tels que le régime impérial Qing, (Daoguang et son conseiller Lin Zexu) finit par en interdire le commerce. Cette décision pousse l’Angleterre à déclarer la guerre à la Chine. Celle-ci bouleversera les équilibres et les relations déjà ténus de cette partie du monde avec les grandes puissances occidentales. En premier lieu, les Britanniques qui lorgnaient sur le commerce de luxe chinois prétextent de cette rupture commerciale pour ouvrir le marché chinois à leurs commerçants avec sa marine militaire.

En juin 1839, les autorités chinoises y brûlent la cargaison de drogue d’un bateau anglais. Après le refus de la Chine de rembourser les Anglais pour la perte de la cargaison, ces derniers envoient leurs forces navales dans les ports du sud de la Chine. Grâce au traité de Nankin, signé en 1842, les Britanniques prennent possession de Hong Kong et obtiennent cinq ports pour le libre commerce.”, In “Les Guerres de l’Opium : les canons de la liberté, par Alain Roux

 

Encore une fois, les motivations commerciales préludent aux bruits des canonnières (diplomatie de la canonnière). Cette guerre force ainsi un pays, la Chine, malgré elle, à ouvrir ses frontières et ses marchés. L’action doit rendre à nouveau possible les échanges commerciaux à l’avantage de l’agresseur.

Comme l’écrit Timothy Brook, « sans l’opium, l’histoire chinoise aux XIXe et XXe siècles aurait été fort différente ». Protégeant de ses canons les contrebandiers britanniques de l’opium, l’Angleterre en avait profité pour ouvrir par la force le marché chinois à son commerce au nom de la liberté. Les relations entre la Chine et l’Occident furent profondément affectées par cette « politique de la canonnière », In “Les Guerres de l’Opium : les canons de la liberté, par Alain Roux

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Histoire du trafic de drogues / réal. et scénario de Julie Lerat et Christophe Bouquet

Le sac du Palais d’été : l’expédition anglo-française de Chine en 1860 : (Troisième guerre de l’opium) / Bernard Brizay

Les guerres de l’opium racontées Evelyne Ferron

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