Critique littéraire 2.0

Le boom du hashtag bookstagram

- temps de lecture approximatif de 6 minutes 6 min - par Paquita Lefranc-Andres

Instagram apparaît depuis quelques années, et singulièrement depuis les confinements successifs, comme le nouveau terrain de jeu des fans de littérature. Une récente étude de l’agence de marketing d’influence Traackr révèle que les fils d’actualités du célèbre réseau ont connu une augmentation de 43% de photos de lecture et de livres au printemps 2020. Tapez #bookstagram et vous obtiendrez plus de 64 millions d’occurrences liées à la littérature (contre 45 millions il y a un an et 20 millions il y a trois ans). La socialisation de nos moments de lectures n’est cependant pas due aux seuls confinements. Le regain d’intérêt autour du livre explose depuis une dizaine d’années avec le potentiel viral des réseaux sociaux.

© PLA

→ Bookstagram : de quoi parle-t-on ?

Tout a commencé avec la contraction des mots « book » et « instagram ». Avant le fameux #bookstagram qui a mis tout le monde d’accord, il y a eu pléthore d’hashtags pour taguer les moments de lecture allant de la simplicité #lecture, #littérature ou #livre au plus alambiqué #instabook ou #livrestagram en passant par les plus explicites #passionlecture et #lecturedumoment ou encore #reading, #bookaddict et #booklover.

Via ce hashtag sont mis en valeur non seulement le goût de la lecture mais aussi le livre en tant qu’objet. Instagram permet en effet de partager des photos accompagnées de hashtags suivis des thèmes qui les caractérisent et parfois d’une critique. La publication devient donc visible par d’autres utilisateurs ayant les mêmes centres d’intérêts. Pareil que sur un blog me direz-vous ? Certes, mais avec Instagram, la photo vole la vedette au texte.

→ Explosion de popularité !

Preuve du mariage réussi entre l’univers des livres et la plateforme de partage, #bookstagram connait un succès planétaire. Désignant au départ toute publication relative à un livre, il fédère désormais une véritable communauté en plein essor regroupant des milliers de lecteurs. Identifier une publication avec ce hashtag offre une visibilité souvent internationale et de nombreuses interactions.

© charlotte.parlotte

S’adaptant aux circonstances actuelles dues à la crise sanitaire, certains influenceurs proposent une véritable évolution de leur ligne éditoriale. Créant pour certains de nouvelles pages Instagram dédiées à leurs expériences de lecteurs, ils y ajoutent défis et challenges en tous genres. Ainsi sont apparus des défis de lecture à voix haute ou le challenge de lire un classique par mois.

→ Qui sont les bookstagrameurs.euses ?

La majorité des bookstagrameurs ont commencé à utiliser Instagram en complément de leur blog ou de leur compte Youtube. Ce réseau social est en effet un support éminemment visuel qui permet de rediriger plus d’abonnés vers un blog. Il est même devenu un sérieux concurrent en matière d’influence car plus facile d’accès avec ses contenus courts. Les influenceurs sont de plus en plus nombreux à se concentrer sur cette plateforme pour partager leurs lectures.

Sous les pseudonymes agathe.the.book (créatrice du Grand Prix des Blogueurs en 2018), mademoisellelit, charlotte.parlotte, littleprettybookks ou books_njoy se cache une armée de de femmes. 95% de bookstagrameuses occupent l’ensemble des comptes. Passionnées de littérature, ces expertes de la mise en scène ont des profils extrêmement variés. Sur leurs fils fleurissent des photos de livres papier, plus instagrammables qu’une liseuse. Elles côtoient celles de leurs bibliothèques, de leurs piles de livres ou de librairies.

© mademoisellelit

Créatives, ces influenceuses font preuve d’une imagination débordante offrant une esthétique travaillée dans la composition de leurs photos. Rangé sur une étagère ou dans la vitrine d’une librairie, placé entre leurs mains, posé à côté d’une tasse de café ou de thé, d’une bougie, d’une fleur ou d’un marque-page, le livre s’impose sur le réseau social dans tous les décors.

→ Comment ça marche ?

Suffit-il donc de prendre une jolie photo de livre, de choisir les bons hashtags et de rédiger une chronique engageante ? Que nenni ! C’est un peu plus complexe que cela.

S’appuyant sur une légitimité conférée par une fine connaissance d’un ou plusieurs genres littéraires, les bookstagrameurs ne parlent pas seulement des livres. Ils permettent d’alimenter une culture littéraire dans un domaine précis tout en partageant leur passion avec d’autres abonnés. Une véritable communauté se crée par le biais de ces échanges. Cela permet de découvrir de nouvelles œuvres pour certains, de débattre pour d’autres et surtout d’atteindre un but commun, la démocratisation de la lecture.

Les bookstagrameurs sont, en effet, de vrais lecteurs auxquels les abonnés peuvent s’identifier. Leur force d’impact n’est pas comparable à celle d’un critique littéraire qui écrit dans un média traditionnel pour un public averti. Elle touche un public différent.

→ Pourquoi ça marche ?

Tout d’abord, de nombreux genres littéraires sont représentés. #Bookstagram propose aussi bien du classique victorien que du thriller scandinave, en passant par la littérature contemporaine, le Young Adult, la poésie et la bande dessinée.

Ensuite, les bookstagrameurs établissent une relation humaine et personnelle avec leur communauté à mille lieues de tout élitisme. Pour Louis Wiart, docteur en information communication à l’Université Libre de Bruxelles, spécialiste de la question des réseaux sociaux littéraires, ces nouveaux chroniqueurs occupent un espace laissé libre par les médias traditionnels qui leur permet la glorification de leurs moments de lecture.

© littleprettybooks

Enfin en pleine pandémie et au cœur des confinements successifs, les lecteurs ont éprouvé le besoin de partager un bon livre et de se retrouver autour d’une passion commune. Créer de façon régulière un contact social même virtuel est devenu une nécessité.

→ Critiques ou journalistes littéraires ? Influenceurs-euses !

Ce nombre croissant de bookstagrameurs n’est pas sans attirer l’attention des journalistes littéraires. Si le booktubeur se met en scène et incarne une subjectivité revendiquée qui permet de mettre un visage et une voix sur un avis, le bookstagrameur mise sur la photogénie de l’ouvrage. C’est justement sur ce point qu’il est souvent attaqué et déprécié par certains professionnels du livre. Après une phase de mépris plus ou moins polie, les journalistes reconnaissent désormais les avis renseignés de ces critiques littéraires d’un nouveau genre.

Une chose est sûre, ces influenceurs amassent aujourd’hui des milliers followers ce qui ne peut que retenir l’attention des maisons d’éditions. Ni journaliste, ni critique littéraire, ils ont désormais une place de choix dans leurs fichiers presse.

© agathe.the.book

→ Quid de la chaine du livre ?

Aucune maison d’édition ne peut en effet ignorer ce succès. Les réseaux sociaux sont aujourd’hui des outils incontournables pour la promotion du livre. L’influence leur permet d’atteindre un nouveau cercle de lecteurs. De toute évidence, un bookstagrameur qui anime sa communauté et partage des publications enthousiastes apparait prescripteur.

Une fois un influenceur potentiel repéré, une liste d’ouvrages ciblés lui est envoyée gratuitement en échange d’un cliché et d’une chronique. Cependant ce travail est majoritairement bénévole. Au risque de perdre son âme dans ce qui pourrait s’apparenter à un placement de produit, le bookstagrameur reste libre de donner son avis. Il lui arrive néanmoins d’accepter certains partenariats rémunérés. Pour le choisir, l’éditeur observe sa capacité à faire vivre sa communauté. Ces alliances montrent que la médiatisation du livre évolue et peut se faire via d’autres canaux que ceux utilisés traditionnellement.

Mais ce hashtag n’est pas réservé à une communauté active composée seulement de lecteurs passionnés travaillant main dans la main avec les éditeurs. D’autres professionnels s’en sont également emparés et désormais les auteurs, libraires et bibliothécaires ont intégré Instagram à leur stratégie digitale. En témoignent pour exemple les « bookfaces » qui ont enflammé la toile depuis quelques années. Photographier une partie de son corps en l’intégrant à une couverture de livre est devenu un jeu auquel se prêtent volontiers libraires et bibliothécaires.

© librairie Mollat

 

Instagram et son milliard d’usagers se sont donc épris de littérature. Et tout le monde s’y est mis : maisons d’édition, auteurs, librairies, bibliothèques… Et bien sûr les lecteurs avec l’apparition des influenceurs littéraires. En référençant des publications sous un même mouvement, #bookstagram rassemble à la fois des publications sophistiquées et professionnelles et des publications plus simples. Et c’est là toute la force et la diversité de cette communauté ! #Bookstagram n’est pas réservé aux professionnels du livre mais bien accessible à toute personne qui aime lire et partager autour du livre.

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