250e anniversaire de la Chartreuse verte

Liquoristes et distillateurs en Rhône-Alpes

- temps de lecture approximatif de 25 minutes 25 min - Modifié le 22/06/2016 par Gone en Bib

Chaque région possède ses petites spécialités de bouche, parmi lesquelles ses liqueurs du cru. Une tradition riche en Rhône-Alpes, et plus particulièrement en Isère, où le mariage des plantes alpines, des fruits et d'un savoir-faire bien ancré dans le domaine de la distillerie et de la liquoristerie a suscité l'émergence de produits phares et de sagas industrielles qui ont largement dépassé les frontières de la région. Si certains ont disparu, d'autres font preuve d'une belle longévité comme l'emblématique Chartreuse verte qui fête cette année ses 250 ans. Petite tournée bibliographique des élixirs, liqueurs et distillateurs emblématiques de la région à l'occasion de la fête des liqueurs.

Chartreuse © Wikimedia Commons
Chartreuse © Wikimedia Commons
 Sommaire

1. Les liqueurs monastiques en Rhône-Alpes

2. L’Isère, terre de prédilection des liquoristes et distillateurs

Pour en savoir plus

1. Les liqueurs monastiques en Rhône-Alpes

La Chartreuse verte, 250 ans de bouteille

Mise au point en 1764, la Chartreuse verte célèbre ses 250 ans avec une exposition qui ouvre ses portes le 17 mai 2014. L’histoire de cette liqueur renommée trouve ses origines en 1605, lorsque les Chartreux de Paris reçoivent la recette assez obscure d’un élixir de longue vie constituée de manipulations dignes d’un alchimiste et d’une liste de plantes longue comme le bras (près de 130 plantes !). Inexploitable en l’état, le manuscrit est remisé par les Chartreux. Il dort près d’un siècle avant d’être transmis au monastère de la Grande-Chartreuse, en Isère, où les moines bénéficient de solides connaissances en botanique et peuvent s’approvisionner facilement en plantes de montagne. A partir de 1737, plusieurs frères se succèdent à la tâche pour sublimer l’obscur document en une méthode exploitable qui compte plusieurs phases de macération et de distillation. En découle d’abord un élixir (alcoolat non sucré) destiné à soigner les maux des moines et diffusé confidentiellement aux alentours, puis la liqueur aujourd’hui connue sous le nom de Chartreuse verte.

Mais la Révolution française chasse les Chartreux de leur monastère entre 1789 et 1816. Dépourvus de ressources à leur retour, les frères trouvent dans la commercialisation de leur liqueur un moyen de subsistance. Vient ensuite l’élaboration en 1840 de la Chartreuse jaune, plus douce et très prisée. Les moines installent leur distillerie à Fourvoirie, près du monastère.
L’aventure industrielle rencontre cependant de nouvelles vicissitudes : face au succès grandissant des productions du monastère, les moines doivent faire face à la concurrence des distillateurs dauphinois qui s’empressent de copier les précieuses liqueurs. S’ensuivent de nombreux procès. Le distillateur Charles Meunier possède même une copie légitime de la recette depuis 1813 et son fils décide d’en lancer la production. Ce sont les seuls liquoristes un temps autorisés à exploiter l’appellation Liqueurs de la Grande Chartreuse avant le rachat de la recette par les moines.

En 1903, nouveau coup dur pour les Chartreux qui sont expulsés de France par un gouvernement de plus en plus anticlérical et très intéressé par le commerce des Chartreux, et la marque et la fabrique sont confisquées. La production est alors délocalisée par les moines à Tarragone, en Espagne, et y continue même après le retour des moines à la Grande Chartreuse. Des investisseurs amis rachètent la marque en 1929 et les frères viennent relancer la production avant de se réinstaller officiellement au monastère en 1940. En 1935, l’usine de Fourvoirie est victime d’un glissement de terrain et la production est déplacée à Voiron.

Aujourd’hui, la fabrication et la commercialisation sont assumées par la société anonyme Chartreuse diffusion, dont les Chartreux sont actionnaires majoritaires. La société emploie une cinquantaine de personnes. La recette est entre les mains de deux moines chartreux qui effectuent eux-même le dosage des plantes reçues au monastère et contrôlent les différentes phases de fabrication. Un million de bouteilles de Chartreuse seraient ouvertes chaque année, ce qui en fait l’une des liqueurs les plus consommées au monde.

Pour en savoir plus :

Sur le web :



Les Chartreux ne furent pas les seuls ordres religieux présents dans la région à tirer des revenus d’élixirs et de liqueurs monastiques. Exemple des trappistes, des maristes et des frères de la Sainte-Famille.

Aiguebelle : de la Raphaëlle à l’Alexion

Abbaye cistercienne fondée au 11e ou 12e siècle, l’abbaye d’Aiguebelle est démantelée à la Révolution française puis acquise en 1815 par les Trappistes, qui restaurent le bâtiment et y installent une communauté. Pour faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’abbaye, les frères convers développent diverses activités : élevage du vers à soie, filature et moulinage, four à chaux, distillation de plantes médicinales. Les moines produisent une « eau de mélisse des Carmes », un cordial anisé, et se lancent dans la chocolaterie avec un certain succès.

Aiguebelle est relativement épargnée par les mouvements anticléricaux du début du 20e siècle, même si le nombre de moines diminue. C’est l’abbé Delauze qui développe l’activité distillerie dans les années 1930 pour faire face aux frais engendrés par des travaux de rénovation. La fabrication de liqueurs est une tradition ancienne chez les Trappistes. En 1931 ils relancent cette activité avec l’achat d’une distillerie ardéchoise qui produit un digestif dénommé le Coiron et élaborent leurs propres liqueurs, dont la Raphaëlle d’Eyguebelle. Une distillerie est installée dans d’anciens bâtiments de l’abbaye puis transférée dans de nouvelles constructions à proximité. Les sirops et liqueurs connaissent un beau succès jusqu’aux années 1990, où les ventes s’essoufflent et des dissensions internes ainsi qu’une reconversion hasardeuse dans l’embouteillage pour une entreprise russe de Vodka mettent fin à l’entreprise monastique. L’activité et la marque sont cédées à un repreneur en 1996 et quittent les locaux de l’abbaye en 2006 pour s’installer à Valaurie (Drôme) sous la marque Eiguebelle. Cette dernière produit des sirops, des apéritifs et propose toujours quelques liqueurs de plante qui rappellent les anciennes productions de l’abbaye.

Grâce à la vente de la distillerie, les moines ont pu contracter un emprunt de 1 million de francs et se lancer dans de nouvelles productions, dont l’Alexion, une boisson sans alcool constituée de 52 plantes aux vertus tonifiantes et digestives, et des baumes et parfums d’intérieur, ce qui permet à la communauté de maintenir des revenus.

Aiguebelle dans la Drôme : l’histoire longue et mouvementée d’une abbaye cistercienne et de ses filles : Bouchet, Bonlieu, Maubec, Staouëli, Tibhirine…, Marylène Marcel-Ponthier, 2013
Mille et une merveilles : les moines artisans. 2. Carmel de Verdun, Notre-Dame d’Aiguebelle [D. V. D.], Lizette Lemoine, Aubin Hellot, 2003

Articles consultables dans Europresse :

  • Vie monastique : Aiguebelle cherche la sérénité, La Croix, 20 juillet 1996, p. 8
  • Trappe. La distillerie d’Aiguebelle attend un repreneur, La Croix, 29 octobre 1996, p. 11
  • Le business des moines, Julie Joly, L’Express, 9 août 2001, p. 71
  • Les bosses du commerce, Solenne Durox, L’Express, 7 août 2006, p. 50

Sur le web :


L’Arquebuse de l’Hermitage des Frères maristes de Saint-Genis-Laval

Le frère Emmanuel, infirmier au monastère mariste de l’Hermitage de Valla-en-Gier, près de Saint-Chamond, élabore dans les années 1850 une décoction à base d’extraits de plantes aux multiples vertus. Face au succès du breuvage les maristes lancent la marque « Arquebuse de l’Hermitage » en 1869 et installent une distillerie dans l’Hermitage de Saint-Genis-Laval. _ L’année 1903 provoque l’exil des maristes en Italie. Les alambics de Saint-Genis partent alors pour le Piémont, à Carmagnola. La production reprend à Saint-Genis en 1926 avec le retour des frères tandis que la congrégation de Carmagnola continue à produire la liqueur sous le nom d’Alpestre.
En 1962, alors que l’ordre rejoint Rome, les installations sont à nouveau transportées en Italie et la maison Guyot rachète la marque et les droits d’exploitation. Un entrepôt est installé à Lyon au 10 quai Maréchal Joffre. C’est là que sont stockés les fûts en provenance d’Italie, car les moines gardent la main sur la fabrication de la liqueur. Les locaux de Perrache devenant trop petits, ils sont transférés au 11 de la rue Elie Rochette. C’est l’entreprise Cherry Rocher qui assure la commercialisation de l’Arquebuse de l’Hermitage depuis 1986. En 1997, les frères de la Sainte-Famille étaient encore les seuls possesseurs des secrets de fabrication de l’Arquebuse.

Les frères maristes à Saint-Genis-Laval, article paru dans l’Araire, no 119, hiver 1999 (p. 31-38)

Articles consultables dans Europresse :

  • Arquebuse de l’Hermitage : une success story, article paru dans Le Progrès du 7 mars 2007
  • De l’Hermitage à Carmagnola, Cherry Rocher ne détient pas le secret, Le Progrès, 14 décembre 1997

Sur le web :

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La Distillerie Kario et les Frères de la Sainte-Famille à Belley

Moins connue et plus récente, l’histoire de la distillerie Kario à Belley s’inscrit dans le même héritage.
En 1840, Frère Gabriel Taborin installe à Belley une petite communauté religieuse tournée vers l’enseignement, les frères de la Sainte-Famille. Expulsée de France en 1903, une partie de la communauté s’installe à Saluces, en Italie. Le frère Henri-Marie qui enseignait les sciences à Belley suit les frères en Italie, où il élabore la « Stellina », une liqueur à base de plantes médicinales fabriquée à Saluces puis à Chieri dont le commerce doit soutenir financièrement la congrégation. Les frères lancent par la suite un nouveau produit, le Kario Kylon, à base de noix vertes et de plantes. Une version sans alcool est produite depuis les années 1950 par la distillerie de l’Etoile à Belley, dans l’Ain, et les dividendes aujourd’hui encore versées aux frères de la Sainte-Famille permettent de faire vivre la petite communauté toujours présente à Belley et ses missions à l’étranger.

Kario, histoire d’une distillerie, 123 Savoie, Sergio Palumbo, 20 octobre 2009
Historique de la distillerie Kario sur le site de l’entreprise
Les Frères de la Sainte Famille de Belley : aperçu de leur histoire, article de Jean Charbonnet paru dans Le Bugey, tome XVIII, No 77, 1990

Pour aller plus loin :

Plantes de Dieu, plantes des hommes : les élixirs des monastères,Guy Fuinel , Amyris, 2007
L’auteur se penche sur les préparations élaborées par des moines, des curés ou des religieuses en les mettant dans leur contexte historique et en nous dévoilant le caractère de leur concepteur : l’Alexion de l’Abbaye d’Aiguebelle, l’élixir végétal de la Grande-Chartreuse, l’Arquebuse de l’Hermitage, la Jouvence de l’Abbé Soury, l’Eau de Mélisse des Carmes…

2. L’Isère, terre de prédilection des liquoristes et distillateurs

Territoire de la Chartreuse, l’Isère a vu se développer un nombre impressionnant d’activités autour de la distillerie et de la liquoristerie au 19e siècle. Austin de Croze a écrit dans son Esprit des Liqueurs, « C’est le Dauphiné, les Antilles ensuite, qui a le plus contribué à
l’art du liquoriste »
. Voiron est un bon exemple de cet engouement, comme en témoigne Jean Gautier dans son ouvrage Les liquoristes voironnais. En 1888, Voiron ne compte pas moins de 6 fabriques de liqueur, certaines de renommée internationale comme François Labbé ou Brun Perod et son China-China, apéritif à base d’écorces d’oranges amères, de plantes alpestres et de fruits exotiques mis au point vers 1808 et largement reprise par d’autres liquoristes. Témoignage de ce riche passé, le département compte encore une quinzaine d’entreprises spécialisées dans ce domaine. La Savoie compte elle aussi quelques grands noms et une spécialité aujourd’hui méconnue : le Vermouth de Chambéry.

Les liqueurs monastiques, source d’inspiration

Au 19e siècle, le succès des élixirs et liqueurs des moines inspire les apothicaires, liquoristes et distillateurs qui surfent sur la vague en proposant leurs propres mixtures à base de plantes au bienfaits thérapeutiques divers et variés, n’hésitant pas à imiter les bouteilles et les étiquettes de la Grande Chartreuse et à utiliser une iconographie chargée de références religieuses.

Jean Gautier, dans Les liquoristes voironnais, en donne plus d’un exemple, comme François Labbé (1853-1929) confiseur de son état, qui lance ses liqueurs (dont la Semblable verte et jaune) en jouant sur la graphie de son nom : les étiquettes Labbé François ressemblent à s’y méprendre à l’Abbé François, et la maison emploie pour emblème un enfant de chœur. Ou encore Blanc et Brisseau et leur Chartrousette, copie de la chartreuse, fabriquée à Voiron par les « Pères Blanc » (clin d’œil aux Chartreux parfois désignés comme les pères blancs en raison de leur tenue), ou la Silvetine, « liqueur de l’ancienne abbaye de la Silve-Bénite » ayant pour argument publicitaire « la meilleure imitation de la Bénédictine ».
Toujours à Voiron, la distillerie Meunier a débuté par l’exploitation de la recette de la Chartreuse, donnée à Charles Meunier par Dom Emmanuel Rivière en 1813. En 1809, Charles Meunier prend en commandite la société Teisseire aîné, fabricant de ratafia de cerises et autres liqueurs à Grenoble (voir plus loin). La nouvelle société prend le nom de « Charles Meunier et Cie, seuls successeurs de Teisseire aîné ». Une fois séparé des Teisseire, Charles lance une distillerie au nom de sa femme Amable, la société « A. Meunier Mère et fils » en 1841 qui produit de la Chartreuse puis d’autres liqueurs comme le Génépi des Alpes, le Ratafia de cerises, l’ Arquebuse, le Quina, China-China et plus récemment des crèmes de fruits et vins aromatisés. L’entreprise quitte le giron de la famille Meunier en 1924 mais conserve son nom. Elle est aujourd’hui localisée à Saint-Quentin-sur-Isère.
A Lyon, le pharmacien puis distillateur Revel lance son Elixir de Bon-Secours, un temps appelé Elixir Notre-Dame de Bon Secours, « souverain dans les syncopes, faiblesses, maux de cœur, indigestions, refroidissements, et dans les nombreux cas qui exigent de prompts secours pour rappeler les forces de la vie » et son Arquebuse Bon Secours (publicités dans la presse en 1904 et 1905). Ces élixirs sont encore commercialisés aujourd’hui par la distillerie Crozet (Thizy).

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Hyppolite Bonal ou les liqueurs de l’ancien frère Raphaël

La distillerie Bonal trouve son origine dans les errances monastiques de son fondateur. Hyppolite Bonal intègre le monastère de la Grande Chartreuse en 1850 sous le nom de Frère Raphaël. En charge de la pharmacie du monastère, il est envoyé à Lyon pour suivre des études médicales et devient le médecin officiel du monastère. Mais il doit quitter la vie monastique en 1858 pour avoir désobéi aux règles des Chartreux en aidant une femme à accoucher. Il s’installe alors à Saint-Laurent-du-Pont et ouvre une distillerie en 1865. Parmi ses productions, la Raphaëlle, « Liqueur fabriquée par l’ancien Frère Raphaël du Couvent Saint-Bruno » qui se rapproche de la Chartreuse et qui vaut à Hyppolite des démélés judiciaires avec les frères Chartreux. Son plus grand succès est certainement l’apéririf Bonal à base de gentiane, de quinquina et d’une trentaine de plantes, grand prix à l’exposition universelle de Paris en 1889 et objet d’un vaste arsenal publicitaire : affiches, carafes, cartes à jouer, jetons… L’activité quitte Saint-Laurent-du-Pont en 1976 avec la reprise de la production du Bonal par la société Dolin à Chambéry.


Les distillateurs et liquoristes s’inspirent aussi des recettes et mixtures élaborées par les paysans et montagnards à partir des ressources disponibles : les recettes maison de plantes et de fruits macérés sont la base de recettes qui pour certaines connurent un beau succès.

Gentiane, absinthe, génépi : les plantes du succès

La gentiane jaune, très présente dans les Alpes, est connue entre autres pour ses vertus apéritives et digestives. D’abord commercialisée dans les officines des apothicaires, elle est devenue un ingrédient phare de certains apéritifs et liqueurs. C’est le cas de l’apéritif Bonal.

La gentiane, l’aventure de la fée jaune, Jean-Louis Clade, Charles Jollès, Cabédita, 2006


L’Absinthe : succès et déboires de la maison Premier-Henry

L’Absinthe (Artemisia absinthium), est connue tant pour l’immense succès des liqueurs homonymes que pour l’interdiction dont ces dernières font l’objet jusqu’en 2011 en raison de leur teneur en thuyone, molécule toxique à forte dose. La maison Premier-Henry, à Roman, en a fait son produit phare avant de se lancer dans les boissons anisées.
Jean-François Premier s’établit comme confiseur-liquoriste à Romans en 1829. Il lance la Romanaise, une liqueur « hygiénique » se rapprochant de la Chartreuse et contenant de l’absinthe. C’est son fils Louis-Philippe Premier qui lance l’Absinthe Premier Fils, sur le modèle de Pernod fils. Avec ce produit, la liquoristerie remporte de nombreuses médailles. Charles Henry épouse Jeanne Premier en 1891, devenant l’associé de Louis-Philippe. Face aux accusations et craintes que suscitent l’absinthe au début du 20e siècle la production et la publicité s’adaptent (on vent de l’absinthe « oxygénée »). Le déclenchement de la guerre et l’interdiction de l’absinthe en 1914 mettent l’entreprise en difficulté. Elle se réoriente vers la production de boissons à base d’anis. L’Anis Premier, dit aussi « un Premier » permet à l’entreprise de retrouver la voie du succès. Mais elle doit faire face à une rude concurrence, notamment un jeune homme nommé Paul Ricard qui lance son Pastis en 1932. La même année, la maison Premier-Henry devient la Société romanaise de Distillerie. Elle cherche à diversifier sa production. Félicien Dubreuil met la main sur la marque Premier fils au début des années 1950, et la liquidation judiciaire est prononcée en 1954.

La Maison Premier-Henry : une dynastie de distillateurs romanais, Dr. Jean-Pierre Luauté ; avec la collaboration de Marie-Claude Delahaye, APEDP, Musée de l’Absinthe, 2009
L’absinthe : une fée franco-suisse, Benoit Noël, Cabédita, 2001
Sur le web : Absinthe Premier Fils, présentation et histoire de la marque

Le génépi en quête de reconnaissance

Cousin de l’absinthe, le génépi est une armoise aromatique de haute altitude. On en compte cinq espèces aromatiques vivaces qui sont utilisées pour la préparation de boissons et liqueurs : Artemisia glacialis, artemisia mutellina, artemisia spicata, artemisia nivalis et artemisia eriantha.
C’est au 16e siècle que ces plantes sont reconnues par la science. Les populations montagnardes les utilisaient contre la fièvre et pour leurs propriétés toniques et stomachiques. Liqueur maison des montagnards, le génépi a d’abord été peu commercialisé, contrairement à l’absinthe, et n’a donc pas été interdit, bien que contenant de la thuyone. Plus sucrée, consommée en moindre quantité, la liqueur de génépi n’a pas été considérée comme dangereuse. La cueillette du génépi est réglementée par l’arrêté du 13 octobre 1989. La cueillette étant réglementée par arrêtés préfectoraux sur certains territoires comme en Isère et en Hautes-Alpes, la culture de génépi s’est développée dès les années 1970 (recherches dans les années 1950) afin de pouvoir répondre à la demande des liquoristes, particulièrement en Italie, puis plus tardivement en France, en Hautes-Alpes, Savoie et Haute-Savoie.

La liqueur de génépi n’a pas une histoire industrielle très étendue. En raison de la rareté des plantes et de la difficulté de la cueillette, elle est restée un produit familial avant d’être commercialisée régionalement par quelques maisons. Parmi les distillateurs exploitant le Génépi au 19e siècle, on peut citer Gallifet, Primat, Dolin, Bonal, Meunier, François Labbé ou encore Bigallet. Le génépi entre aussi dans la composition de liqueurs comme la Chartreuse, la Bénédictine. Aujourd’hui, le Génépi fait partie des boissons phares vendues dans les stations touristiques des Alpes. Un groupement de producteurs de l’Arc Alpin réunissant cultivateurs et liquoristes a déposé une demande de reconnaissance en indication géographique pour le Génépi des Alpes en 2013.

Le Génépi, Marie-Claude Delahaye, Ed. Equinoxe, 2008
Une demande de reconnaissance en indication géographique pour le génépi des Alpes, Le Dauphiné, 6 décembre 2013


Pour aller plus loin :



 

Des fruits dans l’alambic : liqueurs et sirops

La macération et la distillation des fruits a également donné lieu à de jolis succès. Si certains distillateurs comme Cherry-Rocher continuent à exploiter le domaine des liqueurs, d’autres et non des moindres se sont spécialisés dans la production de sirops, à l’image de Teisseire.

Cherry-Rocher, la cerise dans le Cherry

Parmi les grandes entreprises iséroises, on ne peut passer à côté de Cherry-Rocher, l’une des plus anciennes distilleries encore en activité. A la fin du 17e siècle, Bathémély Rocher se forme à la fabrication d’élixirs de plantes aux côtés de son oncle à la Côte-Saint-André. Il s’oriente par la suite vers des liqueurs à base de fruits et dépose la marque Cherry Rocher en 1705. Sa liqueur de cerises, le Cherry Brandy, connait un succès international. L’entreprise familiale prend une dimension industrielle à la fin du 19e siècle et continue à croître au 20e siècle avec le jeu des absorptions et rachat de marques : Labbé François, la distillerie de l’Hermitage et surtout Neyret Chavin en 1989. L’entreprise a ouvert un second site à Ruy qui rassemble les étapes de finalisation des produits ainsi que la R&D et la direction. Pour faire face au tassement du marché des liqueurs, Cherry-Rocher a développé de nouveaux marchés et réalisait en 2006 les deux tiers de son chiffre d’affaires en produits pour les marques de distributeur et en produits industriels sous forme d’arômes et d’alcoolats.

Cherry-Rocher spécialiste des fruits rouges depuis 1705 : dossier de presse, [c. 1985]

Articles consultables sur Europresse :

  • Cherry Rocher distille ses liqueurs depuis trois cents ans, Gabrielle Serraz, Les Echos, 7 octobre 2005, p. 20
  • Cherry, sur le bout de la langue, David Gossart, Le Progrès, 28 octobre 2002
  • Cherry Rocher, la « crème de pucelle » de la Côte-Saint-André, Les Echos, 1 août 2001, p. 18

Sur le web :

La saga Teisseire : du Ratafia aux sirops de fruits

Mathieu Teisseire, liquoriste et vinaigrier, s’installe à Grenoble en 1720. La distillerie fabrique des boissons à base de fruits et de plantes dont l’emblématique Ratafia, apéritif à base de cerises, d’eau de vie, de sucre et d’épices. La société est rachetée en 1907 par François Reynaud. Elle prend au 20e siècle une ampleur internationale en se spécialisant dans les sirops de fruits et abandonne la production de boissons alcoolisées. La marque lance son fameux bidon métallique en 1959. Afin d’agrandir son outil de production Teisseire s’installe à Crolles en 1971. Mais les différents entre les membres de la famille dans les années 2000 mettent le leader des sirops français en difficulté. Le groupe Fruité Entreprise, fabricant de jus de fruits, en devient l’actionnaire principal en 2005, donnant naissance au premier groupe français de boissons rafraichissantes sans alcool. Le groupe passe sous pavillon anglais en 2010 avec le rachat de Fruité entreprises par Britvic.

Teisseire dans Savoir faire de l’Isère, La saga judiciaire des Teisseire : des cerises de Mathieu au duel de Léonce, article d’Anne Bojon paru dans Généalogie et histoire n°150, juin 2012 (4 p.) sur les origines de la société et les troubles affaires familiales qu’entrainèrent la succession de Mathieu Teisseire.

L’histoire se répète au 21e siècle avec la querelle des frères Reynaud (articles consultables sur Europresse) :

Sur le web :

Bigallet joue la Citronade

En 1872, Félix Bigallet fonde à Lyon, avenue de Saxe, une fabrique de sirops et de liqueurs. Son produit phare est la Citronade fabriquée à partir de zestes de citron frais macérés et distillés. En vue de s’agrandir, il s’installe à Virieu-sur-Bourbre (Isère) en 1885. Restée dans le giron familial jusqu’en 2010, elle est rachetée par Giffard, une entreprise familiale d’Angers. Le site de Virieu continue à produire la Citronade ainsi que des sirops, apéritifs et liqueurs comme le Génépi ou le China-China.

Savoie : Dolin et Routin, du vermouth de Chambéry aux sirops

Le Vermouth de Chambéry a été mis au point en 1821 par Joseph Chavasse. Celui-ci crée sa distillerie aux Echelles (Savoie) en 1815 où il élabore des liqueurs à base de plantes de Chartreuse. Inspiré par les apéritifs consommés à Turin, il concocte sa propre recette de Vermout en faisant infuser des herbes de montagne dans du vin blanc de Savoie. Il s’installe à Chambéry en 1830 et son apéritif rencontre un tel succès qu’il sera repris par une quinzaine de liquoristes.

En 1843, Louis-Ferdinand Dolin épouse Marie-Rosalie Chavasse et devient à son tour vermoutier. Ainsi naît la distillerie Dolin qui continue aujourd’hui la production de Vermouth de Chambéry, qui bénéficie d’une appellation d’origine, et propose également des liqueurs de plantes comme le Génépi et le Bonal. Elle a également développé une gamme de sirops de fruits sous la marque Marie Dolin.

Deuxième producteur français de sirops derrière Teisseire, la société Routin est la descendante directe de la fabrique de Vermouth ouverte par Philibert Routin à Chambéry en 1883. Rachetée en 1938 par René Clochet, elle a été vendue en 2012 à Olivier Lecoeur qui est à la tête des sociétés Montania et Brasserie des Cimes.

Une petite incursion hors de l’Isère et de la Savoie pour terminer ce dossier au Nord de Lyon.

Crozet, une distillerie familiale dans le Haut Beaujolais

La distillerie Crozet est créée en 1875 par la famille Crozet. Claudius, le père, propriétaire d’un café à Thizy, se lance dans la fabrication d’une crème de cassis selon une recette ramenée par son fils Louis du service militaire. Le résultat est une réussite et la famille ouvre sa distillerie, se diversifie en élaborant des liqueurs de fruits et de plantes dont le Citron Crozet et le Skos et propose également des sirops de fruit sans alcool. Après le rachat en 1994 du fonds de commerce de la distillerie lyonnaise Revel, la distillerie produit également l’Elixir et l’Arquebuse Bon Secours.

Pour aller plus loin

Rhône-Alpes : produits du terroir et recettes traditionnelles, Conseil national des arts culinaires, Albin Michel, 1995
Boissons décrites avec historique, savoir-faire et usages :
Antésite, apéritif à base de vin de noix, Arquebuse de l’Hermitage, Bonal, Chartreuse, Cherry Rocher, China-China, Eau de noix, Eau de vie de poire Williams ; Eaux de vie de marc du Bugey et de Savoie, Kario Kylon et Stellina, liqueur de Génépi, liqueur de l’abbaye d’Aiguebelle, liqueur de Vulnéraire, Mont Corbier, Salettina, Sirop de fruit, Suédois, Vermouth de Chambéry, Vieille Dauphine

Sur le web :



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