Le fonds Louis Blanc : les archives d’un prêtre militant

par Iliana Ferrant-Bouchau. Doctorante. GRHis (Groupe de Recherche Histoire) — Université Rouen Normandie et Cresppa-CSU — Université Paris 8. Iliana Ferrant-Bouchau prépare une thèse de doctorat en histoire et sociologie portant sur les pratiques d’écriture dans le contexte des mobilisations de femmes prostituées (1975 – 1985).

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - Modifié le 18/11/2021 par Laurent D

Cet article est publié à l’occasion de l’événement "À corps et à cris", conditions de vie des femmes et mobilisations féministes, proposé par la Bibliothèque municipale de Lyon, et plus particulièrement de la table-ronde "Un mouvement improbable à Lyon : la révolte des prostituées de 1975. "

Occupation église Saint-Nizier par les prostituées juin 1975. Copyright Archives Le Progrès
Occupation église Saint-Nizier par les prostituées juin 1975. Copyright Archives Le Progrès

En juin 1975, des femmes prostituées ont mené un mouvement d’occupation d’églises dans plusieurs villes de France pour dénoncer la répression policière et fiscale dont elles étaient victimes, et pour revendiquer un certain nombre de droits dont elles étaient privées. L’occupation de l’église Saint-Nizier à Lyon pose les fondements d’un mouvement militant international : le 2 juin, premier jour de l’occupation, est aujourd’hui célébré comme la journée internationale des travailleurs et travailleuses du sexe. Cette mobilisation fut préparée en étroite collaboration avec la section locale du Mouvement du Nid, en particulier Louis Blanc, Père mariste et aumônier de l’association et Christian Delorme, alors séminariste et militant au Mouvement pour une Alternative Non-Violente.

Les archives personnelles du Père Blanc, riches de renseignements sur l’activité de la section lyonnaise du Mouvement du Nid ainsi que sur les évènements de l’année 1975, sont en cours de traitement aux Archives Municipales de Lyon.

Louis Blanc, un prêtre impliqué auprès du monde populaire et ouvrier

Louis Blanc est né le 22 août 1925 dans le quartier de la Croix Rousse et s’est éteint le 15 mai 2019 à l’âge de 93 ans à la maison de retraite mariste du Montet, à Saint-Genis Laval. Ordonné prêtre en 1952, il est proche de la congrégation mariste depuis l’enseignement secondaire, qu’il suit au collège mariste de Sainte-Marie. Fondée en France en 1836, la congrégation mariste est une communauté de chrétiens, prêtres et frères qui consacrent leur vie à l’Évangile et à des missions apostoliques « auprès des jeunes dans l’éducation, en solidarité avec les exclus et les marginalisés, dans la pastorale de paroisses qui sont davantage missionnaires et en soutien des personnes en recherche de sens à la vie »[1].

D’abord aumônier de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C.), Louis Blanc a consacré cinquante ans de sa vie au Mouvement du Nid, entre 1966 et 2007. S’il s’y engage initialement en qualité d’aumônier – d’abord dans la région lyonnaise, puis à Chartres à partir de 1983 et à Nevers à partir de 1996 où il fut également aumônier de prison, Louis Blanc ne cessa de s’impliquer en tant que militant au sein de diverses commissions du mouvement (« loisirs », « réinsertion », « contacts »).

Qu’est-ce que le Mouvement du Nid ?

Le Mouvement du Nid est la principale association abolitionniste de France. Elle est fondée en 1946 par le Père André-Marie Talvas, fervent défenseur de la loi « Marthe Richard », une loi promulguée la même année qui acte la fermeture des maisons closes et marque le ralliement de la France à un régime politique abolitionniste en matière de prostitution.  Jusqu’alors, le réglementarisme était en vigueur : considérant la prostitution comme un mal nécessaire, ce régime entend en réglementer les pratiques afin de les contenir. L’abolitionnisme, quant à lui, a pour objectif de faire disparaître la prostitution estimant qu’elle relève d’une activité incompatible avec la dignité humaine. Elle est définie comme une violence per se, dont les personnes prostituées sont les victimes des proxénètes et des clients agresseurs. L’abolitionnisme se distingue du prohibitionnisme, assez peu représenté en France, qui pour sa part vise à interdire la prostitution et en condamne tous·tes les acteur·trices, y compris les personnes prostituées.

Archives Père Louis Blanc. Fonds Chomarat Est 17866

Le Mouvement du Nid est donc une association reconnue d’utilité publique, subventionnée par l’État, qui entend lutter contre les causes de la prostitution avec les personnes prostituées par trois types principaux d’action : « la rencontre et l’accompagnement des personnes en situation de prostitution, la prévention auprès des jeunes et la sensibilisation des acteurs sociaux et du grand public et le plaidoyer [auprès de personnalités politiques].  »[1]

D’inspiration chrétienne, le Mouvement du Nid est fortement lié aux J.O.C., dont beaucoup de ses membres sont issus. Son action s’articule autour d’une activité de soutien moral aux personnes prostituées, à laquelle s’ajoute un accompagnement social et une mission de réinsertion. Depuis 1971, le Mouvement du Nid désigne la structure portée par les militants bénévoles, en charge des rencontres et des activités de sensibilisation. L’Amicale du Nid, quant à elle, ne regroupe que des professionnels salariés ((travailleur·euses sociaux·ales, psychologues, comptables et juristes) en charge des structures d’accueil et de réinsertion.

La révolte des femmes prostituées, la semaine « la plus extraordinaire de sa vie »

En 1966, Louis Blanc s’investit dans le Mouvement du Nid en tant qu’aumônier au « Foyer Bel-Air » de Villeurbanne. Ce Centre d’Hébergement et de Réadaptation Sociale du Mouvement du Nid accueille les femmes qui souhaitent mettre fin à leur activité prostitutionnelle. Après une mise en disponibilité en septembre 1974, il s’investit dans la commission « contacts » de la section lyonnaise. L’activité de cette commission consiste à rencontrer sur une base régulière les personnes exerçant la prostitution dans les rues de Lyon, afin de créer du lien et de briser l’isolement.

C’est dans ce contexte qu’en janvier 1975 il rencontre notamment Ulla, l’une des figures principales de la mobilisation lyonnaise. « La Fronde », comme il l’appelle, résulte de ces nombreux échanges durant lesquelles les personnes prostituées font part de leurs doléances aux militant·es du Nid. Depuis 1972, ces derniers soutiennent les femmes prostituées et dénoncent l’attitude de la police lyonnaise, impliquée dans une affaire de proxénétisme et de corruption qui met en cause Louis Tonnot, successivement chef de la brigade des mœurs puis sous-directeur de la sûreté urbaine.

En 1975, le climat de répression policière et fiscale envers les femmes prostituées se renforce et se traduit par la multiplication des procès-verbaux pour racolage et des gardes à vue, depuis que la fermeture des hôtels de passe les contraint à travailler dans la rue. L’arbitraire de ces pratiques, qui rendent possible la verbalisation d’une même femme plusieurs fois par jour, s’ajoute au désintérêt manifeste du corps de police pour la sécurité des prostituées (trois assassinats sont classés sans suite entre mars et août 1974). La remise au jour d’une loi condamnant les récidivistes du délit de racolage à des peines de prison finit par mettre le feu aux poudres, d’autant que beaucoup d’entre elles sont mères de famille.

2 juin 1975. Les prostituées occupent l’église Saint-Nizier pour protester contre les répressions policières. Source 20 Minutes Lyon

C’est ainsi qu’éclate, le 2 juin 1975, la révolte des prostituées à Lyon : une centaine de femmes occupent l’église Saint-Nizier pendant huit jours, durant lesquels Louis Blanc resta à leurs côtés. Elles demandent la fin de la pratique du « fichage » (officiellement supprimée depuis 1946), de l’arbitraire en matière d’amendes, la suppression des peines de prison, le respect des personnes, de leur intégrité et de leur vie privée. Elles réaffirment à cette occasion leur opposition ferme à toute initiative concernant la réouverture de maisons closes. Le Mouvement du Nid se fait alors le relai de ces revendications. Cette occupation prend immédiatement une ampleur inédite. La presse nationale puis internationale relaie les faits. Les habitant·es  de la ville de Lyon apportent leur soutien aux manifestantes, suivis par des collectifs militants féministes et engagés à gauche. Le plus remarquable est peut-être le ralliement des prostituées d’autres villes, faisant de cette mobilisation un mouvement national. Le 6 juin, une centaine de prostituées occupent une église à Marseille, d’autres, moins nombreuses, se rendent à l’église Saint-Joseph de Grenoble, et le 7 juin le mouvement gagne Paris où une cinquantaine de femmes occupent la Chapelle Saint-Bernard de Montparnasse. De nouvelles revendications apparaissent, autour de l’accès à la Sécurité sociale, aux prestations sociales pour leurs enfants, et la reconnaissance d’un « métier ».

Juin 1975, occupation de l’église Saint-Nizier par les prostituées lyonnaises. Copyright Archives Le Progrès

Après une évacuation violente des lieux occupés, la lutte fut disséminée sur une dizaine d’années par une série d’évènements dont les plus marquants sont les États généraux de la prostitution à Lyon en juin 1975, et les Assises Nationales de la prostitution à Paris en novembre 1975, auxquels participe aussi le Père Blanc. Ces luttes contre toute forme de discrimination à l’encontre des personnes prostituées et pour leur accès au droit commun s’internationalisent en février 1985 lors du 1er Congrès International des Prostituées, à Amsterdam. Ravivées en 2003 par l’adoption de la loi de Sécurité Intérieure, elles sont aujourd’hui plus que d’actualité. Cinq ans après l’adoption de la loi de pénalisation du client du 13 avril 2016, les associations de travailleurs et travailleuses du sexe françaises soutenues par Médecins du Monde se mobilisent contre les logiques répressives qui les précarisent dans l’exercice de la prostitution et accroissent les dangers en termes de violences et de risques sanitaires.

5 juin 1975. Occupation de l’église Saint-Nizier par les prostituées lyonnaises. Copyright Archives Le Progrès de Lyon. Auteur du texte sur le dazibao, Michel Chomarat.

Le fonds Louis Blanc aux Archives Municipales de Lyon

Les Archives Municipales de Lyon ont accueilli les archives personnelles du Père Louis Blanc à la suite de son décès en 2019. Les dossiers conservés dans la maison de retraite de Sainte-Foy-lès-Lyon où il séjournait témoignent non seulement d’un grand sens de l’organisation, d’un désir d’exhaustivité, d’une implication forte mais aussi d’une volonté de garder la trace d’un événement qu’il qualifie dès ses débuts d’historique. Il a bien sûr conservé tous les documents relatifs à son activité au sein du Mouvement du Nid, depuis les notes prises en réunion et les rapports de la commission « contacts » jusqu’aux collections complètes des revues de l’association (successivement intitulées Moissons Nouvelles, Femmes et mondes puis Prostitution et Société). Mais il a également composé, jusqu’à la fin de sa vie, des dossiers thématiques renseignant les différents débats et initiatives politiques concernant la prostitution en France. À ceci s’ajoutent les nombreuses correspondances qu’il entretenait avec diverses personnes rencontrées dans le cadre de son activité d’aumônier. Toutefois, ces archives ne se limitent pas à des sources provenant d’associations d’inspiration religieuse, ni même à son activité cléricale puisque Louis Blanc avait aussi le soin de lire les productions de femmes prostituées ou ex-prostituées. En ce sens, sa bibliothèque personnelle ­— aujourd’hui intégrée au fonds Michel Chomarat, conservé à la Bibliothèque Municipale de Lyon ­— est exemplaire pour son exhaustivité en la matière. On y trouve notamment les ouvrages des figures de proue de cette mobilisation : l’ouvrage autobiographique d’Ulla intitulé Ulla par Ulla aux éditions Charles Denu (1976), celui de Barbara titré La Partagée aux éditions de Minuit (1977) ou encore Le Noir est une couleur de Grisélidis Réal paru aux éditions Balland (1975).

5 juin 1975. Ulla porte-parole des prostituées lyonnaises (qui occupent l’église Saint-Nizier à Lyon 2eme), se cachant des photographes dans les couloirs de l’hôtel de ville, avant d’être reçue par Louis Pradel. Copyright Archives Le Progrès de Lyon

Ces archives sont donc avant tout celles d’un militant, impliqué à différents niveaux dans la section locale du Mouvement du Nid : plus de la moitié du fonds y est lié. De nombreux documents de travail renseignent et informent sur la vie de cette association, son orientation politique, ses rapports avec le siège à Paris ainsi qu’avec les autres sections régionales, leurs échanges et leurs évolutions sur cinq décennies. De la même manière, elles renseignent l’activité des différentes commissions qui composaient cette section lyonnaise, et en particulier la commission « contacts » dans laquelle était fortement impliqué le Père Blanc.

De nombreux dossiers de presse, qui représentent approximativement un quart du fonds, ont été soigneusement établis. Ils compilent des articles de journaux locaux, nationaux ou spécialisés, toutes orientations confondues, concernant la prostitution à Lyon et en France sous différents aspects : mobilisations, congrès, peines de prisons, interviews de femmes prostituées, etc. Ainsi, chaque journée de l’occupation de l’église Saint-Nizier est-elle soigneusement documentée par la quasi-totalité des articles parus à ce sujet.

Par conséquent, ces archives sont aussi celles de l’émergence d’un mouvement militant mal connu, dans la mesure où le Père Blanc et la section lyonnaise du Mouvement du Nid ont participé à initier et à accompagner les mobilisations de femmes prostituées à Lyon en juin 1975. Bien que partielles et partiales, ces archives permettent par leur richesse et leur hétérogénéité une incursion inédite dans l’organisation de ces mobilisations, tant sur la région lyonnaise, que sur les évènements d’ampleur nationale. Ces évènements sont documentés à la fois par des articles de presse, par des témoignages (des récits recueillis par le Nid ou livrés volontairement), des correspondances et des documents militants. Les tracts originaux y sont notamment conservés. Ce fonds nous éclaire sur leurs natures, leurs genèses, leur mise en forme et leur retentissement médiatique ; mais aussi et surtout sur les relations entretenues entre les différentes femmes prostituées et les principaux·ales militant·es lyonnais·es du Nid.

Ces archives ne renseignent donc pas l’ensemble des actions menées en France à cette époque, ni même généralement les rapports entre le Mouvement du Nid et les mobilisations de femmes prostituées, puisque la section lyonnaise du Mouvement du Nid se distinguait de la ligne nationale de l’association, fermement abolitionniste et donc plus réticente à soutenir ces luttes.

Les archives se font plus sporadiques à ce sujet à partir des années 1980 car Louis Blanc, fervent défenseur du projet abolitionniste qui milite pour la disparition totale et définitive de la prostitution, se distancia des mobilisations de travailleur·euses du sexe dès lors que leurs revendications prirent la direction d’une professionnalisation. À ce titre, Louis Blanc ne s’est jamais associé aux organisations de travailleur·euses du sexe ­— pas plus aux nombreuses associations de santé communautaires nées dans les années 1990 qu’au STRASS (Syndicat du Travail Sexuel) fondé en 2009 — qui défendent l’autogestion et la décriminalisation de l’activité prostitutionnelle.

[1] http://www.maristeurope.eu/fr/ministries/

[2] https://mouvementdunid.org/mouvement-du-nid/a-propos/


Les Archives Municipales souhaitent que soit précisé à la suite de cet article le fait que les archives du père Louis Blanc ne sont pas consultables actuellement.


Pour aller plus loin

LIVRES

• Amaouche (M) et al., Le bus des femmes : prostituées, histoire d’une mobilisation, Paris, Anamosa, 2020
• Mathieu (L), Mobilisations de prostituées, Paris, Belin, Socio-histoires, 2001
• Nengeh Mensah (M), Toupin (L) et Thiboutot (C), éd. Luttes XXX : inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, Montréal : Éditions du Remue-ménage, 2011
• Pheterson (G), Le prisme de la prostitution, Paris : L’Harmattan, 2013

FILMS DOCUMENTAIRES

• Les Prostituées de Lyon parlent, par Carole Roussopoulos (1975)
Saint-Nizier, La révolte des prostituées, par Julie Ropars, documentaire, 52 min, 2015

EXPOSITION BD

 1975 : La révolte des prostituées à Lyon du mardi 2 novembre  au vendredi 31 décembre  – bibliothèque de la Part-Dieu. Accès à la lecture numérique de la bande-dessinée Les Rues de Lyon “1975, La révolte des prostituées” / Nicolas Feyeux, n°82, octobre 2021

ARTICLES EN LIGNE

• “Médecins du monde dénonce la loi de pénalisation des clients de 2016 », 9 avril 2021
• “Où va le mouvement des travailleurSEs du sexe? », Thierry Schaffauser, Blog sur Libération « Ma Lumière rouge », 17 décembre 2019 à 8h05
• « Putain de Manifeste », rédigé dans le cadre du projet européen ‘Prévention des violences auprès des femmes travaillant dans la prostitution’ sous la coordination de Garance ASBL, sur le site de l’Association Cabiria

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One thought on “Le fonds Louis Blanc : les archives d’un prêtre militant”

  1. CHOMARAT MICHEL dit :

    C’est moi qui a rédigé et apposé le dazibao “La répression s’abat également sur les
    homosexuels”.

    D’autre part, la photo d’Ulla à l’Hôtel de Ville est présente 2 fois dans votre article, alors que l’estampe relative à une prostituée Cours d’Herbouville n’y figure pas.

    Michel Chomarat.

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