Loin d'Utopie, Laurent Bonnevay et les HBM en 1912

- temps de lecture approximatif de 28 minutes 28 min - Modifié le 17/06/2016 par FGrignoux

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Philanthropie, progrès, pouvoirs publics et habitat populaire à Lyon au début du 20ème siècle…

En décembre 1912, Laurent Bonnevay, homme politique du Rhône, est le rapporteur d’une loi qui permettra aux communes et aux départements de France de pouvoir constituer les Offices Publics d’Habitat à Bon Marché. Elle est adoptée à l’unanimité par la chambre, le 23 décembre.
En ce début du 20e siècle, le logement populaire est une question qui intéresse les entrepreneurs, les penseurs et les politiques. Au cours de la seconde révolution industrielle, alors que l’automobile transforme le paysage urbain, les classes sociales les moins aisées peinent encore et toujours à trouver place en ville. Pour le centenaire de cette loi, l’action de Laurent Bonnevay en faveur du logement social public mérite d’être mise en lumière. Car bien qu’il ait occupé une place sur la scène politique locale et un rôle au niveau national (conseiller général puis Président du Conseil général), il est plutôt méconnu dans les ouvrages d’histoire politique. Il compte pourtant parmi les 80 parlementaires qui refusent de voter les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain le 10 juillet 1940.
Entre initiative patronale et Etat-providence, où donc se situe le logement social selon Laurent Bonnevay ?



Sommaire

A – Etre ouvrier et habiter Lyon au début du 20e siècle

- 1. Le logement social, d’abord un logement pour les ouvriers
- 2. Le cas de Lyon : logement populaire et industrie

B – Laurent Bonnevay, du paternalisme à la
politique publique du logement social

- 1. Une position centriste républicaine
- 2. Un devoir relevant du privé, ou du public ?
- 3. Des lois pour le logement social

C – Quelles constructions durant l’entre-deux guerre ?

- 1. Aspects idéologiques :

l’idée de progrès et de réforme

- 2. Mise en œuvre architectonique
- 3. Typologie architecturale de la distribution intérieure

Pour en savoir plus

[*

La réalisation emblématique des HBM à Lyon :
le quartier des Etats-Unis
*]

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Musée Tony Garnier
Intérieur d’un appartement
© Gabriel Meunier
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Partie de pétanque aux Etats-Unis
(BML – Fonds Lyon Figaro © Claude Essertel)


2A – Etre ouvrier et habiter Lyon au début du 20e siècle2

[actu]1. Le logement social, d’abord un logement pour les ouvriers[actu]

* De révolutions en mutations…
Le logement populaire n’a pas toujours été une question dont les pouvoirs publics se sont préoccupés. C’est seulement le cas à partir de la deuxième révolution industrielle (acier, chimie, électricité, automobile…) et de la crise du logement qui en découle. Les épidémies de choléra qui secouent les villes en 1849 marquent durablement les esprits. C’est bien de là que provient la première loi qui recherche l’amélioration de l’habitat populaire, en date du 13 avril 1850.
La première révolution industrielle (début du 19e siècle) avait déjà poussé une main d’œuvre importante de la campagne vers la ville, à la recherche de travail. Là, des conditions de vie insalubres, sinon misérables, attendaient les nouveaux venus. Elles sont dénoncées par Zola, Lamartine et d’autres écrivains, frappés par la vie de leurs contemporains. Ecrivains ou politiques, tous observent l’extension de l’alcoolisme, lié à des conditions de vie déplorables. L’exode rural, allié à une démographie stationnaire (voire croissante), provoque une concentration massive de la population en ville. Les industriels d’abord, les penseurs ensuite et les politiques enfin, ressentent que le logement est un élément fondamental pour agir sur les classes populaires. En filigrane, il y a également le souci du contrôle du travail et de la pression sociale.
Le logement social provient ainsi du fait que l’ouvrier n’a plus son outil de travail chez lui : la machine reste à l’usine. La ville doit s’adapter à cette transformation.

* …aux problèmes sanitaires

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« Baraques », V. Lemire

Naissent alors les premières initiatives, d’origine privée : quelques patrons construisent des usine-logements pour les ouvriers dans de nouveaux sites industriels. Ainsi en est-il du Familistère, construit à partir de 1858, où sont fabriqués les poêles Godin (à Guise – Aisne). La notion complexe de progrès, en terme aussi bien hygiénique que moral, est fondamentale. Les logements présentent donc des innovations sanitaires et de confort : les vide-ordures sont une révolution technique pour l’époque. Plus tard, le préfet Eugène-René Poubelle réglemente, en moderniste, la collecte des ordures ménagères dans le département de la Seine (décret de 1884). A la suite du choléra, c’est la menace de la tuberculose qui devient un problème majeur dans les villes. Lyon est en ce sens un exemple important de centre-ville ancien où la maladie se développe.

[actu]2. Le cas de Lyon : logement populaire et industrie[actu]

* Industries et ouvriers à Lyon
A Lyon au milieu du 19e siècle, le contexte de l’ère industrielle prend un sens particulier. On trouve ici le foyer vivant d’une véritable culture ouvrière, réfléchissant à ses revendications, à ses moyens d’expression et de reconnaissance. Elle a de ce fait engendré les premières sociétés de secours mutuels. Mais l’histoire ancienne de la Fabrique de soie à Lyon (à partir du 17e siècle) obéit à une logique de travail artisanal et manufacturé. Le premier « quartier ouvrier » de Lyon, la Croix-Rousse, concentre les multiples ateliers de canuts. Mais ici, point d’usine-textile industrielle… Les révoltes canuses, les innovations industrielles comme la soie artificielle, ont au contraire repoussé le tissage industriel hors la ville (Bourgoin-Jallieu…). Dans l’Ain on trouve ainsi l’usine-pensionnat des soieries Bonnet, exemple extrême du paternalisme social.

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« Lyon un chantier limousin »,
J-L. de Ochandiano


Pourtant, il y a toujours des ouvriers à Lyon ! Au moment du déclin de « la Fabrique », à la fin du 19è siècle et surtout du début du 20è siècle, une autre main d’œuvre vient s’installer. Arrivent les ouvriers des industries de la seconde révolution industrielle : automobile (Rochet-Schneider / Berliet) et chimie. Ainsi, pendant la jeunesse de Laurent Bonnevay, à la fin du 19e, le quartier de la Guillotière est élevé pour loger les ouvriers de ces nouvelles usines. Beaucoup de maçons originaires du Limousin participent à la construction de ce nouveau quartier.

* Des précurseurs
Parmi les initiatives des précurseurs du logement populaire à Lyon, l’abbé Rambaud occupe une place importante. Il se préoccupe des enfants et des vieillards (Cité de l’Enfant-Jésus…) mais aussi plus tard des ouvriers : cité de l’Industrie à Vaise et Cité Lafayette (Brotteaux). Il est un modèle de l’œuvre d’habitat social issue du catholicisme social, voire de la charité.
Lyon connaît ensuite ses premières constructions de logements populaires, d’ordre privé. En 1886, Félix et Laurent Mangini (ingénieurs), Edouard Aynard (banquier) et Joseph Gillet (teinturier) fondent la Société civile des logements économiques. En 1902, cette société anonyme possède 130 maisons, et 1500 logements. L’objectif est bien sûr social, mais également économique et financier.
Les premiers « quartiers ouvriers », au sens de concentrations de logements de travailleurs populaires, apparaissent donc sur la rive gauche du Rhône (Guillotière, Brotteaux) et dans le quartier de la Mouche, à Gerland (ateliers de construction Weitz). Pour beaucoup, ce sont des huttes « provisoires » plus que de véritables logements.
Les grandes entreprises (SNCF) ou des services publics (P.T.T.) construiront également des logements en vue de fidéliser leur main d’œuvre, mais arrêtons-nous sur les constructions issues de la loi Bonnevay.

* Crise du logement et insalubrité
« […] l’exploitation de ces abominables réduits est une industrie difficile peut-être, mais assurément lucrative ». Félix Mangini, en parlant des Brotteaux en 1891.

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[Un vieux lampadaire sur cour]
(Saint-Jean / Lyon)
(BML – Fonds M. Vallet)

L’habitat ancien dense…

Rechercher un logement avant la Première Guerre mondiale devient difficile, et de manière concomitante, on assiste inévitablement à l’augmentation de la valeur des terrains, des loyers, du fait de la spéculation. Durant l’hiver 1911-1912, à Paris, des locataires expulsés qui s’installent dans la rue défrayent la chronique nationale. Les impôts augmentent dans toutes les villes de France pour la rénovation de la voirie urbaine (arrivée de l’automobile). Afin de protéger les classes populaires les plus fragiles, une partie des loyers voit leur prix bloqué à partir de 1914. Mais cette loi a pour effet de décourager les investisseurs privés de construire.
Entre 1872 et 1906, la population lyonnaise passe de 320 000 à plus de 450 000 habitants (+ 14%). L’accroissement touche surtout Villeurbanne et la Guillotière, dont la population double de 1876 à 1896. Le surpeuplement est l’une des premières causes d’insalubrité.

En 1912, 10 % du parc immobilier est considéré comme insalubre et 20% en 1926. Les quartiers de Moncey et Gerland concentrent des cabanes où les ouvriers s’entassent. Ces zones humides, voire marécageuses et le quartier de Saint-Jean, dense et ancien, sont particulièrement misérables.
L’insalubrité est, selon Bonnevay un « […] agent de déchéance physique et morale, générateur d’alcoolisme ». Quels sont donc les critères de salubrité au début du 20e siècle ? Ils sont très certainement variables d’une position à une autre.

Appuyons-nous sur une étude faite par Félix Mangini, ingénieur-entrepreneur des lignes de chemin de fer, qui déplore en 1891 : « A Lyon, dans le quartier de Perrache, au-delà du chemin de fer ces habitations malsaines existent en assez grand nombre : elles sont également très nombreuses dans le quartier des Brotteaux. L’administration des Hospices possède en cet endroit une très grande étendue de terrains et ces terrains auront un jour une très grande valeur ». La suite lui a pour le moins donné raison…
Bonnevay constate en 1896 « A Lyon, M. Herriot Maire, estime que sur 19 000 à 20 000 immeubles que compte la ville, 1 800 à 2000 sont insalubres parmi les quels 700 à 800 le sont à un tel degré qu’ils ne paraissent pas susceptibles d’amélioration ».

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« Mise en boîte » [Gerland]
(BML – Fonds M. Vallet)

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…et les baraques provisoires des nouveaux quartiers sont les deux aspects de l’habitat insalubre

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A la lecture de Bonnevay et de Mangini, les deux critères les plus clairs de salubrité semblent être :
- la présence de « lieux d’aisance » privatifs, ce qui est très loin d’être systématique en 1912.
- l’existence d’ouvertures suffisantes, capables de renouveler l’atmosphère.
L’eau courante, le gaz et l’électricité sont le signe du luxe…car nombreux sont les minuscules loges de concierges (souvent en entre-sol ou en sous-sol), les « garnis », alcôves, soupentes… qui trouvent quoiqu’il arrive des locataires.
Pour Pierre Just de Navarre, les systèmes du siphon et de la fosse septique de la cité ouvrière du Paris-Lyon-Méditerranée à Lyon-Vaise sont révolutionnaires.

Félix Mangini donne des chiffres pour le prix des logements à Lyon en 1891, qui peuvent être compilés comme suit.

Quartier Prix en Francs / an pour un 2 pièces Prix en Francs / an pour un 3 pièces
Brotteaux 288 450
Guillotière 233 322
Vaise 224 331
Saint-Clair 183 252
Croix-Rousse 150 250

Beaucoup de logements sont inoccupés à la Croix-Rousse : la Fabrique est en crise, ce qui fait baisser les loyers.
Le salaire annuel moyen d’un ouvrier compagnon en soie en 1890 est de 650 Francs (Source : Revue des deux mondes, 1890).

Des références :
- Lyon, un chantier limousin : les maçons migrants (1848-1940), par Jean-Luc de OCHANDIANO, Lieux-Dits
- Baraques : l’album photographique du dispensaire La Mouche-Gerland, 1929-1936, par Vincent LEMIRE et Stéphanie SAMSON dir., Le Temps qu’il fait
- Les petits logements dans les grandes villes et plus particulièrement dans la ville de Lyon , par Félix MANGINI, Stock
- Une cité ouvrière moderne à Lyon-Vaise, par Dr. P. JUST DE NAVARRE, Rey
- Les ouvrières lyonnaises travaillant à domicile : misères et remèdes, par Laurent BONNEVAY, Guillaumin

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2B – Laurent Bonnevay, du paternalisme à la politique publique du logement social2

[actu]1. Une position centriste républicaine[actu]

« Dans presque toutes les sociétés, le cri unanime est quand donc le législateur fera-t-il un texte si clair et si impératif que le fisc soit obligé de se soumettre ? », Laurent Bonnevay, en parlant du logement populaire, en 1896.

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Laurent Bonnevay dessiné dans le 7ème jour
BML, 22 mars 1914

« […] cette simplicité résignée et cette franchise qui sont le fonds même de l’âme populaire », ainsi s’exprime Laurent Bonnevay en parlant des ouvrières lyonnaises qui travaillent à domicile, en 1896. S’inscrivant dans son époque, il parle des dernières représentantes de l’artisanat textile domestique. Le propre de la condition ouvrière, appelée plus tard « prolétariat », réside bien dans la séparation travail / domicile, du fait des machine-ateliers impossibles à acquérir par les ouvriers. Ce qui était totalement inconnu du canut pose un nouveau problème : l’ouvrier ne vit pas dans l’usine mais doit loger près de son travail.
Dans cette étude, Bonnevay montre son appartenance au catholicisme social : il refuse le « Misereo super turbam », « j’ai pitié de la foule » et veut trouver des solutions. La question de la condition de vie ouvrière ainsi que de sa reconnaissance (par le syndicalisme, etc…) fait donc tôt partie de ses préoccupations. Malgré cela, il ne peut pas être considéré comme un réformateur, mais plutôt comme un centriste progressiste. Avocat, il se penche de manière concrète sur les conditions de vie des ouvriers de son temps, mais conserve une position issue du milieu qui est le sien : la bourgeoisie.
En 1912 (étude et projet de loi), il ne ménage ainsi pas ses critiques envers l’Etat : la cause du logement social n’est pas prise en compte à sa mesure : « Mais rien ne sera définitif tant que l’esprit social n’aura pas pénétré un peu l’esprit fiscal » ; « Si du moins ce maigre sacrifice de l’État en faveur d’une œuvre aussi importante que celle de l’habitation ouvrière était consenti joyeusement ! ».
Laurent Bonnevay, par la loi dont il est le rapporteur, choisit de placer les municipalités au centre de l’intervention des politiques de logements populaires, « pour suppléer l’initiative privée ». Représentant caractéristique de la IIIème République, il fait des HBM une conquête sociale, au moins sur le plan des principes.

[actu]2. Un devoir relevant du privé, ou du public ?[actu]

« Une classe sociale en loge une autre, collectivement : c’est cela, le « logement social », et rien d’autre ». (Rémy Butler et Patrice Noisette)

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Le groupe Bossuet (6è)
(L. Meunier)

* Qui doit donc veiller sur l’ouvrier ?
L’histoire du logement social en France s’inscrit ainsi dans un mouvement allant des initiatives privées de type paternaliste, à la gestion en bonne partie publique. Laurent Bonnevay, appartenant à la droite républicaine, imprégné de catholicisme social, se situe exactement à la charnière. Si la loi Siegfried de 1894 crée les Habitations à Bon Marché, la loi Strauss impose des comités pour juger de la salubrité des HBM en 1906.
Les deux dispositifs encouragent les initiatives privées, mais aucun ne fonctionne pleinement. La loi de Laurent Bonnevay n’est en ce sens pas réformiste ; elle est en revanche fondamentale pour que cette cause relève des collectivités publiques. Pour Rémy Butler et Patrice Noisette, la loi Bonnevay signifie que « La voie d’une « politique du logement social » est ouverte. C’est un fait capital, et nouveau, dans notre histoire : une classe sociale décide d’affecter à une autre classe, considérée en tant que telle, un logement spécifique, et de le prendre elle-même directement en charge, plus tard avec l’aide de l’État. ».

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Le « Quai Perrache »
© Antoine Meunier

* Une cause sociale non défendue par les radicaux ?
C’est précisément à ce sujet qu’il est intéressant de comprendre les enjeux politiques de cette cause. En France, s’opposent les défenseurs de l’idée du logement social privé et les tenants du logement social assuré par les instances publiques.
Alors que de nombreux pays d’Europe attribuent cette activité aux pouvoirs publics (Allemagne), la spécificité de la France est de retarder pendant longtemps la possibilité d’une gestion publique. C’est d’abord et avant tout l’initiative patronale qui est encouragée. Voilà ce qui conduit les socialistes, de manière presque antinomique, à se méfier du mouvement de l’Habitat à Bon Marché.
De plus, on perçoit dans le logement social une dérive possible : pourquoi une partie de la population se verrait-elle aidée sur les deniers publics ?
Il est intéressant de lire dans L’Economiste de Lyon , le 20 février 1904 : « Mais, hélas, ce progrès n’est que théorique, peu de projets sont mis à exécution et cela, précisément, parce que la législation étreint trop l’initiative privée. Il ne suffit pas de créer des Sociétés dans le but philanthropique de donner au petit employé, à l’ouvrier, une maisonnette salubre, en lui accordant des facilités de paiement ; il faut des capitaux à ces sociétés pour le réaliser ». Que l’auteur veut-il dire ? Faut-il que les pouvoirs publics soutiennent l’action patronale ? Ce que la loi Strauss de 1906 tentera de faire, mais qui sera peu suivie d’effets. Ou bien attend-il que les industriels investissent davantage dans ce secteur et ne se contentent pas de philanthropie ?

La loi rapportée par Laurent Bonnevay, destinée à promouvoir l’intervention publique, arrive cependant en contrepoint du projet de loi de Joseph Caillaux (alors Ministre de l’Intérieur), plus réformateur. Celui-ci aurait obligé et non encouragé les communes à construire des habitats sociaux, l’État étant chargé de d’intervenir si besoin. Mais Laurent Bonnevay se soucie également d’éviter la concentration massive de logements populaires, ce qui pouvait conduire à constituer des foyers propices à l’influence communiste.
Entre les propriétaires du capital foncier, conservateurs, les promoteurs du capital industriel et les législateurs, le logement social est bien l’objet de luttes et de contrôles pour prévenir les soulèvements populaires
Loin de l’Union syndicale des locataires ouvriers et employés (créée en 1910 à Paris), et de son illustre secrétaire général, Georges Cochon, la conjoncture lyonnaise est pourtant presqu’aussi difficile pour les déracinés.

[actu]3. Des lois pour le logement social[actu]

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« Laurent Bonnevay », B. Benoit

* Les conséquences de la loi Bonnevay
– L’une des innovations de la loi de 1912 est sa prise en compte dans le budget des ménages ouvriers de la présence d’enfants, et de fait, sa considération novatrice des « familles nombreuses » (à partir de trois enfants de moins de 16 ans vivant dans le même foyer).
– Dès la promulgation de la loi Bonnevay, le maire de Villeurbanne, Jules Grandclément, crée l’un des premiers offices publics d’Habitat à Bon Marché de France. Là seront construits les « Gratte-Ciel » de Môrice Leroux.
L’Office public des HBM du Rhône est créé en 1919 et celui de la Ville de Lyon le 12 avril 1920.

La loi Bonnevay permet également une reconnaissance officielle des besoins de logements locatifs.
– Concernant les réalisations, ce sont surtout les logements sociaux de Tarare et de Bron qui seront élevés au temps de Laurent Bonnevay par l’Office HBM du Rhône. Edouard Herriot sera un bâtisseur plus important. Il n’avait d’ailleurs pas attendu la loi de 1912 pour créer la Société Anonyme Démocratique d’Habitations Hygiéniques à Bon Marché de la ville de Lyon, le 18 avril 1910. Mais seuls quelques îlots auront le temps de voir le jour avant la Première Guerre Mondiale. Il s’agit notamment du groupe dit « Quivogne ».
– De manière plus générale, le statut du locataire évolue grâce à ce texte : au moment où l’accession à la propriété prend de l’importance, les petites gens ne sont plus ignorées. Les nécessités sanitaires sont enfin reconnues comme indispensables. Les bénéficiaires des HBM sont les personnes qui ne possèdent pas de maison ou de terrain non bâti de valeur. En homme pragmatique, Bonnevay impose que tout logement social locatif ait une surface minimum de 9 m2.



Les Gratte-ciel en voie d’achèvement autour de 1930 –
BML Fonds Sylvestre

* La loi Loucheur (13 juillet 1928) et l’arrivée de l’État
Complémentaire de la loi Bonnevay, elle provoque en quelque sorte la mise en pratique, en introduisant l’intervention financière de l’Etat qui prête aux Offices publics d’Habitat à Bon Marché. La construction de 260 000 logements H.B.M. est alors prévue en France sur 5 ans.

Hormis quelques très rares constructions, c’est donc après la Première Guerre mondiale et surtout grâce à la loi Loucheur que la ville de Lyon construit ses premiers Habitats à Bon Marché. Plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, viendra la loi du 21 juillet 1950, celle des Habitations à Loyer Modéré.

Des références :
- Laurent Bonnevay : le centrisme, les départements et la politique, par Bruno Benoit et Gilles Vergnon dir., S. Bachès
- Les habitations à bon marché, par Laurent Bonnevay, Dunod et Pinat
- Les ouvrières lyonnaises travaillant à domicile : misères et remèdes, Laurent Bonnevay, par Laurent Bonnevay, Guillaumin

2C – Quelles constructions durant l’Entre-deux guerres ?2

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Cité-Jardin 1

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Cité-jardin 2



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Les bas-reliefs de la « Cité-jardin de Gerland » (7e)
© Antoine Meunier

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« Les cours et les courettes, c’est-à-dire les espaces clos de murs servant pour éclairer ou pour aérer, sont prohibés. Tout espace, si petit soit-il, doit être éclairé et ventilé par l’extérieur. » Tony Garnier (Une cité industrielle)

Entre 1920 et 1940, 28 650 m 2 de surface de taudis sont détruits, notamment dans les 3e et 6e arrondissements. Moins étudié et moins connu que le logement social postérieur à la Seconde Guerre mondiale, de nombreux ouvriers et les premières vagues de l’immigration viendront pourtant habiter là.

[actu]1. Aspects idéologiques : l’idée de progrès et de réforme[actu]
Le mouvement de construction des logements sociaux de l’entre-deux-guerres est bien la concrétisation des idées hygiénistes du 19e siècle. Ces principes n’existent plus après la Seconde Guerre mondiale. Le nom de la société L’Avenir, qui sera fortement impliquée dans la construction des logements sociaux lyonnais des années 1920 et 30, est évocateur.
Cette coopérative est fondée dès 1918 avec l’assentiment d’Édouard Herriot, par les héritiers limousins de la construction. Antoine Charial (né à Le Bec, Murat, Corrèze) et le bien-nommé Adrien Lemasson (Beaumont, Haute-Vienne) en sont les piliers. Les projets architecturaux prévoient souvent des bains-douches et des lavoirs (nous sommes avant les années 50 et ses fameuses machines à laver !). Mais tous ces services ne seront pas construits au même moment, faute de moyens.

[actu]2. Mise en œuvre architectonique[actu]
Aucune construction lyonnaise de l’entre-deux-guerres n’est planifiée de manière rectiligne. Ce schéma correspond aux cités industrielles nouvelles dont Lyon ne fait pas partie. Les plans s’orientent plutôt vers des constructions intimistes et conviviales. Certains groupes font preuve d’innovation et se rapprochent du courant rationaliste de Tony Garnier (Lacassagne, Perrache, Charial). Souvent, les alignements sur rue présentent des décrochements, tandis qu’à l’intérieur, des blocs s’articulent perpendiculairement, de manière à former des cours intérieures.

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Plan parcellaire de 1946
(Archives municipales de Lyon)

Les petits pavillons figurés sur ce plan sont ceux du groupe Philippe de Lasalle (4ème), qui seront détruits quelques dizaines d’années plus tard, sous la pression immobilière.

Depuis les inondations de 1856, il est interdit de construire des immeubles en pisé sans soubassement maçonné. Le matériau le plus économique sur la place du bâtiment est, dans la région lyonnaise, le mâchefer. Il est si utilisé à Lyon que Dominique Bertin précise « […] il enraye la progression du béton ». Le mâchefer est constitué des scories résiduelles de la combustion du charbon. Une fois lavées, elles sont mélangées avec le ciment. Ce matériau présente une bonne résistance au feu et à l’eau, une bonne capacité d’isolation thermique. En revanche, sa densité induit une faible résistance à l’écrasement : les murs doivent être d’au moins 40 cm pour supporter les étages.
Concrètement, les constructions des logements sociaux de l’entre-deux-guerres sont donc élevées avec la même « banche lyonnaise » que le pisé : coffrage de 80 cm de hauteur. Il faut donc faire le montage, couler le matériau, compacter et laisser sécher. Trois à quatre banchages sont nécessaires par étage, ce qui augmente les délais et les risques, notamment en progressant dans l’élévation.
A contrario, les Gratte-ciel de Villeurbanne sont construits en matériaux préfabriqués.

Concernant la décoration, on qualifie parfois ces réalisations d’art du « simili ». Bien souvent, les ornements prévus à l’origine par les architectes n’ont pas été réalisés. Mais certains groupes présentent quelques décors sculptés et moulures. Parfois, le fer forgé a été utilisé comme motif décoratif.

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Garde-corps HBM Quivogne
(Eric Dessert © Région Rhône-Alpes, Inventaire général du patrimoine culturel / Ville de Lyon, 2001 – ADAGP)

Commencé avant la loi Bonnevay (en 1911), par la Société Démocratique d’Habitations Hygiéniques à Bon Marché, le groupe Quivogne présente quelques motifs décoratifs ouvragés.

[actu]3. Typologie architecturale de la distribution intérieure[actu]
Les logements sociaux de l’entre-deux-guerres ne présentent pas systématiquement des toilettes privatives (alors appelés « cabinets d’aisance »). Lorsque c’est le cas, cette nouveauté en fait un habitat très coté à l’époque. Les WC collectifs seront encore très souvent construits (cité-jardins de la Mouche à Gerland). Et la salle de bains est encore plus rare ; dans les logements populaires, elle est synonyme de luxe.
La caractéristique de l’habitat de l’entre-deux-guerres est l’absence de spécialisation des espaces. La séparation des espaces (salon, cuisine) n’entrera que plus tard. En fait de distribution intérieure, il s’agit d’une pièce commune, dans laquelle la vie de toute la famille se déroule. La préservation d’un espace individuel n’est pas encore à l’ordre des commanditaires.

En 1913, dans le journal La Construction lyonnaise , cette question est justement l’objet d’intérêt. L’auteur explique qu’il ne faudrait pas que les HBM soient seulement des constructions au rabais, pour permettre le logement des classes sociales les plus pauvres.
« Est-il raisonnablement possible, nous demandons-nous, de dire que l’on peut respecter les principes qui ont inspiré les promoteurs de ces entreprises humanitaires en laissant établir des appartements de deux pièces ? » […]
« Arriverons-nous à ce que les ouvriers aiment leur foyer, s’ils ne trouvent, en rentrant chez eux, qu’un faible espace encombré, où ils gêneraient, d’ailleurs, par leur présence prolongée,

les travaux de la ménagère ? »
[ ! ]
« N’inciterons-nous pas, en quelque sorte, ces travailleurs à ne pas se rendre à regret à leur domicile, c’est-à-dire à rester, à la sortie de l’atelier ou de l’usine, le plus longtemps possible en dehors de ces réduits insuffisants et mal commodes ; ne le vouerait-on pas presque sûrement à attendre, au cabaret, l’heure tardive où ils pourront rentrer à la maison sans gêner personne, et sans risquer de s’y ennuyer, pour prendre rapidement leur nourriture du soir avant d’aller se coucher ou de retourner chez les marchands d’alcool ? permettant, dans une certaine mesure l’isolement du chef de famille qui vient se reposer et qui peut prétendre, par la lecture, etc., à certaines distractions intellectuelles sans avoir à s’entasser dans une salle commune au moment précis où la femme vaque aux soins domestiques ? »
« […] je pense même que l’on devrait faire au moins quatre pièces dans tous les cas, c’est-à-dire une salle à manger cuisine et trois chambres à coucher, dont l’une faisant petit bureau pour le chef de famille »
Où l’on retrouve l’hygiénisme d’avant-guerre, compliqué par l’évolution de la femme dans le foyer, au sens propre comme au sens figuré…

Le bilan architectural des HBM de l’entre-deux-guerres à Lyon est donc mitigé : les progrès de confort sont à l’ordre du jour, mais par économie, la distribution ne laisse pas encore place à l’intimité.

Des références :
- L’Avenir, entreprise coopérative : 70 ans de l’histoire d’une métropole : 70 ans d’architecture, par Patrice GAGES, Mardaga
- Lyon : silhouettes d’une ville recomposée : architecture et urbanisme, 1789-1914, par Dominique BERTIN et Nathalie MATHIAN, Ed. Lyonnaises d’Art et d’Histoire
- La Construction lyonnaise (N°9 1er mai 1913 p. 99-100)
- « L’emploi des scories de houille » in Annales de la société académique d’architecture de Lyon 1886, p. 43-50, par A. LOUVIER

Pour en savoir plus :

- Le service de l’Inventaire du Patrimoine (Région Rhône-Alpes) alimente une base de données importante
- Le Conseil de l’Architecture Environnement et Urbanisme et Environnement du Rhône : organise un cycle de conférences sur le logement collectif
- Plaine Commune Habitat présente une exposition en ligne, avec des photographies et des textes synthétiques
- Le Musée Urbain Tony Garnier permet de se plonger de manière vivante dans les années 1930.
- L’OPAC du Rhône publie un ouvrage à l’occasion du centenaire de la loi Bonnevay : Devant mon HLM, EMCC

Etudes contemporaines :
- De la cité ouvrière au grand ensemble : la politique capitaliste du logement social : 1815-1975, par Rémy BUTLER et Patrice NOISETTE, Maspéro
- Les premiers logements sociaux en France, par Youri CARBONNIER, La Documentation Française
- Lyon et ses pauvres : des oeuvres de charité aux assurances sociales, 1800-1939, par Bernadette ANGLERAUD, L’Harmattan
- De l’utopie à la réalité, par l’OPAC du Grand-Lyon, EMCC
- Le logement populaire et social en Lyonnais, 1848-2000, par Christian LEGRAND, Aux Arts
- Les utopies réalisées prennent de la hauteur : 5 sites en région urbaine de Lyon : exposition, Lyon, 15 juin-1er octobre 2011, Musée urbain Tony Garnier, Région Urbaine de Lyon

Ouvrages anciens :
- Manuel des habitations à bon marché et de la petite propriété , par A. CENET, Dalloz
- Constructions d’habitations à bon marché à Lyon : extrait du Procès-verbal de la séance du conseil municipal, Ville de Lyon, Impr. nouvelle
- Premier Congrès de l’habitation, du 9 au 12 octobre 1919 (préface d’Edouard Herriot)
- Le Progrès, 1er février 1914 et 2 décembre 1929
- La Construction lyonnaise 16 novembre 1911 et 1er mars 1913.

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One thought on “Loin d'Utopie, Laurent Bonnevay et les HBM en 1912”

  1. passionnant, riche et bien écrit

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