Quelle Bugne !

Insultes, épithètes et quolibets en parler lyonnais à l'usage des néophytes

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"Quelle bugne !"... cette exclamation émise par une collègue entre la Chandeleur et Mardi gras a piqué notre curiosité (oui, on n'est pas d'ici). Si le mois de février voit fleurir les bugnes dans les vitrines des boulangers, ce n'est pas à la pâtisserie elle-même que nous allons nous intéresser (c'est déjà fait) mais à son sens figuré, en compagnie d'autres épithètes moqueurs ou mordants qu'on peut utiliser pour désigner nos semblables (voir nous-même) lors d'un moment d'agacement plus ou moins prononcé... en Lyonnais, cela va de soi !

La Saint Bugnard
La Saint Bugnard Guignol illustré - 12 février 1871

Il faut bien reconnaître qu’en 2022, à moins d’aller chercher des noises à un membre des Amis de Lyon et de Guignol, il est peu probable d’entendre dans les rues de Lyon une dispute nourrie d’épithètes référencées au Littré de la Grand’Côte, n’en déplaise à Clair Tisseur. Ça nous changerait pourtant des banalités à base de c…, d’e… et de p… que le piéton lance au cycliste, le cycliste à l’automobiliste et l’automobiliste à tout le monde, entre autres cas de figure. Voici donc une source d’inspiration pour rompre la monotonie du champ lexical de l’insulte et du quolibet et s’approprier quelques expressions fleuries du langage lyonnais. N’y voyez là nul encouragement à l’incivilité, mais un simple enrichissement de vocabulaire, pour les lyonnais d’adoption comme pour ceux dont les parents ont omis de leur transmettre ce patrimoine local peu valorisé… et puis c’est dans les dictionnaires !

C’est dans l’dico

Un des b.a.-ba du travail de bibliothécaire, c’est de citer ses sources. C’est donc dans les dictionnaires de “parler Lyonnais” que nous avons puisé notre petite collection d’expressions bien d’ici, dont certaines ont peut-être fait les beaux jours de La journée des insultes à Bron ou de la fête des bugnes à Saint-Fons (traditions disparues depuis belle lurette). Si le florilège ci-dessous fait la part belle aux définitions délicieusement surannées de l’incontournable Nizier de Puitspelu, alias Clair Tisseur, nous avons également puisé chez ses successeurs, de Félix Benoît à Gilbert Salmon. Nous avons laissé de côté les prédécesseurs, dont le feuilletage est pourtant savoureux mais les locutions rattachées à un 18e siècle bien lointain. Avant d’entrer dans le vif du sujet, voici une présentation rapide de nos outils de travail (ou passer et aller directement à Bugne) :

Le Littré de la Grand’Côte : à l’usage de ceux qui veulent parler et écrire correctement, de Nizier du Puitspelu (Clair Tisseur), 1894. L’un des ouvrages les plus connus en la matière. On pourrait lui reprocher d’avoir omis de son dictionnaire une partie du vocabulaire qui fait l’objet dans notre attention : “Le langage populaire comprend nécessairement beaucoup de mots libres et beaucoup de mots bas. Les proscrire entièrement serait enlever ce qui est la caractéristique de ce langage. Mais on a tâché que les gandoises que cet ouvrage a dû reproduire fussent de celles qui font sourire et non de celles qui font rougir. On a, bien entendu, rejeté les termes obscènes, et s’il en est resté un ou deux que leur intérêt philologique devait faire retenir, on en a, comme dans le Dictionnaire du patois lyonnais, donné la signification en latin. Il n’en reste pas moins qu’un recueil de ce genre n’est pas pour être placé sous les yeux des jeunes filles.”. S’il use de la locution “parlant par respect” dès qu’il aborde une définition qui s’éloigne des bonnes mœurs, il ne manque pas d’humour. L’édition de 1894 est numérisée et consultable sur Numelyo et sur Google books (recherche plein texte). Une réédition de 2017 aux Éditions lyonnaises d’art et d’histoire est empruntable en salle de la Documentation régionale. Son Dictionnaire étymologique du patois lyonnais de 1887 est également accessible en version numérisée.

Glossaire des gones de Lyon : d’après M. Toulmonde et les meilleurs auteurs du Gourguillon et de la Grand’Côte, par Adolphe Vachet, 1907. L’auteur cherche à y sauvegarder ce qui était encore “un langage courant il y a une cinquantaine d’années” : “s’il reste encore quelques mots de ces provincialismes d’antan, c’est peu, et ce peu va diminuant tous les jours. Avant que notre ancien langage lyonnais ne soit devenu tout à fait une langue morte, ces quelques pages en conserveront quelques expressions“. Moins enclin à la plaisanterie que Nizier du Puitspelu, il fait le pari du sérieux et du travail objectif basé sur “une longue collecte entreprise depuis plus de 10 ans, chez les anciens auteurs, les familles d’ouvriers…“. Un ouvrage dont l’édition originale est également disponible sous forme numérique sur Numelyo et Gallica.

Le parler lyonnais, lexique établi par Anne-Marie Vurpas, publié en 1993 chez Rivages. Il est le fruit d’une enquête faite auprès d’un échantillon représentatif de Lyonnais et habitants de la région lyonnaise. P

rès de 800 régionalismes d’usage rare à courant sont répertoriés. L’ouvrage est empruntable à la Part-Dieu et dans plusieurs bibliothèques d’arrondissement.

Le Dico illustré des gones de Félix Benoît paru également en 1993 aux éditions des Traboules. L’auteur le présente comme un “petit guide des beaux parleurs lyonnais, élagué des broussailles épineuses de l’érudition et du quant-à-soi des universitaires. Au point de n’avoir laissé peser sur les lignes que le poids des mots principaux à connaître absolument”. Il est savoureux à feuilleter pour ses définitions lapidaires et ses bons mots. Un exemplaire de l’édition de 1993 est empruntable à la bibliothèque de la Part-Dieu, la réédition de 2002 à la bibliothèque de Jean Macé.

Félix Benoît par Edmond Roussel pour Lyon Figaro, 18-11-1991 – Photographes en Rhône-Alpes (Creative Commons – Paternité. Pas d’utilisation commerciale. Pas de modification)

Le Littré du Gourguillon [Livre] : dictionnaire français-lyonnais à l’usage de ceux qui veulent parler et écrire correctement par Chaon Grattepierre aux Editions lyonnaises d’art et d’histoire, 2003. Construit à l’inverse du Littré de la Grand’Côte, il permet d’entrer par le français dans la langue de Guignol. Il comprend environ 1700 mots lyonnais sélectionnés : conversations, lexiques publiés – en écartant les formes tombées en désuétude-, souvenirs familiaux… à emprunter à la Part-Dieu et dans plusieurs bibliothèques du réseau.

Le parler du Lyonnais de Gilbert Salmon, édité en 2010 aux éditions Christine Bonneton, répertorie plus de 2000 termes en usage entre 1920 et aujourd’hui. Il fait suite au Dictionnaire du français régional du Lyonnais publié par le même auteur en 1995, enrichi de nouvelles attestations et citations issues de la presse guignolesque, de pièces de Guignol du XXe siècle et des bulletins de la Société des amis de Lyon et de Guignol : “Au culte d’alors de la première attestation succède, légitime, celui de la vie, renaissance ou survie réelle ou littéraire, hors dictionnaire“. Il comprend de nombreux synonymes et renvois lexicaux. Réédité en 2015, il est empruntable dans les bibliothèques de la Part-Dieu, du 5e et du 9e arrondissement.

Le parler Lyonnais et Beaujolais : les deux cents mots les plus typiques expliqués et illustrés de Jean-Baptiste Martin, paru en 2020 aux éditions du Poutan. Une approche sélective pour une lecture moins austère qu’un lexique. A emprunter à la Documentation régionale.

En complément, citons aussi Le lyonnais de poche (Assimil, 2009) et son cadet Le parler des gones, des origines à aujourd’hui, (Le Poutan, 2019) signés Jean-Baptiste Martin et Anne-Marie Vurpas, qui sous un mini format donnent un bon aperçu du francoprovençal et de la “langue de Lyon et de Guignol“, avec un lexique par grandes thématiques.

Pour celles et ceux qui voudraient remonter le temps plus avant, voir Le français parlé à Lyon en 1750, étude critique et commentée des “Mots lyonnois” de G.-J. Du Pineau par Anne-Marie Vurpas, 1991, Lyonnoisismes : ou Recueil d’Expressions et de Phrases vicieuses usitées à Lyon, employées même quelques fois par nos meilleurs Ecrivains, auxquelles on a joint celles que la raison ou l’usage a consacrées, par Etienne Molard, 1792, ou encore Lyonnaisismes : dictionnaire lyonnais – français / établi par Georges-François Vincent en 1797 ; édition critique par Anne-Marie Vurpas, 2014. Nous, on n’a pas eu le courage !

Du francoprovençal dans le Lyonnais

Une bonne part des mots et expressions présentés dans les dictionnaires de parler Lyonnais sont issues du francoprovençal. Jean-Baptiste Martin, dans son Parler Lyonnais et Beaujolais édité en 2020, résume ainsi cet héritage : le francoprovençal est “issu du latin populaire parlé à Lugdunum (…) Si le francoprovençal a été la langue du quotidien jusqu’au début du XXe siècle dans les campagnes du Lyonnais et du Beaujolais (on peut encore l’entendre aujourd’hui dans certains cercles de militants et plusieurs associations s’efforcent de maintenir ce patrimoine bimillénaire), à Lyon il a cessé d’être parlé depuis au moins deux siècles (…) Avant de décliner et de disparaître, le francoprovençal a fortement influencé le français qui l’a progressivement remplacé. (…) Les survivances du francoprovençal les plus nombreuses concernent le vocabulaire.” Si ces traits régionaux ont tendance à s’amenuiser dans le français parlé à Lyon, ils sont en revanche utilisés en grand nombre dans le théâtre et la littérature de Guignol, ainsi que dans les cercles qui perpétuent cette mémoire (voir les cours de Lyonnais organisés par la Société des amis de Lyon et de Guignol). Pour Gilbert Salmon, qui intitule son introduction au livre Le parler du Lyonnais (2010) “Le Lyonnais nouveau est arrivé“, il ne faut cependant pas réduire le parler Lyonnais aux  “conservatismes” mais également prendre en compte les “innovations linguistiques” qui continuent de le faire vivre aujourd’hui.

Rentrons enfin dans le vif du sujet, en commençant par le commencement de cet article, à savoir notre histoire de bugne (et voilà, on a faim). Les catégories sont arbitraires, et la sélection… sélective. Nous espérons que vous y trouverez tout de même de quoi se mettre sous la dent !

Journal de Guignol illustré

Les benêts, timides et maladroits

Bugne, “grande bugne” : selon Jean-Baptiste Martin, l’expression désigne une personne sotte ou maladroite. Chaon Grattepierre, dans son Littré du Gourguillon, lui donne le sens de “benêt, peu dégourdi. Il est pour le moins curieux de trouver ce sens dérivé mais il en est ainsi de bien des sens dérivés et [Nizier de Puitspelu] avoue :J’ignore d’ailleurs pourquoi une bugne est plus bête qu’autre chose. Dans le théâtre de Guignol, grande bugne est souvent un terme d’amitié entre Guignol et Gnafron“. Il en existe plusieurs dérivés : bugnasse (grande fille bête), bugnon et bugnasson (pendants masculins), ou encore torchebugne (cité par Gilbert Salmon).  Ce substantif désigne aussi, selon Gilbert Salmon, un chapeau, un coup ou une bosse, une contusion, ou encore l’As aux cartes à jouer. Ainsi lorsque vous arrivez devant le métro et que vous vous apercevez que vous avez oublié votre masque, vous obligeant à un demi-tour jusqu’à la maison ou un crochet vers la pharmacie ou l’épicerie la plus proche, vous pouvez en votre for intérieur vous traiter de “grande bugne” . Le terme étant plutôt affectueux, vous ne blesserez pas trop votre amour-propre. Pour en savoir plus sur la pâtisserie du même nom, vous pouvez lire Voyage au pays des merveilles : bugnes, beignets, oreillettes et guenilles publié sur l’Influx en février 2010.

Les dictionnaires du parler Lyonnais référencent une multitude de variantes autour du benêt, du bêta. Gilbert Salmon dans Le parler du Lyonnais, cite le Bulletin de la société de Lyon et de Guignol : “le benêt est : un babian, un benoni, un benazet, un benatru, une bugnasse, un caquenano, un cognemou, un couane.” A sa définition de babian, vous trouverez une liste de “quasi-synonymes régionaux” dix fois plus longue que nous n’avons pas eu le courage de reproduire ici… nous en retiendrons simplement quelques uns.

Babian : chez Adolphe Vachet, est un “mot injurieux à signification mal définie, mais assez voisine de bêta, imbécile. Grand babian !“. Il n’apparait guère chez Nizier du Puitspelu. Dans Le parler lyonnais et beaujolais, Jean-Baptiste Martin signale que le terme (et sa variante baban) a un sens différent dans le Beaujolais, où “faire le babian” signifie “bouder”. Babian y désigne aussi un être imaginaire destiné à faire peur aux enfants. Anne-Marie Vurpas indique qu’il vient du patois où ce mot est issu de la base onomatopéique bab-. Peut s’appliquer à votre conjoint, qui a perdu les clés de l’appartement en allant skier ce week-end… par exemple…

Benoni :un godiche, un peu bugne, un peu caquenano” dixit Nizier du Puitspelu. D’après Anne-Marie Vurpas, c’est un continuateur du patois benoni, du latin benedictus “bénit”, voir le français benêt. Il était peu attesté en 1993 (locuteurs au dessus de 40 ans). Il est cependant cité dans la plupart des dictionnaires du parler Lyonnais. On peut y rattacher benazet, benatru et compagnie.

Attention cependant, nous dit Félix Benoît, à “ne pas confondre le bénoni avec le caquenano (bête à faire caca au lit) – bête et frustre, ni avec l’ébravagé (écervelé, détrancané de la cervelle)“. Pour Nizier de Puitspelu, caquenanose dit de quelqu’un de timide et de benêt (…) [terme] composé, parlant par respect, de caquer et de nano, expression enfantine pour lit. Concluez.” D’après Adolphe Vachet, “un ancien rédacteur d’un journal guignolesque signait Caquenano, il a contribué pour une bonne part à vulgariser ce nom-là“… On a réfléchi, mais on n’écrit pas assez guignolement pour changer notre pseudo.

Journal de Guignol – 9 juillet 1865

Bredin, bredine : (variante beurdin, beurdine), “naïf, simple d’esprit, sans suite dans les idées“, est un mot “bien vivant en Lyonnais et Beaujolais, dans la région de Roanne, ainsi que dans une grande partie de la Bourgogne de l’Auvergne et du Centre” pour Jean-Baptiste Martin ; “Bien attesté dans le substrat dialectal, bredin vient du latin brittus “breton””. Selon le même auteur, son synonyme brelaud (brelot) “semble plus vivant en Beaujolais qu’en Lyonnais, car il ne figure pas dans les relevés de Nizier du Puitspelu et d’Adolphe Vachet (…) vient du germanique bretling “petite planche, tablette“. Il est de la même famille que le mot français brelan.”. On ne sait pas trop ce que les Bretons ont de plus bredin que les autres, mais comme on aime bien les naïfs et qu’on est un peu de par là-bas, on va dire que c’est un compliment.

Ganache : imbécile. pour Vachet, ce mot est “quelquefois une injure, mais très souvent un terme d’amitié“. Pour Nizier du Puitspelu, “ganache, après charogne, est le plus cordial qualificatif dont on puisse saluer un vrai ami.” Le terme peut aussi désigner la tête ou la bouche, selon Gilbert Salmon. C’est aussi un apéritif composé d’eau de noix et d’arquebuse. Nulle référence à la délicieuse garniture qui sert à fourrer les chocolats où à décorer le gâteau d’anniversaire, mais ça sonne bien, sans doute plus facile à caser que “charogne” en terme de cordialité… on testera avec les collègues, pour voir.

Godiveau, godiviau : Jean-Baptiste Martin s’intéresse à cette saucisse, dont le terme peut également prendre le sens de benêt, béta. Vachet et Nizier du Puitspelu utilisent l’orthographe godiviau pour désigner un dadais, un niais, principalement sous la forme “grand godiviau”. Selon Nizier du Puitspelu, le terme vient de gaudere, gaudir, sur lequel a été fait un verbe patois gaudivelo, s’amuser. D’où gaudivella, grande fille qui s’amuse comme les enfants, et un masculin gaudiviau, devenu godiviau, par analogie comique avec godiveau. Anne-Marie Vurpas retient surtout le sens de “petite saucisse”. Ce qui, utilisé comme une insulte, peut marcher aussi. Alors, “grand godiviau” ou “petite saucisse” ?

Gognand, gognant : grand garçon un peu niais, pour Félix Benoît. Nizier du Puitspeu le définit plutôt comme une “personne gauche, qui a mauvaise tenue. S’emploie surtout dans l’expression Grand gognant, grand dégingandé qui se dandine, maladroit, paresseux“. Chez Anne-Marie Vurpas, c’est un homme bête, niais. Elle y voit un “continuateur du patois, dérivé de gaugne “joue, enflure” par le même glissement sémantique qui, en français, donne à enflé le sens de niais”. C’est un terme bien connu des Lyonnais. A utiliser pour votre grand fiston avachi dans le canapé.

Nigodème – niais, nigaud, vient du nom Nicodemus pour Anne-Marie Vurpas. Nizier du Puitspelu écrit : “on a joué sur Nicodème, nom propre, où l’on a vu nigaud, plus un suffixe drôle”. Pour Félix Benoît, moins bête tout de même que niguedandouille. On rencontre aussi la forme niguedouille.

Tâte-golet : homme timoré pour Jean-Baptiste Martin et Anne-Marie Vurpas, Nizier du Puitspelu le présente comme un “tatillon, homme timide qui n’ose s’aventurer à rien. Par extension, benêt. De tâter et golet, trou. Littéralement qui tâte les trous avant de s’y engager.” Gilbert Salmon relève aussi le sens de garnement, vaurien.

Gnioche, gnoune : femme sotte, sans biais, niaise chez Nizier de Puitspelu. Une gnougne, chez Félix Benoît, est une “femme d’un quotient intellectuel au plancher et s’effrayant pour trois fois rien“. Pour Vachet, il s’agit d’une “femme inhabile qui, malgré son insuccès, veut avoir toujours raison. Comme on n’arrive pas à se faire entendre d’elle, on lui dit comme dernier argument : gnou, gnou ! De là, le nom.” Selon Anne-Marie Vurpas, avec gnoque – grosse femme un peu niaise – ce sont des “continuateurs du patois (gniouchi), ces mots appartiennent à la nombreuse famille des dérivés péjoratifs du latin nidax “pris au nid””. Nizier du Puitspelu cite également le synonyme Gnare. Essayez donc de dire “gnou ! gnou !” pour faire déguerpir une enquiquineuse têtue, c’est vous qui risquez de passer pour un(e) imbécile.

Claire Cizeron, 2019 – Base Photographes en Rhône-Alpes (Licence Creative Commons – Paternité. Pas d’utilisation commerciale. Pas de modification)

Les mous du genou (ou flamby comme on dit aujourd’hui) :

Panosse : chez Félix Benoît, désigne un “individu flasque, aux réflexes mous“. Le sens premier est un morceau d’étoffe servant à laver la vaisselle, à essuyer, ou à laver le sol. Jean-Baptiste Martin écrit : “A Lyon, le mot panosse est surtout employé avec le sens “personne molle et lente”. Il est alors utilisé le plus souvent comme nom féminin, mais il peut l’être aussi comme nom masculin ou adjectif. (…) C’est avec ce sens que Frédéric Dard, originaire de notre région, a employé plusieurs fois ce mot (cf Y’en avait dans les pâtes, 1992). (…). Panosse vient, par l’intermédiaire du substrat dialectal, du latin pannucia “guenille”. Anne-Marie Vurpas note qu’au moment de son étude il est attesté uniquement chez les plus de 40 ans. Notons qu’il n’y a pas besoin d’avoir plus de 40 ans pour le recevoir. On a bien quelques idées pour l’utiliser (et pas pour désigner la serpillière) !

Cogne-mou : d’après Félix Benoît, “galavard qui a les arpions à la retourne et n’en fiche pas lourd au travail“. Nizier de Puitspelu nous indique que c’est… le contraire d’un cogne-dur. Autrement dit chez Anne-Marie Vurpas, individu mou et faible. Attesté, seulement au dessus de 20 ans.

Couâme : homme mou, couillon selon Félix Benoît, indécis, bon à rien pour Jean-Baptiste Martin. Pour Anne-Marie Vurpas, plutôt “timide, embarrassé. “Si tu avais vu comme tu avais l’air couâme” ! Bien connu en Lyonnais, à rapprocher du français couenne (du latin cutina). Peu attesté (seulement au dessus de 20 ans).” Pour Nizier du Puits-Pelu couâme, couême, est un homme “timide, embarrassé, qui a l’air couyon (…) M. LFleury le rattache à l’allem. et danois Kuh, vache, et danois eme, fumier. S’il a vu juste, couême signifierait mou comme une bouse”. Selon Félix Benoît, l’expression paquet de couenne – spécialité lyonnaise qui met les amoureux du gélatineux en appétit-, pourrait également s’utiliser pour désigner un notable, un conseiller municipal, « en raison de la forme de la cravate des gens « arrivés » . A ne pas confondre avec Bouâme – flagorneur, obséquieux, prétentieux pour Jean-Baptiste Martin.

Acuti, encuti : molasson, peu dégourdi pour Félix Benoît. Chez Nizier de Puitspelu, “se dit de quelqu’un d’engourdi, de molasse, qui se tient accroupi, serré.  (…) on lit généralement dans acuti l’idée de quelqu’un qui reste sur son chose“. Gilbert Salmon propose comme synonyme cavet.

Les pas commodes :

Truffier : pour Nizier de Puitspelu, c’est un “terme très péjoratif. Se dit de quelque personnage grossier, de sentiments bas. Le Figaro ayant ouvert récemment parmi ses lectrices un plébiscite pour décider quel était la moins flatteuse de ces trois dénominations : pignouf, pigne-c.. et truffier, la très grande majorité se prononça pour truffier. De Truffe, au sens français. Truffier, animal à truffes, c’est-à-dire, parlant par respect, un cayon.” (traduction : un cochon). Si le terme apparait encore chez Felix Benoît, qui le définit comme un individu mal embouché , sale et d’un contact désagréable, il est absent des lexiques d’Anne-Marie Vurpas et de Gilbert Salmon, qui référencent uniquement le mot truffe : francoprovençal et provençal pour tubercule, qui à partir du XVIIe siècle a servi à désigner la pomme de terre. Un mot tombé en désuétude, donc, qui aurait sans doute pour effet de placer votre interlocuteur dans une certaine perplexité.

Damien Charfeddine pour Lyon Figaro, 21-11-2000 – Photographes en Rhône-Alpes (Creative Commons – Paternité. Pas d’utilisation commerciale. Pas de modification)

Pacan, pagan, pataud : rustre, grossier personnage d’après Nizier du Puitspelu. Paysan, ou rustre, grossier pour Gilbert Salmon. Le terme est absent chez Adolphe Vachet, Felix Benoît et Anne-Marie Vurpas.

Pioustre : Nizier du Puitspelu le définit comme un gros rustre, un homme grossier, pataud, selon un « assemblage d’agréables syllabes péjoratives » . Adolphe Vachet y voit un homme grossier, mal habillé, sans manières, sans éducation, sans distinction. Si le terme est absent chez Félix Benoît et Anne-Marie Vurpas, on le retrouve chez Gilbert Salmon avec le sens de grossier personnage, voyou, vaurien. “Ouste, le pioustre !” pourrait faire un bon slogan sur une pancarte en carton lors d’une manifestation.

Rogne : pour Anne-Marie Vurpas, il s’agit d’un individu de caractère difficile et grognon. Continuateur du patois rigni, de la base onomatopéique ron- (bruit d’un ronflement). L’expression “Chercher rogne” signifie chercher noise. Chez Nizier de Puitspelu,  se dit au figuré d’un homme difficile, épineux. Le premier sens est celui des croutes qui recouvrent une plaie.

Gongon, gongonneur, gongonneuse : qui ronchonne, nous dit Vurpas. Pour Gilbert Salmon c’est un bougon, grognon, grommeleur, ronchon, rouspéteur. Synonyme : rafouleur. Vous en avez forcément un dans votre entourage. Voir deux. Pas plus, on espère !

Pour les dames :

Catolle : Félix Benoît en donne une charmante définition : “vieille bigote racornie et tassée sur elle-même. Désigne également la crotte du nez“. Chez Jean-Baptiste Martin, la « vieille catole » est une femme rigide, coincée, désagréable, ou femme bigote. Marie-Hélène Vurpas retient la définition “bigote. Bien connu en patois lyonnais et forézien, du latin catharina “fille, servante” avec l’influence de catholique. Dans le Beaujolais, le Pilat et le nord Dauphiné peut désigner une “personne lente dans son travail”“. Nizier de Puits Pelu en donne plusieurs sens : une pièce de bois tournant sur un axe ; un grumea, ou caton adhérent ; un grateron (plante dont le fruit pourvu de poils est très adhérent) et enfin “une cancorne, spécialement une bigote qui se scandalise de tout“, ou encore “une femme qui vous accroche comme un grateron, et dont on ne peut se débarrasser davantage.”

Cancorne : une femme déplaisante, radoteuse, bugnasse, voire refoulée pour Félix Benoît. Du côté de Nizier du Puitspelu : une raffouleuse, une radoteuse, une bigorne. “Les filles bien élevées qui couratent, quand leur maman les gronde, elles l’appellent cancorne“. Anne-Marie Vurpas garde la définition de radoteuse ; mot qui désigne le hanneton dans certains patois. Attesté seulement au dessus de 40 ans. Gilbert Salmon emploie vieille cancorne pour vieille toupie dans son Parler du Lyonnais.

Guignol illustré 23 avril 1871

Les “mauvais sujets” :

Les vauriens

Artignol : Gilbert Salmon lui donne sens de bon à rien, vaurien : “Voir artoupan, charipe, faramelan, fourachaux, galapian, galavard, grelipiaud, marquant, marque-mal, pillandre, pillandrin, sampille, sampillerie”. Nizier du Puitspelu lui donne un sens plus large, mais guère plus flatteur : “ne se dit pas en manière d’éloge. L’artignole est vif, remuant, verbeux, menteur, sans parole, sans honneur, faiseur d’embarras. Que d’artignoles parmi nos politiciens !” Vient d’artet, homme adroit et rusé. Mmmm, des idées ?

Artoupan : mauvais sujet pour Nizier du Puitspelu. “Il y a une signification péjorative croissante dans ces trois mots : artet, artignole, artoupan“. Félix Benoît nous apprend qu'”Il y eu à Lyon une “Société des artoupans” constituée en 1913 chez Tribollet (actuellement restaurant Le Garet), constituée de peintres, médecins et intellos de l’époque. Elle disparut avec la guerre 14-18″. Le terme disparut aussi chez Anne-Marie Vurpas.

galapian : vaurien , vagabond chez Nizier de Puitspelu ; vaurien, voleur, rôdeur et même pis pour Vachet ; bon à rien, vaurien, garnement, voyou chez Gilbert Salmon. Pour Anne-Marie Vurpas, il est de la même origine que le français galapiat. Voir aussi galavard, polisson, vaurien, fainéant pour Nizier du Puitspelu.

Pillandre : dixit Nizier du Puitspelu, guenille, chiffon, haillon. Au figuré, mauvais sujet, vaurien, gueux, canaille. “Dans les grands moments, Madelon appelle Guignol grande pillandre”. Vachet lui donne le même sens : “vieux chiffon, loque, guenille. Par extension, loqueteux, misérable, va-nu-pieds, mauvais sujet, vaurien. Cette expression injurieuse revient souvent“.

Sampille : vaurien déguenillé pour Félix Benoît. Ça peut aussi être un terme d’affection. Marie-Hélène Vurpas le définit comme suit : “guenille ; femme de mauvaise vie ; vaurien. Continuateur du patois, déverbal de sampiller, ce mot est bien connu dans le parler lyonnais où il désigne d’abord une guenille, puis un individu sale et mal tenu”. Voir le verbe sampiller : mettre en désordre, agacer, agresser quelqu’un, ou bien déchirer pour mettre en guenilles. Nizier de Puitspelu lui donne également le sens de “femme de bas étage et de mauvaise vie“. Voir aussi Sandrouille, personne sans soin.

Charipe, charoupe : pour Gilbert Salmon, charogne, crapule, sacripan, vaurien; [de quelquechose] saleté, saloperie de… . Nizier de Puitspelu y voit un “terme injurieux, très grossier. Peut-être l’était-il moins jadis. Charoupe n’est point une corruption de charogne. Il répond à un primitif, représenté en Valais par tsaropa, personne engourdie, paresseuse”. Pour Félix Benoît, le terme s’emploie surtout à l’égard des femmes d’une fréquentation peu amène, alors qu’il s’applique indifféremment à un homme ou à une femme pour Anne-Marie Vurpas. Paradoxalement, charogne s’emploie comme un “terme affectueux entre vieux amis qui se rencontrent” nous dit Nizier de Puitspelu. On y pensera.

Les femmes de mauvaise vie :

Poutrône : femme portée sur la gaudriole. C’est aussi une poupée, jouet d’enfant chez Félix Benoît. Nizier du Puitspelu nous apprend que le terme désigne aussi une tête en carton sur laquelle les modistes font leurs bonnets, ou encore une statue de femme (avec un sens péjoratif). D’après Marie-Hélène Vurpas, le mot du patois lyonnais poutrona est dérivé du latin putus enfant. Salmon renvoie également à fumelle ; Nizier du Puitspelucarogne à carogne : “épithète injurieuse, donnée à une femme de mauvaise vie. Tombé en désuétude à Lyon, mais au marché de Caluire vous pouvez encore l’entendre très couramment. Carogne, mot fort vilain, est au dictionnaire de l’Académie.” Voir aussi sampille.

Les coureurs :

Fenassu : homme qui court après les femmes, “couratier aux mains baladeuses” pour Félix Benoît. Pour Gilbert Salmon, le fenassu est un finaud, futé, malin, rusé. Le terme ne figure pas chez Marie-Hélène Vurpas. Nizier du Puitspelu le définit comme un “cotillonneur (…) du patois fena, femme, avec le suffixe u et insertion de la syllabe ass pour donner le caractère fréquentatif”.

Claqueposse : Félix Benoît y voit un “contemplatif aimant observer les seins des nourrices sur les bancs publics”. Pour Gilbert Salmon, c’est un bon à rien, paresseux ; coureur de jupons ; modernement : voyeur qui lorgue les seins des filles. Nizier du Puitspelu en donne la définition suivante, en écho au terme précédent : “on pourrait inférer, de la composition du mot, que c’est un homme qui regarde de trop près les charmes des nourrices. C’est simplement un musard, qui cotillonne beaucoup plus par oisiveté que par vocation ; un paresseux, un propre à rien, vu que ce n’est pas faire grand chose que ce qu’exprime le mot.”

Exploitation de l’amour – Honoré Daumier – BML F19DAU008810

Les pas ragoûtants :

Jardu – homme sale, dégoûtant. Nizier du Puitspelu écrit qu’il est “devenu suranné, mais encore en usage à Rive-de-Gier (…) Le jardu, primitivement, était celui qui avait des ulcères aux jambes“. Félix Benoît le répertorie également : vieux truffier sale et dégoûtant. Il ne figure ni chez Anne-Marie Vurpas, ni chez Gilbert Salmon. On peut en conclure que le mot a disparu de la circulation (mais pas les vieux dégoûtants).

Un article doit bien avoir une fin. On en a sans doute oublié quelques uns, mais au vu de notre sujet, l’exhaustivité semble impossible à atteindre. Si vous n’y avez pas trouvé le mot adéquat à votre situation, il vous reste toujours… l’imagination ! Et surtout, n’oubliez pas… une insulte, ça se mérite. On vous souhaite à tous une année 2022 créative et riche sur le plan linguistique.

Pour apprendre le Lyonnais :

Consulter les dictionnaires de parler Lyonnais en salle de la Documentation régionale

Prendre des cours avec les amis de Lyon et de Guignol

Trouver des exemples dans la presse satirique lyonnaise numérisée : Presse lyonnaise de 1790 à 1944

L’insulte – Les excuses par Honoré Daumier – BML F19DAU008873

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