La fontaine Bartholdi

- temps de lecture approximatif de 24 minutes 24 min - Modifié le 04/04/2018 par Laurent D

Le 22 mars 2018 comptera désormais comme l'une des dates à retenir dans l’histoire de la célèbre Fontaine Bartholdi. Ce jour-là les lyonnais étaient conviés à « redécouvrir » l’œuvre emblématique de la place des terreaux après plus de deux années d’imposants travaux de restauration.

Simon Blackley. Deux chevaux. Fontaine Bartholdi, Lyon [0373-042]

Un chantier titanesque, piloté par Didier Repellin, architecte en chef des monuments historiques, pour lequel il aura été nécessaire d’envoyer la statue en pièces détachées dans les ateliers de la fonderie de Coubertin.

Inauguré en 1892, puis classé au titre des monuments historiques en 1995 le monument qui, dans sa conception, constitue une prouesse technique, était dans un état catastrophique. Des taches de rouilles étaient apparues avec le temps, l’ensemble menaçait de s’écrouler; « Il fallait revoir (la fontaine) de fond en comble, la structure comme le système de fontainerie1».

Les Projets de Bordeaux

La fontaine Bartholdi était à l’origine un projet monumental prévu pour la ville de Bordeaux. En 1855 la municipalité souhaite doter l’une des principales places de la ville d’une fontaine monumentale allégorique où devra nécessairement figurer la Garonne. Bartholdi (il a 23 ans) obtient le premier prix. On peut lire dans l’ouvrage L’art et l’eau à Lyon (p. 346) une description détaillée de ce projet:

Du centre d’une large vasque, contournée d’angles et de segments de cercle sort un stylobate qui sert de point d’appui aux récipients supérieurs et aux groupes divers que le statuaire a répartis sur toutes les faces. Au haut se tient Neptune, le trident à la main entouré de Naïades, images des trois principales rivières de la Gironde. Dans le bas, à fleur d’eau, quatre tritons, sur des chevaux sonnant de la conque. La majesté du dieu, l’élégance des reines de l’onde formant une gracieuse triade, les écuyers marins mouvementés et bien campés, tout cela rappelle la grande manière des maitres de la renaissance et donne la meilleure idée du style et de la direction de M.Bartholdi…

Le conseil municipal de Bordeaux renonce finalement à la construction de la fontaine, du moins, momentanément.

Projet de fontaine monumentale pour la place des Quinconces à Bordeaux. Cote du Carton 195. Bibliothèque municipale de Bordeaux

En effet, trente ans plus tard, en 1887, le Maire de Bordeaux s’adresse de nouveau au sculpteur – alors que ce dernier a acquis une renommée mondiale en tant qu’auteur de La Liberté éclairant le monde pour réaliser la décoration de la place des Quinconces. Bartholdi reprend alors son projet initial et propose de le compléter de deux fontaines (identiques à celles qui ornent aujourd’hui la place lyonnaise) représentant La Garonne et ses affluents se précipitant vers l’Océan.

Mais en 1888 la mairie de Bordeaux décide d’abandonner de nouveau le projet, et adresse à Bartholdi la somme de 3500 francs pour le dédommager « Je regrette bien de ne pas avoir eu à continuer des études et de voir que mon ancienne œuvre couronnée il y a 30 ans soit restée ajournée à une date inconnue 2».

L’exposition Universelle de 1889

Le château d’eau avec le char triomphal de la Garonne est au point et Bartholdi juge bon d’en faire exécuter un exemplaire par Gaget et Gautier, avec qui il travaille en collaboration et qui ont exécuté la statue de la liberté. La fontaine est présentée à l’exposition Universelle de Paris de 1889qui avait pour but de commémorer le 100ème anniversaire de la révolution française: « Ce n’est point seulement Paris que la France voudra voir au Centenaire de 1789, c’est la France elle-même, c’est la France entière3».

La fontaine Bartholdi est présentée pour la première fois au public lors de l’Exposition de Paris en 1889

La fontaine est installée sous un dôme immense qui raccorde une galerie de trente mètres au Palais des Machines. Dans le Livre d’or de l’Exposition, l’auteur, Lucien Huard, commente:  « Sous ce dôme est placée une fontaine beaucoup plus monumentale que celle de M. de Saint-Vidal, qui paraît si écrasée entre les quatre piliers de la tour Eiffel, qu’on a vraiment peine à croire qu’elle comporte les 9 mètres de hauteur qui lui sont officiellement attribués. Il est vrai que cette fontaine est de Bartholdi, qui avec le lion de Belfort et la Liberté de New-York, a pris la spécialité du colossal ». L’auteur s’attache ensuite à decrire le monument:

Il est à peu près impossible que vous n’ayez pas remarqué cette fontaine, qui se trouve dans la galerie de trente mètres, à l’extrémité qui confine au Palais des Machines, c’est-à-dire entre les deux rampes du grand escalier conduisant aux promenoirs qui ont plus d’un kilomètre de développement autour de l’édifice.

Exécutée en plomb d’après le modèle de Bartholdi, elle est destinée à l’ornement d’une des places publiques de la ville de Bordeaux.

Je ne me charge pas de dire au juste si elle représente la Garonne se rendant à la mer, ou la Dordogne apportant le concours de ses eaux à la Garonne et s’unissant à elle pour former la Gironde, car il y a des grâces d’état pour l’allégorie, qui a le droit de s’appliquer à peu près à tout ce que l’on veut, mais ce que je sais, c’est qu’on y voit sur un char très antique et fortement marin puisqu’il est composé d’une coquille, une fort belle femme, guidant, sans avoir l’air de trouver cela difficile, quatre vigoureux chevaux qui n’ont pas le pied bien marin, du moins sont- ils ferrés comme les premiers chevaux venus.

C’est d’ailleurs la seule chose qu’ils aient de commun avec les chevaux ordinaires, car ils sont superbes de mouvement et d’attitude et forment admirablement le premier plan d’un ensemble monumental, et qui le sera encore bien plus quand la fontaine sera en place et en activité, car le grand plateau sur lequel est le char et qui coupe assez disgracieusement le groupe pyramidant disparaîtra sous les eaux auxquelles il servira de première vasque et qui, de là, couleront dans le bassin inférieur en masquant en partie les rochers, base de l’édifice supérieur.

Acquisition par la ville de Lyon de la fontaine décorative de M. Bartholdi

Des personnalités lyonnaises se sont rendus à l’exposition et ont admirés l’œuvre de Bartholdi. Sous la pression de cette « opinion publique », fortement soutenue par la presse locale, le Maire de Lyon, Antoine Gailleton, prend contact avec Gaget pour l’achat éventuel de la fontaine. Le 28 janvier 1890 Gaget se déclare prêt « à signer le marché ». Le 21 février la procédure d’achat est officiellement présentée par M. Gailleton au conseil Municipal :

« Messieurs à la suite de divers pourparlers engagés par l’administration, avec l’assentiment du conseil municipal, MM. Gaget, Pérignon et Cie, entrepreneurs de plomberie, cuivrerie d’art […], ont consentis à céder à la ville de Lyon, pour le prix de 100 000 fr, la fontaine décorative de M. Bartholdi, ayant figuré au Champ-de-Mars pendant l’exposition de 1889.

Cette fontaine, qui représente un quadrige conduit par une femme allégorique, le tout symbolisant la course torrentueuse d’une rivière vers la mer, est un chef d’œuvre que la ville de Lyon sera certainement fière de posséder au nombre de ses richesse artistiques4».

S’ensuivent des explications sur ce que recouvre le forfait de 100 000 fr accordé à l’entreprise, et des précisions sur le paiement. La procédure d’achat est officiellement mise au vote lors de la réunion du conseil municipal du 8 juillet de la même année.

Si la valeur artistique de l’œuvre ne semble guère faire discutions, il est d’autres points sur lesquels les désaccords sont vifs. En premier lieu la question relative à la dépense, bien trop élevée pour la ville, et même, selon certains, luxueuses et inutiles « Il serait préférable, selon moi, (M.Colliard), de faire construire (un groupe scolaire à la Mouche), que d’employer une somme énorme à l’acquisition d’une fontaine dont le besoin est si peu justifié, qu’on ne sait même pas ce qu’on veut en faire […] ».

« Je suis d’avis (M.Deschamps) de faire faire passer l’utile et l’indispensable avant l’agréable […] Il est beaucoup plus urgent, à mon avis de faire ces opérations de voirie (plus de la moitié des artères de la rive gauche du Rhône n’ont ni égouts ni trottoirs), que d’acheter une fontaine décorative, alors que l’eau nous fait défaut, et que celles que nous possédons déjà ne fonctionnent pas ; car, enfin, pour ne parler que de la fontaine de la place des Jacobins, les sirènes ne se contentent-elles pas de regarder vers le ciel ? ».

Pour Antoine Gailleton, si la bonne gestion des finances municipales est une question à considérer avec le plus grand scrupule, il n’est néanmoins pas douteux que la somme prévue pour l’acquisition de la sculpture est bien disponible. Il tient également nuancer les considérations exagérément utilitaristes de ses opposants : « Si nous admettions la théorie soutenue par quelques-uns de nos collègues, il faudrait, alors, tout réserver pour le budget de l’assistance publique et pour celui de la voirie, et ne rien accorder à l’ornementation de Lyon. Il faut cependant tenir aussi un peu compte des intérêts artistiques que l’on est peut-être un peu trop tenté de négliger ».

Antoine Gailleton, maire de Lyon (1891). Source, La Revue des Sports (Paris), samedi 12 juillet 1891, p.1979.

Les partisans de la fontaine font alors valoir leurs arguments : « J’ai toujours entendu dire que, quand les visiteurs viennent à Lyon, ils se bornent à aller en tramway de Perrache aux Brotteaux, et qu’ils s’en retournent ensuite, parce qu’ils ont vu toutes les curiosités de notre ville. Sommes-nous ou non, dans la deuxième ville de France, et est-il admissible, vraiment, qu’on ne fasse rien pour retenir les visiteurs chez nous le plus longtemps possible ? 5».

Exposition de Lyon, 1894. BML

 

« Je suis un peu de l’avis de ceux qui pense que la ville doit s’interdire toute dépense de luxe, et qu’il est préférable de songer d’abord au nécessaire ; mais, cependant, en prévision de la future exposition qui aura lieu en 1892 – l’Exposition de Lyon, universelle internationale et coloniale, sera organisée finalement en 1894  au sein du parc de la Tête-d’Or –  je crois qu’il importe d’avoir quelque attraction susceptible d’y attirer les visiteurs6». 

 

 

« Dans une grande ville comme Lyon où manquent les objets d’art, croyez-vous qu’il n’y a pas une utilité très grande à décorer nos places d’œuvres qui sont à la fois un plaisir pour les yeux et un enseignement pour les masses ? Ce mode d’enseignement en vaut bien d’autres ! 7 ».

« Cette acquisition n’aura pas seulement pour effet de satisfaire la vue, mais encore d’encourager les artistes sculpteurs. Tout le monde a droit à l’existence, aussi bien l’artiste que le maçon, le serrurier, etc., et nous avons le devoir de protéger tous les travailleurs indistinctement, dans la mesure de nos attributions8».

Les opposants à la fontaine veulent encore attirer l’attention du maire sur les questions d’entretien et de conservation du monument. Antoine Gailleton rapporte à ce sujet les renseignements qu’il a obtenu du Maire de Nancy, à qui il avait pris soin de télégraphier: « Fontaines monumentales, place Stanislas, datent de 1752, bien conservées, supportent bien oxydation, peu d’entretien. » « Le maire, E. Adam ».

La proposition d’achat est soumise au vote par scrutin public sur les conclusions présentées par l’administration, et acceptées par les commissions réunies. L’autorisation donnée à l’administration d’acquérir la fontaine de Bartholdi est obtenue de très peu.

OUI ………………………..22

NON………………………..21

Abstention………………2

Reste à s’entendre sur le choix de l’emplacement qu’occupera cette fontaine.

Emplacement de la fontaine

Le 30 octobre 1890 le Maire nomme une commission spéciale chargée d’étudier les différents emplacements proposés: Le cours Perrache, la place de la République, le parc de la Tête d’Or, le jardin des Plantes, devant la Préfecture, la rue de la République, la place des Terreaux.

La commission technique rend son rapport le 13 novembre, avec comme choix définitif  la place des Terreaux. On trouve dans le procès-verbal de la commission les considérations qui ont présidées à cette élection: « Il est reconnu que divers emplacements dont il a été question ne peuvent convenir : 1) Le cours Perrache forme un cadre trop grand et exigerait d’ailleurs un second motif décoratif. 2) La place de la République va être transformée par le percement de la rue Grolée […] et il est bien difficile de savoir à l’avance ce qui lui conviendra. 3) Au Parc (Tête d’Or) la fontaine serait un peu perdue, le bronze ressort mal sur les feuillages, et la présence de cette œuvre d’art, qui peut embellir une de nos places, n’ajouterait que peu aux agréments de cette promenade. 4) Le jardin des Plantes se présentait merveilleusement autrefois, et l’on pouvait en faire quelque chose de charmant ; mais il a été définitivement estropié. 5) Devant la Préfecture, la fontaine boucherait l’escalier principal. 6) Enfin, on ne peut, à cause de l’énormité de la dépense, examiner l’idée flatteuse de faire de la fontaine Bartholdi le centre d’un motif décoratif remplaçant, à l’extrémité de la rue de la République, les maisons de la place de la Comédie, qui font face au midi 9». 

Reste la place des Terreaux.

Pour justifier ce choix, la commission technique met en avant l’axe frontal majeur de la fontaine qui prescrit une installation davantage « à l’extrémité d’une place qu’à son centre ». La commission juge de plus « qu’il est intéressant dans une ville de rassembler sur un même point ce qu’elle présente de plus beau ; c’est ainsi qu’elle se fixe dans le souvenir de celui qui la traverse 10».

Lyon, une des plus jolies villes d’Europe par Jacquier, Marcel, 1877-1957. BML

Cette proposition d’emplacement, acceptée par Bartholdi lui-même, est cependant rejetée par la commission de l’instruction publique et des beaux-Arts lors de la séance du conseil municipal du 10 mars 1891: « il faudrait tout d’abord enlever la fontaine actuelle et la transporter sur un autre point de la ville, ce qui coûterait très cher, et l’on n’est pas sûr de ne pas la détériorer ». « On a oublié de faire remarquer que la fontaine a 9 mètres de hauteur; par conséquent, ceux qui voudront la contempler, seront obligés de monter sur le balcon de l’Hôtel de Ville ; ce sera commode pour les Conseillers, mais non pour le public 11». Enfin, la commission des beaux-arts ne partage pas l’avis négatif de la commission technique au sujet de l’emplacement du jardin des Plantes. Elle demande, en conséquence, et avant de prendre une décision définitive, l’exécution d’une maquette grandeur nature de la fontaine : « On installerait cette maquette sur la place des terreaux, et les autres emplacements désignés ; le Conseil pourrait juger de l’effet et se prononcer en connaissance de cause 12». Faute de quoi elle proposera le jardin des Plantes comme emplacement de la fontaine Bartholdi. On rappelle à ce sujet l’exemple du projet de monument qui devait être érigé sur la place de la République, finalement abandonné après qu’il avait été constaté l’effet déplorable produit par la maquette exécutée en grandeur naturelle.

L’ancienne fontaine monumentale de la place des Terreaux

La proposition de la commission de l’instruction publique et des beaux-arts d’élever une maquette n’est pas adoptée et ses conclusions sur l’emplacement de la fontaine sont rejetées. Le conseil municipal délibère que l’érection de la fontaine aura bien lieu sur la place des Terreaux, et dans les « conditions énumérées dans le procès-verbal en date du 31 octobre 1890 ».

Il convient ici de rappeler que le choix de l’emplacement de la place des Terreaux ne parut pas évident pour bien d’autres lyonnais. Dès l’achat de la fontaine, des courriers avaient été adressés au maire plaidant pour une installation place de la Comédie, entre l’Hôtel de Ville et le Théâtre. Cette hypothèse sera reprise sans succès en 1909 à l’occasion des différents projets du début du XXe siècle pour le prolongement de la rue de la République jusqu’à la Croix-Rousse.

Projet de prolongement de la rue de la République jusqu’à la Croix-Rousse, 1909. 38 ph240. © Archives municipales de Lyon

Installation de la fontaine

Le 18 décembre 1891, Abraham Hirsch, l’architecte de la ville de Lyon, adresse au maire le projet général de l’édification de la fontaine. Ce projet est soumis à l’approbation des membres du conseil municipal lors de la séance du 23 février 1892. Le dossier a pris du retard. Bartholdi et la maison Gaget sont en cause. Le montant du devis dressé par M.Hirsch en vue des travaux d’installation de la fontaine s’élève à 65 000fr. Ce montant provoque de vives émotions et de nouvelles contestations « L’installation coûtera donc presque aussi chère que l’objet lui-même13». Il ne s’agit pas simplement de placer l’œuvre artistique, il faudra encore poser des rochers, construire des bassins, et transporter l’œuvre de la gare de Perrache à la place des Terreaux. La conclusion cependant s’impose; la fontaine est achetée, il faut l’ériger au plus tôt. Le crédit de 65 000fr est voté par le conseil à la majorité, avec 19 voix pour, 9 contre et 3 abstentions.

Le 26 juillet 1892, Hirsch propose au maire « l’établissement de rampes et appareils à gaz pour l’illumination du monument , à l’occasion des fêtes publiques ». Le Maire se montre favorable au projet et le conseil municipal approuve cette dépense le 6 septembre 1892.

Les travaux sont adjugés en mars 1892. Il importe dès lors de se préoccuper de la réédification sur un autre emplacement de la fontaine monumentale située au centre de la place des Terreaux. Le 25 août 1892 le Conseil municipal s’accorde sur le choix de la place nouvellement crée au-devant du groupe scolaire de la rue Mazenod (3éme arrondissement), soit, la place Guichard.

En 1892, lorsqu’on installe l’oeuvre de Bartholdi sur la place des Terreaux, la fontaine qui s’y trouve est déplacée sur la place Guichard que l’on vient de créer pour aérer le quartier

Toutes les difficultés ne sont pas pour autant surmontées. La ville de Lyon demande des modifications à Bartholdi dans la conception générale de son monument. En effet, on s’avise après coup que les rochers de la fontaine sont sous l’œil des passants, la statue perdue dans l’espace, le mur du bassin trop haut, la vue du passage des Terreaux obstruée…Réponse de l’artiste à l’architecte municipal : «  Mon cher ami, après examen attentif, je crains que les changements proposés ne soient trop accentués pour ne pas affecter l’effet général. Ne perdons pas de vue que lorsque le public nous dit « votre esquisse est charmante seulement vous devriez diminuer ici, grandir là, reculer cela, etc. », on finit par perdre l’équilibre que notre instinct nous fait mettre dans la conception générale. Les photographes font de même, ils nous disent asseyez-vous là, avec naturel, très bien, ne bougez plus, portez la tête un peu plus à gauche, l’œil en l’air, etc., et il ne reste plus rien ! 14»

Tout s’arrange et durant l’été 1892 les travaux entrent dans une période active d’exécution. On lit dans l’Echo de Lyon du 22 juillet « Hier est arrivé sur la place des terreaux le premier convoi de pierres de Comblanchien, destiné aux soubassements de la fontaine Bartholdi. Les différentes pièces de la fontaine monumentale sont elles-mêmes parvenues à destination, et on peut les contempler actuellement dans de grandes caisses à claire-voie ». La fontaine est prête pour la fête du Centenaire de la République.

Inauguration de la Fontaine

Lyon veut célébrer comme il convient le centenaire de la proclamation de la République « dans une fête démocratique, qui sera le point de départ d’une marche en avant, et de conquêtes nouvelles de l’esprit moderne, pour le plus grand bien de la République15 ». La place des Terreaux sera le centre d’attraction de la fête avec notamment l’inauguration de la fontaine Bartholdi. Dans son édition du 19 septembre le journal le Progrès lui prédit un grand succès : «Jeudi prochain il y aura foule autour d’elle, et lorsque ses eaux couleront en cascade, lorsque les rampes de gaz l’illumineront, elle présentera un aspect vraiment féerique ».

L’inauguration a lieu le 22 septembre en présence de nombreuses personnalités de la vie politique lyonnaise et « d’un certain nombre de notabilités ». L’annonce du Progrès s’est avérée exacte, la fontaine Bartholdi a été le but de visites innombrables. En témoigne L’Echo de Lyon dans son édition du 23 septembre:

A 10h précises, la fanfare municipale, placée en face de l’Hôtel de Ville, attaque  la Marseillaise, les troupes présentent les armes au cortège, qui lentement sort de l’Hôtel de Ville […] Au moment où le cortège arrive devant la fontaine ; un chef cantonnier ouvre les écluses et l’eau jaillit de toutes parts en superbes cascades. En même temps les membres de la société colombophile l’Estafette lâchent leurs pigeons ; les gracieux volatiles s’élèvent dans les airs et tournoient quelques instants avant de retrouver le chemin du colombier. L’effet est superbe ; la foule qui était jusqu’alors restée silencieuse applaudit à tout rompre. M. le docteur Gailleton et ses invités font le tour de la fontaine, ils paraissent heureux et fiers de voir l’œuvre de Bartholdi se dresser sur une place lyonnaise. A la grande surprise de tous aucun discours n’est prononcé ; M. le maire se contente de faire admirer les beautés de l’œuvre. Pourtant le représentant de la maison Gaget-Perrignon des ateliers de laquelle est  sorti le monument, s’approche et remercie M. le maire d’avoir fait voter par son conseil municipal l’achat de la fontaine. Lyon, dit-il, s’est honoré en achetant l’œuvre de Bartholdi ; elle a fait beaucoup pour l’art en dotant une de ses places d’une fontaine en plomb martelé. Cette industrie tend de plus en plus à disparaître ; on ne retrouve plus de statues en plomb martelé que dans les musées ; aussi M. le maire, je vous remercie, car vous avez fait beaucoup pour la restauration d’une industrie qui périclite 16 ».

La fête du centenaire de la République à Lyon. Inauguration de la fontaine Bartholdi, place des Terreaux. Le Progrès illustré, 2 octobre 1892. Bibliothèque municipale de Lyon.

Mais les lendemains de fêtes sont souvent amers « Maintenant que tout est fini, on peut bien dire la vérité », écrit Paul Bertnay dans L’Echo Lyon du 26 septembre. L’article intitulé, « Propos du lundi » est un long réquisitoire contre le monument : « Nous voici donc avec un monument de plus, la fontaine Bartholdi  […] L’auteur juge tout d’abord nécessaire d’en révéler l’origine ; jamais, au grand jamais Bartholdi n’avait songé à Lyon en sculptant cette femme paisible qui dirige si tranquillement le galop de ses quatre chevaux marins « Cette femme symbolique, il faut bien que nous en prenions notre parti, ne représente pas plus notre Rhône que notre Saône, c’est la Gironde, la Gironde se mêlant à la mer, et notre quadrige lyonnais avait été fabriqué à l’attention des bordelais et des Bordelaises ».

L’adoption de la fontaine par la ville apparaît, selon le journal, comme l’opération d’une petite coterie lyonnaise « Je me rappelle que […] l’idée d’acheter la fontaine Bartholdi avait été lancée par un groupe de lyonnais qui confinent au centre gauche, qui touchent à l’administration, qui ont des ramifications dans l’Université et qui formaient jadis le petit bataillon influent présidant au destinées de l’ancien Courrier de Lyon […] C’est à ce groupe là que nous devons l’honneur et le plaisir de contempler la Gironde sur la place des Terreaux ».

L’ironie est féroce quand il est question de l’emploi artistique du plomb « Il parait d’ailleurs que cette acquisition est tout à fait profitable à l’industrie du plomb repoussé. Repoussé…par les Bordelais, pourrais-je dire si j’étais en train de manquer de révérence vis-à-vis de ce chef d’œuvre métallurgique ».

Délaissant le ton sarcastique des premières observations le journal s’interroge alors plus gravement sur les questions d’entretien et de conservation du monument « Pourquoi donc, si c’est si beau, le plomb repoussé, pourquoi donc personne n’en veut-il plus ? Y aurait-il quelques serpents sous les fleurs, quelques vices cachés dont nous devions plus tard nous apercevoir à nos dépens ? […] Toujours est-il que le représentant de ces messieurs les fondeurs nous a chaudement remercié d’avoir si bien aidé à sortir du marasme où elle s’enlisait – et aussi, sans doute, d’avoir si bien payé rubis sur l’ongle, à la lyonnaise, un travail qui risquait de figurer indéfiniment dans les laissés pour compte […] Si encore elle était d’une allure tout particulièrement superbe, cette fontaine Bartholdi… »

Les fleuves et les sources allant à l’océan

Lyon Fontaine Bartholdi. ©Bibliothèque municipale de Lyon

Les fleuves et les sources allant à l’océan, titre officiel ( et oublié pour celui de fontaine Bartholdi) représente « Le char triomphal de la Garonne ». Le monument se compose d’un double bassin conçu par le sculpteur dont le diamètre de la partie antérieure mesure près de 15 mètres et dont la partie postérieure masque la base de la fontaine normalement conçue pour être adossée. Le pourtour du bassin arrière est ornée de tête de lions rugissants et de bas-reliefs représentants des coquillages.

Le groupe principal de la fontaine, symbolisant la course torrentueuse d’un fleuve vers la mer, comporte un char antique et marin dont les roues sont formées d’agglomérations de coquillages. Il est tiré par quatre vigoureux chevaux (4.85m de hauteur) que guide avec aisance une femme allégorique (4 mètres). Bartholdi se serait inspiré du char d’Apollon réalisé pour Versailles par Jean-Baptiste Tuby (pose du personnage, manteau, attitude de certains chevaux)17.

Le groupe est installé sur un massif de rochers, d’où l’eau se déverse en cascades. Lorsque les vannes sont ouvertes la fontaine devient un monument vivant : « D’en haut s’échappent cinq jets harmonieusement entrecroisés ; l’eau glisse dans la conque dont les cannelures  la renvoient en filet d’argent dans le char qui la déverse en nappe écumante sur les chevaux, le plomb prend, sous cette avalanche, les teintes les plus variées, qui se graduent comme si le pinceau d’un artiste, les étalait sur une toile ; les rocailles grises deviennent bleuâtres ; derrière, les roues du char semblent glisser sur l’eau. Mais l’effet le plus curieux est celui produit par les naseaux des chevaux qui exhalent de l’eau pulvérisée18… »   

La fontaine Bartholdi représente d’abord une prouesse technique. C’est un groupe réalisé en plomb battu qui pèse près de 21 tonnes, soutenu par une armature intérieure en fer, et dont l’épaisseur moyenne du plomb est de 2.5cm. Le monument marque un renouveau dans les réalisations de lArt industriel 19 ». 

La balade de la fontaine, nouvelle controverse

En mai 1991, suite à l’étude lancée par Michel Noir pour le réaménagement de la place des Terreaux, la COURLY engage une procédure de concours. Cinq finalistes sont sélectionnés et le 23 mars 1992, le jury retient le projet de l’équipe dirigée par l’architecte Christian Drevet et le plasticien Daniel Buren. Ces derniers sont convaincus que le déplacement de la fontaine dans l’axe de la façade du Palais Saint-Pierre est indispensable « La place des Terreaux est en long. La fontaine la raccourcit, la met dans un cul-de-sac. Si elle doit rester au même endroit, elle deviendra une simple borne giratoire du fait de la circulation des bus 20». « Avançons-la (…) au milieu de la place, pivotons-la de 90 degrés, et reculons-la contre la façade nord », proposent alors les concepteurs à l’aide d’arguments à la fois esthétiques, philosophiques et économiques.

Maquette Projet Drevet-Buren, 1992. © Bibliothèque municipale de Lyon

Les élus sont plutôt pour. Mais l’Architecte des Bâtiments de France lui n’est pas favorable à ce transport, inquiet comme d’autres lyonnais, de voir la fontaine, en mauvais état, malmenée pour gagner quelques dizaines de mètres (tout au long du XX siècle se succèdent des rapports alarmistes dénonçant la dégradation de la fontaine). De plus, la façade du Massif des Terreaux est un arrière-plan idéal, affirme le représentant de l’état, reprenant les arguments de la commission de 1891. Il poursuit « la nouvelle implantation aurait tendance à mettre la fontaine en évidence comme élément principal de la composition alors qu’il ne faut pas d’élément essentiel » et « qu’elle diviserait la place en deux espaces 21». Buren pose ses conditions; si cette exigence de déplacement de la fontaine n’est pas satisfaite « autant procéder à un autre concours d’architectes ! 22 »

Une commission d’experts, composée de huit spécialistes du paysage urbain est alors mise en place pour se prononcer sur l’opportunité d’un tel déplacement. Non contente de faire savoir que ses membres apprécient « le caractère créatif de ce projet, devant lequel, malgré leur légitimité, les arguments contre le déplacement de la fontaine doivent s’effacer 23 », elle rappelle que lors du lancement du concours d’architectes une note d’orientation culturelle proposait implicitement de déplacer le monument « (….) Pourrait-on recentrer la fontaine sans masquer l’entrée principale du Musée des beaux-arts ? Dilemme dont la solution nécessiterait peut-être le déplacement définitif de la fontaine vers un lieu plus propice, qui permettrait de donner à ce magnifique ensemble toute sa mesure ou plutôt toute sa démesure 24 ».

On demande à l’Architecte des Bâtiments de France de prendre en compte ces considérations. Sans son accord, ou son abstention, il serait impossible de passer à la réalisation du projet, ce qui reviendrait à remettre en cause le concours et constituerait une source de contentieux. Celui-ci rend finalement un avis favorable le 28 septembre 1992.

Mais pour l’heure la fontaine sera déplacée seulement dans un but technique : permettre la construction du parc de stationnement souterrain.

Le lundi 7 décembre 1992, à midi pile, adjoints, journalistes, et invités de marques pataugent dans la boue pour assister à la Balade spectacle de « la Bartholdi 25». Cassera ? Cassera pas ? Le mastodonte est soulevé à 1.20 mètre du sol, posé sur quatre chariots équipés de vérins, glissant sur des rails pour la faire pivoter et la positionner dans une aire de stockage avant l’aménagement définitif de la place. C’est l’entreprise COFEX qui est chargée du déplacement de la fontaine. Cofex est spécialisée dans le confortement et la sauvegarde des ouvrages d’art. Sa cellule « travaux spéciaux » s’emploie, entre autres, à déplacer des constructions existantes. Elle a notamment à son actif le déplacement du temple d’Amada en Egypte pour la construction du barrage d’Assouan26 ». 

Déplacement de la fontaine Bartholdi. Fonds Lyon Figaro. Marcos Quinones. ©Bibliothèque municipale de Lyon

La fontaine trouve sa place définitive au mois d’avril 1994. Le chantier est titanesque. A raison de 10 minutes pour 90 centimètres, il faut plusieurs jours au monument pour franchir les 50 mètres qui le sépare de son socle à la place définitive telle qu’elle a été définie par l’équipe d’architectes Drevet/Buren.

Ainsi et dorénavant, placé du côté des façades croix-roussiennes,

l’attelage fougueux ne jettera plus de coup-d ’œil sur l’hôtel de Ville, puisqu’il devra faire face à l’ensemble du Musée des Beaux-Arts27 .

Place des Terreaux. Fonds Lyon Figaro. Marcos Quinones. ©Bibliothèque municipale de Lyon

 

Le Passe-temps. 28 janvier 1894


SOURCES

(1) Alain Giordano, Adjoint au maire des espaces verts. Le Progrès, 29 juin 2015
(2) L’art et l’eau à Lyon, p. 347
(3) Les grands projets de l’exposition. Les Chantiers de l’Exposition universelle de 1889 : revue bi-mensuelle du commerce et des industries se rattachant à l’Exposition. p.4-5. Source :  Bibliothèque Nationale de France, département Sciences et techniques, FOL-V-3099
(4) Rapport du Maire Antoine Gailleton. Conseil Municipal du 21 février 1890
(5) M.Thivollet, Séance du conseil municipal du 8 juillet 1890
(6) M.Bessières, Séance du conseil municipal du 8 juillet 1890
(7) Antoine Gailleton, séance du conseil municipal du 8 juillet 1890
(8) M.Thivollet, Séance du conseil municipal du 8 juillet 1890
(9) Avis de la commission. Bulletin municipal du 10 mars 1891. Page 765
(10) Antoine Gailleton, séance du conseil municipal du 10 mars 1891
(11) M. Ferrant, séance du conseil municipal du 10 mars 1891
(12) Idem
(13) M.Colliard, séance du conseil municipal du 22 février 1892
(14) Bulletin municipal : Lyon ; 1er novembre 1992
(15) Le Progrès, 19 septembre 1892
(16) L’Echo de Lyon, 23 septembre 1892
(17) L’art et l’eau à Lyon. Gilbert Gardes. Page 352
(18) Le Progrès, 19 septembre 1892
(19) L’art et l’eau à Lyon. Page 350
(20) Le Monde Rhône-Alpes, 21 août 1992
(21) Idem
(22) Idem
(23) Les débats sur l’emplacement de la fontaine Bartholdi. Bulletin Municipal officiel de la ville de Lyon, n°6124, 7 septembre 2015
(24) Le Monde Rhône-Alpes, 21 août 1992
(25) Le Progrès, 8 décembre 1992
(26) Idem
(27) Le Progrès, 9 avril 1994

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2 thoughts on “La fontaine Bartholdi”

  1. J’ai fait un passage à Lyon la semaine dernière et j’ai pu voir cette fontaine. Je dois dire que j’ai été impressionné par la qualité de la restauration. Ce type de projet devrait être réaliser sur l’ensemble des édifices et des monuments à valeur historique. C’est normal puisqu’ils font partie de notre patrimoine national

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