Emmanuelle Bayamack-Tam : portrait

- temps de lecture approximatif de 22 minutes 22 min - Modifié le 04/07/2016 par FGrignoux

Le département Langues et Littératures met en lumière, de manière ponctuelle, des écrivains de talent mais pas forcément connus, ou reconnus. Pour inaugurer ces coups de projecteur, nous avons choisi une écrivaine, Emmanuelle BAYAMACK-TAM, qui a du attendre la parution de son huitième roman pour enfin accéder à une certaine forme de reconnaissance.

Emmanuelle Bayamack
Emmanuelle Bayamack
Avec une presse quasi dithyrambique, elle est enfin en train d’être remarquée comme elle aurait du l’être depuis longtemps, de sortir du bois de la grande littérature qui, comme chacun sait, est aujourd’hui surtout peuplée d’anonymes et de rencontrer de nouveaux lecteurs (ce qui ne serait que justice) comme l’écrit le magazine Transfuge dans son numéro de janvier 2013.

Née en 1966 à Marseille, la passion de la littérature vient très tôt à Emmanuelle Bayamack-Tam. Elle entreprend des études de Lettres Modernes qui la conduisent à passer son agrégation avec succès. Elle quitte alors son sud natal pour s’installer en région parisienne et enseigner en Seine-Saint-Denis. En 1996, elle publie Rai-de-coeur aux éditions P.O.L, un premier roman bien reçu par la critique. Outre ses activités d’écriture et d’enseignement, Emmanuelle Bayamack-Tam s’investit également dans le projet de l’association interdisciplinaire « Autres Pareils », une revue littéraire consacrée à la création contemporaine dans toute sa diversité. Elle est aussi la co-directrice des éditions Contre-Pied depuis leur fondation en 1994. Elle vit et enseigne en banlieue parisienne.

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Si tout n’a pas péri avec mon innocence, P.O.L., 2013

Avec son huitième roman, Emmanuelle BAYAMACK-TAM affirme sa puissance littéraire et apparaît comme la révélation de la rentrée littéraire 2013.
Ce roman est celui d’une révolte, celle d’une adolescente cherchant à survivre au chaos du foyer familial

Résumé

Kim, la narratrice, grandit dans le sud de la France, au bord de la mer – qu’on voit danser de temps en temps dans ce roman. Elle est entourée d’adultes immatures, cruels et déraisonnables : affligée d’un bec-de-lièvre, sa mère se lance sur le tard dans une carrière de stripteaseuse ; son père, qui a tatoué ses cinq enfants d’une étoile bleue sur l’occiput, brille par sa faiblesse et son insignifiance ; son grand-père est un insupportable fanfaron, et sa grand-mère sombre peu à peu dans la folie avant de regagner l’Algérie fantasmatique de son enfance. Heureusement, pour
l’aider à survivre à une enfance calamiteuse, Kim a l’amour inconditionnel de ses petits frères, la gymnastique rythmique, la lecture de Baudelaire, et ses nuits fauves avec son prince ardent. Sans compter qu’elle ne va pas tarder à rencontrer sa sorcière bien-aimée en la personne d’une sage-femme à la retraite – à moins qu’il ne s’agisse d’une vieille pute sur le retour ? En fait de retour, on assiste aussi à celui de Charonne (déjà présente dans Hymen et surtout dans Une fille du feu qui fait basculer (in extremis) cette histoire du côté de la beauté et de l’énergie vitale.

Comme les précédents livres d’Emmanuelle Bayamack-Tam, celui-ci se propose d’illustrer quelques unes des lois ineptes de l’existence. Le titre est emprunté aux Métamorphoses d’Ovide : comme Philomèle, Kim survit aux outrages, mais contrairement à elle, on ne lui a pas coupé la langue, ce qui fait qu’elle raconte, dans une langue qu’Emmanuelle Bayamack-Tam a voulue à la fois triviale et sophistiquée, comment l’esprit vient aux filles. Or, on sait depuis longtemps qu’il leur vient par les chemins à la fois balisés et inextricables du désir charnel. Pour Kim, il empruntera aussi ceux de la poésie du XIXe, ce qui fait que Si tout n’a pas péri avec mon innocence se veut aussi récit d’une vocation d’écrivain.

La presse

Emmanuelle Bayamack-Tam donne avec son huitième roman un livre drôle et douloureux, trouvant son énergie dans le poids des corps et la présence de la littérature.
« Si je dois avoir une famille, alors que Baudelaire soit mon frère et Janis Joplin ma sœur. » Qui ne s’est laissé, adolescent, envahir par une pensée de ce genre. Kim, en cela, est comme les autres. En cela seulement. Pour le reste, on comprend, à lire Si tout n’a pas péri avec mon innocence, le huitième roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, que l’idée d’avoir une famille n’enthousiasme pas la narratrice. Dotés d’une impayable capacité à se considérer comme vernis, puisqu’ils sont ce qu’ils sont, au-delà de toute critique et comparaison, les membres de la famille Chastaing-Meuriant-Vidal font de l’autosatisfaction un style de vie, mieux, un art. Centre de gravité de la tribu, Gladys. Née avec un bec-de-lièvre dont la réparation laisse sur son visage des traces visibles, elle devait s’appeler Fabiola. Mais grand-mère Claudette a préféré Gladys, histoire d’embêter la sage-femme qui regardait d’un sale œil ce bébé disgracié. Gladys a grandi avec une inoxydable confiance en soi. « On peut compter sur ma mère pour affronter l’adversaire, on peut compter sur ma mère pour la survie en milieu hostile », insiste Kim. Kimberly, dite Kim, aussi aura besoin de ces capacités de combat. Car tout n’est pas si rose dans la famille, avec une mère « au narcissisme insubmersible », qui délaisse sa progéniture, un grand-père au stade terminal du vieux beau, deux sœurs aînées, clones décérébrés de leur mère. Kimberly a décidé d’ailleurs qu’elle était née d’elle-même, et à neuf ans. Les naissances les plus belles sont celles qu’on se fait. Kim, un jour d’humiliation à la plage, a donc décrété qu’elle se retranchait de cette famille. « À moi, le récit d’un commencement », dit-elle, en une apostrophe très rimbaldienne. Le roman est celui de l’autoengendrement de cette vie, sous le signe de Baudelaire, découvert dans une récitation de CM1, et de toute la poésie du XIXème, Rimbaud, Verlaine, mes amis et ma vraie famille, Victor Hugo dont elle se fait tatouer un vers autour du poignet le jour du suicide de son frère. La tragédie, le « goût du sang », imprègnent ce roman, qui ne saurait se réduire à un allègre récit d’apprentissage. Mais Emmanuelle Bayamack-Tam a gardé dans son écriture la justesse et l’énergie de ceux qui l’ont précédé, en particulier Une fille du feu, dont l’opulente héroïne, Charonne, croise le destin de Kim. Si tout n’a pas péri avec mon innocence est un livre éblouissant, qui devrait imposer définitivement Emmanuelle Bayamack-Tam parmi les grandes voix de sa génération.

Alain Nicolas, L’Humanité, 10 Janvier 2013

Une naissance miraculeuse

Kimberly, ado en morceaux, se reconstruit dans la langue et le désir. Une satire d’Emmanuelle Bayamack-Tam.
Primitivement, à Rome, la satire était une pièce dramatique où se mélangeaient de la musique, des paroles et de la danse. Chez les modernes, c’est un ouvrage en vers ou en prose fait pour pointer le ridicule des passions déréglées des hommes. Dans le dernier roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, il y a de la musique – d’emblée celle d’une langue lyricomique -, une parole – elle est le plus souvent féroce -, des vers – ceux de Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Racine -, et de la danse – une ronde infernale des corps sur la scène du théâtre des vices. Mais d’abord ce titre, un alexandrin emprunté aux Métamorphoses d’Ovide : Si tout n’a pas péri avec mon innocence. Il implique un pari sur la réalité. Ici, celle d’un corps qui, précisément, se métamorphose : le corps d’une adolescente à la recherche de son identité puis, partant, de sa liberté, au sein d’une famille désaxée que l’auteur Une fille du feu satirise. Kimberly a 18 ans, et comme les « souvenirs n’appartiennent à personne », elle raconte la naissance de sa mère, nourrisson défiguré par un bec-de-lièvre. Puis la sienne, symbolique celle-là, après neuf ans d’enfance « obtuse », le jour où elle est surprise par sa génitrice en train de se masturber sur la plage : « On peut naître à 9 ans, j’en suis la preuve. On peut naître dans l’humiliation et par l’humiliation, dans le sentiment d’une intimité profanée et d’une innocence bafouée. […] Je ne peux pas revendiquer le caractère immaculé de ma conception, mais j’affirme sur l’honneur qu’aucun organe reproducteur n’est impliqué dans ma naissance : je suis née de l’onde et de l’écume, comme Aphrodite, mais sans que les couilles de mon père aient quelque chose à y voir – pas plus que l’utérus de ma mère, et encore moins son vagin distendu ou son col dilaté à dix centimètres. »

Truculence et drôlerie

La violence de la voix de Kimberly frappe. Sa confession court sur près de 450 pages de tension, de railleries, d’excès mais encore de truculence et de drôlerie. Voyez cette scène où sa mère, qui comme on sait n’a pas été gâtée par la nature mais dont le narcissisme est implacable, se prend pour une artiste et décide de se produire dans un spectacle de strip-tease : sur l’air joyeux de La Périchole, elle « extrait de son vagin une guirlande de batraciens bien vivants » sous les yeux ébahis de toute la famille et notamment de l’un de ses fils, Lorenzo, 10 ans. Bientôt il va se pendre dans l’abricotier du jardin de ses parents. Qu’importe, on ne s’est jamais occupé de lui – ni de son frère, ni de ses sœurs, ni de personne, sauf de soi. Kimberly voulait le sauver de leur indifférence, de leur « faiblesse insigne ». Désormais, elle sait : « Je vis entourée de porcs, de fauves sanguinaires ou de proies tremblantes, alors que j’aspire éperdument à l’humanité. »
À l’instar de Philomèle dans les Métamorphoses, Kimberly va survivre aux outrages des siens. Mais à elle on n’a pas coupé la langue. Ainsi peut-elle se dresser sur « les décombres de sa propre enfance qui n’a jamais pu avoir lieu », et écrire, et chanter « la croisade des enfants sages contre le règne de la folie ». Kimberly s’invente une langue pour exister.
Il n’y a aucune morale dans ce roman d’apprentissage, et c’est l’un des tours de force d’Emmanuel Bayamack-Tam. Mais une loi universelle, qui se vérifie à la toute fin du livre – lorsque Kimberly retrouve l’amour dans les bras de la petite amie voluptueuse de son frère suicidé : le désir est impérissable. Il survit à notre innocence. Et l’on peut même se demander si, d’une certaine façon, il ne la prolonge pas.

Vincent Roy, Le Monde, 11 janvier 2013

JPEG - 2.7 koMon père m’a donné un mari, P.O.L., 2013

Résumé

Un père et une mère parlent de leur fille : Alexandrine, seize ans. Ce pourrait être une conversation normale, mais Alexandrine ne l’est pas et il se peut que le couple parental ne l’ait jamais été non plus. Leurs inquiétudes portent essentiellement sur la vie sexuelle future d’Alexandrine… Le dénouement, comme toujours, est un escamotage qui dérobe heureusement à nos yeux les protagonistes de la farce.
Mon Père m’a donné un mari reprend, en le caricaturant, l’argument des comédies classiques : des parents prennent en main la vie amoureuse de leur fille. Sauf qu’il ne s’agit plus d’arranger un mariage mais d’organiser un dépucelage. Comme la fille est autiste, elle consent à cette prise en main. Elle autorise même ses parents à assister à sa défloration, conçue comme l’aboutissement spectaculaire de cette pièce.

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La princesse de , P.O.L., 2010

Résumé

Daniel a été adopté très jeune par une immigrée polonaise et son petit mari français. Fasciné par cette mère et sa plantureuse beauté rousse, il s’efforce à la fois de lui obéir et de lui ressembler : or si obéir à sa mère signifie être un homme, lui ressembler signifie être une vamp en guêpière. Pris entre ces exigences contradictoires, il renonce à la sincérité et relègue ses avatars féminins dans ses abysses personnels, ou encore, comme il le dit lui-même, dans une boîte de Pandore qu’il s’efforce de maintenir fermée. Avec l’entrée dans l’âge adulte, les choses s’arrangent un peu : il rencontre un homme qui devient à la fois son amant, son mentor et son employeur. Grâce à lui, il va se produire sur scène, travesti en femme, ce qui permet à sa vérité intime de sortir un peu, au moins à la nuit tombée. Parallèlement, il s ‘éprend d’un détenu auquel il rend visite tous les dimanches, ce qui l’amène à côtoyer des femmes dont l’homme est en prison. Et nous n’en sommes là qu’au début d’une histoire qui n’est pas seulement riche en rebondissements mais aussi en couleurs pas toujours discrètes, en sentiments – excessifs comme il se doit – et en sons contrastés. Comme si Emmanuelle Bayamack-Tam s’était attachée à capter de l’énergie, de l’excitation, du désir, tout un sex-appeal non-conformiste. Et s’il y a beaucoup de « perdants » dans cette histoire, à commencer par le narrateur ; beaucoup de filles perdues, beaucoup de créatures entre deux sexes (les mâle to female, ou mtf), beaucoup d’amoureux de la défonce, sans compter ceux qui croupissent en prison c’est parce que, de livres en livres, les héros d’Emmanuelle Bayamack-Tam sont du genre à cumuler les tares, les disgrâces, les stigmates ; ils n’arrivent à rien, ils tirent systématiquement le mauvais numéro. Parce que leurs vies sont inimaginables, ou insupportables à imaginer, il y a de la place ici pour l’imagination, et pour l’humanité.

La presse

« De toutes les femmes du bus, je suis la seule à être un homme. » La première phrase du nouveau – et excellent – roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, La Princesse de, donne tout de suite le ton. Qui est cette femme, ou plutôt cet homme ? Son état civil indique Daniel comme prénom, mais sur la scène de l’Arcadia, la boîte de nuit dirigée par son amant Arcady , il/elle s’appelle Marie-Line. « Ce qui me domine de toute façon et quelles que soient mes tenues, c’est une telle impression d’étrangeté et de vanité que finalement, je ne me sens pas concerné par rien, ni par mon visage, ni par mon corps. » Enfant adopté, Daniel a vécu entre un père indifférent et une mère qu’il vénérait au point de vouloir… être femme. « Le désir de lui ressembler ne m’a pas quitté », dit-il. Pour autant, il ne peut avoir recours à la chirurgie et doit se résigner à être une femme dans un corps d’homme. Consommateur et dealer d’héroïne depuis l’âge de 15 ans, il visite tous les dimanches, en compagnie de son amie Cindy, un détenu, Armand. Que cherchent-ils dans ces visites ? En finir avec la vie de dissimulation qu’il mène depuis des années ? Dans ce septième livre reprenant les personnages d’Une fille du feu, Emmanuelle Bayamack-Tam explore à nouveau la question de l’identité qui parcourt toute son œuvre. Plus que jamais, l’identité sexuelle – dont l’auteur affirme d’emblée qu’elle est « litigieuse chez à peu près tout le monde », devient relative et sujette à questionnements. Transformisme, transsexualité, travestissement : le roman rappelle les potentialités offertes à l’homme en ce début de XXIème siècle pour changer son appartenance, physique ou morale, mais aussi les douleurs et les interrogations qui les accompagnent. Porté par une écriture énergique, l’univers de Bayamack-Tam est mâtiné d’un humour rageur et féroce, évoquant Cronenberg et Kafka. On ne sait jamais quel sera le résultat de la métamorphose, mais on devine qu’il sera exceptionnel.

Fabrice Ladreau, Transfuge, mai 2010,

Jeunes genres

Contrairement à celle de Clèves, La Princesse de ne renonce pas à l’amour et ne semble pas faire débat politique, ce qui est dommage : qu’un jeune danseur travesti prénommé Daniel, nom de scène Mari-Line, fils rachitique et abandonné d’un Kabyle, adopté, oint aux pommades œstrogènes, naturellement toxicomane et défloré avec jouissance réciproque par son patron, puisse être le sujet d’une émission à opinions ou, pourquoi pas, d’une intervention ministérielle, nous rassurerait sur la générosité (même stupide) du pays..
D’autant que Daniel passe également par la case prison : répondant à la petite annonce d’un taulard méprisant et méprisable, Armand, il s’amourache de lui et ne le vire que quand celui-ci finit par enculer sa mère (qui aime ça). La scène où Daniel la surprend hurlant de plaisir sous l’assaut d’Armand rappellera aux proustiens celle où le narrateur, dans La Recherche, entend Charlus et Jupien jouir derrière le magasin : des illusions tombent, mais des idées naissent. Daniel est un fils de., mais, à sa façon, il est aussi raffiné que madame de Clèves. il est horrifié par la vulgarité des « K, » ces pouffiasses sans discrétion qui visitent leurs hommes en prison. Il s’aime peu et se voit, non pas en femelle indigne, mais comme « un macaque ». Sa morale amoureuse, prise chez Julio Iglesias, n’aurait pas déplu à madame de La Fayette : « Son léger zézaiement (celui de Julio) achève de me terrasser – mais par-dessus tout je retiens la leçon, je la retiens d’autant mieux que je la connaissais déjà vu qu’elle est inscrite dans le programme génétique des macaques : en amour, il faut toujours un perdant. » Daniel est un perdant qui lutte. Il recherche l’amour de sa mère adoptive, Barbara, la Princesse de., c’est elle, une femme qui ne pardonne pas. Les aventures initiatiques de Daniel pourraient être ennuyeuses si la plus extrême crudité, doublée d’une joie de raconter (la nuit, la scène, le sexe, la prison, les corps dans tous leurs états), n’était fixée par une prose dont les nuances, la vitesse et la précision font toute la délicatesse. Ainsi, quand Daniel, à 16 ans, attend d’être pénétré par son mentor Arcady : « Aussi chaque geste d’Arcady suscite-t-il une reconnaissance éperdue qui semble le mettre en colère. Il voudrait peut-être moins d’humilité, plus de considération pour ce que je m’apprête à lui offrir avec une telle ingénuité : ce cul qui ignore sa propre perfection. » Il faut un solide artisanat de la langue pour retourner de plaisir, et sans poids, des clichés sentimentaux persistants (ici, la femme amoureuse donnant son cœur et son pur joyau à l’homme qui devrait les mériter). Bayamack-tam est un réjouissant écrivain dégénéré. Elle défait les catégories et les meilleurs sentiments. Elle le fait en écrivant des zones où les femmes sont aussi des hommes, les hommes des femmes, les Noirs des Blancs, les Blancs des Noirs, les enfants des adultes et vice-versa, les humains des animaux, bref, des lieux où ce qu’on prenait pour acquis, sous les termes génériques de nature ou de morale, est remis en cause par la vie, ce phénomène qui n’est le genre de personne. Daniel finit par dire : « Si je ne veux pas consacrer tout mon temps libre à m’occuper de mon corps, je dois absolument demeurer dans cet entre-deux, ni homme, ni femme, ni trans-trav à la rigueur, et seulement si je veux. » C’est la morale de l’écrivain.

Philippe Lançon, Libération, 27 mai 2010.

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Une fille du feu, P.O.L. 2008

Résumé

« Chère opinion mondiale, je voudrais t’informer du fait méconnu numéro un : on n’est jamais grosse sans être un peu une héroïne. » Ceci est la première phrase du nouveau roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, Une fille du feu et tout de suite, outre une information essentielle, la narratrice est une grosse fille, le ton est donné. Drôle, insolent, pas dupe. Et, de fait, Charonne (oui, vous avez bien lu, Charonne, et pas Sharon) n’a pas la langue dans sa poche ni l’intelligence en sommeil. Il faut dire que rien de ce qui peut éveiller le sens critique ne lui aura été épargné (« … car les vingt ans de persécution que je compte derrière moi m’ont dotée d’une grande agilité de pensée et surtout d’un faible degré d’inhibition. ») : née de père inconnu – croit-on pour commencer – d’origine incertaine, mais très probablement subsaharienne, élevée par une mère passablement dérangée qui n’a cessé jusqu’à sa puberté de la mutiler (elle a été excisée, une tentative d’infibulation a échoué, etc.), en butte à tous les lazzis que son obésité peut provoquer, il lui aura fallu durement se constituer, survivre, et s’imposer. Si on ajoute à cela qu’elle est malgré tout d’une beauté renversante et qu’elle a la langue bien pendue on commence à avoir une idée du personnage tout à fait extraordinaire qu’Emmanuelle Bayamack-Tam nous a inventé. L’histoire ? Elle n’est pas banale non plus. Charonne va être choisie par un couple de garçons pour être la mère porteuse de l’enfant qu’ils veulent ensemble. À cette occasion, tandis qu’elle devient provisoirement maigre comme un clou et que son clitoris repousse miraculeusement, elle va découvrir que sa tante est en fait son père (!..) cependant que l’amour et la jouissance sexuelle vont lui être révélés. Et si nous sommes bien obligés de passer sur pas mal de péripéties et de renversements vraisemblables ou non, ce n’est pas la question, qui font de ce roman un plaisir de fiction, en même temps qu’une belle et puissante réflexion sur les flottements de l’identité sexuelle, ne passons pas sur l’éblouissante manière dont il est écrit. Emmanuelle Bayamack-Tam aime les mots, elle les choisit avec un grand bonheur ; elle aime les phrases, elle les modèle et les rythme, elle les enchante. Mais par dessus tout, pour lier ensemble ces mots et ces phrases, au delà même de l’humour ravageur qu’on lui connaissait déjà, une joie terrible, énorme, vitale se dégage de ce livre exceptionnel.

La presse

Charonne et les vautours
Corps. Amour, excision et obésité : une farce folle d’Emmanuelle Bamayack-Tam.

Charonne est une station de métro où il y a eu huit morts, c’est aussi le nom d’une fille du feu et « les filles du feu ne mentent jamais ». On ne sait pas d’où elle vient, elle non plus. C’est peut-être pour ça qu’elle dit tout ce qu’elle pense. Livrée à son aventure, elle ne vit que pour crever les canapés où l’on bavarde et les idées qu’on a reçues. Ah, n’oublions pas : sans qu’on sache pourquoi, comme sa tante en a, on peut l’appeler son père puisque c’est lui, et sa mère l’a successivement excisée, infibulée, torturée, gavée, pincée, pétrie, etc. Avoir subi tant d’avanies n’en fait ni une Éthiopienne, ni une oie, ni du bon pain, ni même rien qu’une victime – même si ceux qui la croisent ont tendance à le lui demander. Elle leur répond généralement en hurlant. C’est qu’elle préfère être aimée pour sa force plutôt que pour sa faiblesse. Elle a raison, ça s’arrangera : son clitoris repoussera, elle aura un fils, le père mourra, les parents disparaîtront, les romans vous disent merde et font parfois des miracles.

Pitié

Charonne a 20 ans, elle est métisse, presque noire, énorme. C’est elle qui raconte : comme les phrases de l’écrivain, « mes fesses sont deux chimères insaisissables toujours prêtes à bondir et à se cabrer, quand la mode vestimentaire n’accepte que les fesses calibrées et domptées d’avance ». Lorsqu’elle se décroche la mandibule, elle préfère porter un hijab à motif léopard, une autre façon d’avoir l’air d’une idiote et d’un monstre : « Ce ne sont pas les termes employés, mais c’est l’idée : quand vous portez un voile, les gens pensent pour vous. » Bref, « le port du voile n’est pas la meilleure façon de se faire des amis, surtout quand on a des origines ». La sienne est heureusement indéterminée. Elle a un gimmick : « Pitié pour moi jamais ». Elle écoute Dirty Diana, de Michael Jackson, une autre héroïne à l’origine sexuelle et raciale mystérieuse. Elle porte sa chair comme un drapeau, dans les bars et dans le métro, car « on n’est jamais grosse sans être un peu héroïne ». C’est le « fait méconnu numéro un » dont elle informe sa « chère opinion mondiale ». Il y en aura dix, certains valent d’être médités. Voici le sixième : « Les gens font l’amour tout seuls ». C’est une excisée qui parle. Pensez-y, vous ne le regretterez pas. Ce que les gens font avec d’autres, c’est la morale et la guerre. Un jour, Charonne jouira. Plus elle aime cet homme, le pédé Arcady, tantôt voile tantôt vapeur, ou une femme, la princesse Diana, animatrice télé-animalière qui se fait sauter dans les boîtes de nuit, moins elle aime les animaux. On la comprend d’autant mieux qu’elle finit par travailler dans une animalerie, où elle remarque qu’il n’y a que les adolescents chevelus pour acheter des mygales. Ce qui rappelle qu’Emmanuelle Bayamack-Tam, il y a quelques années, confiait à ce journal qu’elle aurait aimé être empaillée ; et que, dans l’un de ses cinq précédents romans, Hymen, il y avait une Sharon métisse, presque noire, énorme, que sa mère avait voulu étouffer et qui tombait amoureuse d’un monsieur Chienne.

Dans les livres d’Emmanuelle Bayamack-Tam, le corps est toujours à sa place : il bouge, il souffre, il est travaillé, il se transforme, il change de sexe et de formes, franchissant les limites et ruant dans les brancards. La morale n’y fait jamais de vieux os. Ce qui débloque, c’est la conscience. On la soumet, la pauvre. Elle avance en bavant ses préjugés sous la coquille jusqu’à la feuille de laitue. L’imagination de l’auteur piétine la salade et le reste. Le corps vit ses métamorphoses, ses malaises, et le lecteur le suit en riant, plein de joie, sur un chemin pavé de tout sauf de bonnes intentions, puisque ce sont les seules qui ne bougent pas. Le « fait méconnu numéro deux », selon Charonne, est que « le passage à l’air libre ne garantit pas la respiration ». La lecture de cette sotie au ton tenu de bout en bout, si : elle chasse au gant de crin les particules morales qui, telles des poussières de charbon, asphyxient chaque jour un peu plus le citoyen-mineur.
Monstres.

Son exergue vient d’une lettre de Nerval à Alexandre Dumas, qui figure en préface des Filles du feu. Le premier ayant été interné, le second l’écrivit dans la presse, avec toute la ferveur de l’amitié et l’indélicatesse de l’impatience. Quand Nerval sortit d’asile, il lut comment son ami l’enterrait dans sa folie et en profita pour faire l’éloge de celle-ci : « Entouré de monstres contre lesquels je luttais obscurément, j’ai saisi le fil d’Ariane, et dès lors toutes mes visions sont devenues célestes ». Les chimères d’Emmanuelle Bayamack-Tam la portent vers ce qu’il est convenu d’appeler des monstres, et qu’il serait convenable, c’est-à-dire inconvenant, d’appeler tout simplement, et librement, des hommes.

Philippe Lançon, Libération, 4 septembre 2008

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Le Triomphe, P.O.L. 2005

Résumé

Artaud tenait le mariage pour une offense personnelle. Kafka est mort célibataire – mais ce n’est pas faute de s’être fiancé. Nijinski a épousé Dieu, devant témoins, le dix-neuf janvier mille neuf cent dix-neuf. À ce sujet comme à d’autres, ils auraient peut-être eu des choses à se dire.

Hymen, P.O.L. 2003

Résumé

Une femme poursuit un homme d’un amour passionné dont il ne veut pas. L’homme est fragile, sensible, un véritable innocent qui entrave sa jeunesse par timidité. La femme est abîmée, meurtrie, laide, une clocharde alcoolique. Elle aime cet homme d’un amour fou, littéralement, sur lequel elle laisse planer l’ombre d’un infanticide : à toucher de si près l’horreur il semble qu’il n’y ait plus de limite ni à l’amour ni à l’horreur. Jusqu’à ce qu’intervienne un étrange enquêteur héroïnomane et prosélyte n’ignorant rien du langage des fleurs, comme un héros de série qui tombe du ciel, sait tout et sait tout faire. Il parviendra parfaitement à dérégler ce qui doit l’être pour que du chaos et de la violence sortent beaucoup plus de vie, de l’amour, qu’il en soit fini avec les larmes et les tremblements, la génétique, la ressemblance, la transmission.

La presse

Une poésie aussi magique qu’inattendue, et autant dire génialement absurde, surgit ainsi au détour de scènes ou de descriptions violentes, grotesques et pathétiques, composant les plus beaux moments du récit ; ceux où la souffrance, l’enfance maltraitée, la déchéance se dessinent en creux.

Céline Geoffroy, Les Inrockuptibles, 7 janvier 2003

Le quatrième roman de Bayamack-Tam est aussi étrange que les précédents, d’une autre étrangeté, et la même pourtant. On y retrouve les voix parfaitement maîtrisées de personnes à qui tout échappe sauf, par miracle, cette langue écrite que l’auteur leur prête, on y retrouve l’obsession du vieillissement et de la mort, l’absence totale de jugement moral des dires et des agissements, un goût sans remords pour l’automutilation et les conduites vaguement suicidaires, une place légitime pour la méchanceté.

Mais, cette fois, l’affaire est amplifiée par la polyphonie de l’écriture : trois narrateurs se succèdent, alternativement, trois pour dire l’histoire de cinq personnages qui entrent en scène à leur tour, apportant chacun une nouvelle couche de réel nouée sur le corps du livre, un peu comme lorsqu’on joue, enfant, à superposer ses mains en paquet sur une table et que la main du dessus s’extirpe pour reprendre le dessus, s’accélérant jusqu’à l’adage : jeu de mains, jeu de vilains. […] Ici, trois flots, affluents d’un même livre, font de la laideur une beauté, de souffrances séparées une seule histoire et de quelques malheurs une drôlerie.

Jean-Baptiste Harang, Libération, 6 mars 2003

On croit entendre des voix qui prononcent des noms de fleurs. C’est magique. Pour son quatrième roman, Emmanuelle Bayamack-Tam a écrit un conte de fées. Avec des fées un peu mal fagotées, certes, et des princesses bien en chair, mais un véritable conte, un de ceux qui vous font sourire et rêver longtemps. […] Par un sortilège qui n’appartient qu’à elle, la jeune romancière a su faire de ses personnages misérables et disgraciés de véritables héros.

Héléna Villovitch, Elle, 27 janvier 2003

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Pauvres morts, P.O.L. 2000

Résumé

Quatre-vingt-trois ans, ce n’est pas une vie. C’est juste le temps que ça prend de vieillir et de connaître le sort immérité de toute chair, le pourrissement programmé, la violence médusante du dégoût. Et si, à quatre-vingt-trois ans on s’offre un dernier sursaut de sens, un dernier triomphe amoureux, il risque d’avoir la couleur de l’argent et tous les appâts du gain. Mais c’est toujours ça de pris, toujours ça que n’ont même plus les pauvres morts gisant entre les radicelles chlorotiques et les insectes nécrophages. Et il n’y a pas de mot de la fin, pas de sagesse acquise sur le tard.

La presse

Drôle de roman, le troisième d’Emmanuelle Bayamack-Tam, obsédé, fasciné par le vieillissement et la déliquescence du corps, mais qui à la fois s’en moque sur le mode du grotesque. Une catharsis, donc, avec ce qu’il faut d’humour noir. Délectable.

Politis, 4 mai 2000

Emmanuelle Bayamack-Tam n’y va pas de main morte. Elle écrit large et radieux pour cataloguer les phobies, les sarcasmes de cette Renée radieuse, gouailleuse, fielleuse et d’une grande virtuosité comique. Ce troisième roman est à mettre dans la lignée de Thomas Bernard et cet autre grand écrivain du monologue tonitruant, Dominique Rollin.

Le Point, le 18 février 2000

Tout ce qui brille, P.O.L. 1997

Résumé

Pour sauver les mauvaises âmes des filles de Fénix, il doit d’abord s’extraire des plis angulaires et cassés de sa vieille peau. Ensuite, il faut qu’il trouve le seul nom qui lui aille, le seul qui rende compte de son identité remarquable. On peut considérer tout ça comme une mission. A la fin, il lui reste le plus difficile : empêcher que s’écrive son histoire officielle.
Se retrouvent dans cette histoire qui n’a rien d’une histoire officielle, quelques-uns des thèmes qui nourrissaient Rai-de-cœur, comme l’exil, ou l’ambiguïté sexuelle, ou encore la grande ville (c’est d’ailleurs la même… sous d’autres cieux). Mais aussi de nouvelles préoccupations qui ont à voir avec l’identité, la filiation, la folie.

La presse

« Le court récit d’Emmanuelle Bayamack-Tam plonge le lecteur dans un univers qui tient à la fois du réalisme et de la folie. Le narrateur passe ses journées à couler du béton sur les chantiers et les soirées à faire la plonge dans un restaurant. Cette vie ne devient supportable que parce qu’il vient d’acheter une “parabole » qui lui permet de voir ses amies tous les soirs à la télé […]. “Ma vie, la vraie, c’est d’être assis dans le noir, avec des yeux de chasseur, presque de fossoyeur, à guetter le retour de ces créatures venues à moi par voie radiale comme des sorcières bien-aimées, venues se prendre et s’agiter sur mon écran tremblant. » […] Le récit se construit sur le paradoxe d’un homme nourri d’images télévisuelles mais qui simultanément dénonce le règne des apparences. Un homme qui renie son nom alors même qu’il cherche la transparence, un fou qui sait pourtant jeter un regard clairvoyant sur la société qui l’entoure. »

La Quinzaine Littéraire, octobre 1997.

Rai-de-coeur,P.O.L. 1996

Résumé

Au milieu des sables du bush, Kéziah règne en maître sur les moins que rien : Nello, le valet de cœur subjugué, et Siri, l’idiote à la beauté radieuse.
De l’autre côté du monde, une grande ville occidentale clignote de tous ses feux. Kéziah part donc en guerre contre sa misère native, contre le sort auquel on a pensé pour lui : il invente, pour s’arracher à son coin de terre sinistré, un moyen étrange et cruel.
C’est Nello qui raconte. C’est Nello qui se dresse au milieu des choses dites, semblable à elles et sans pouvoir sur elles. Mais l’histoire finit par tracer, cahotante, son propre sillage fumeux.
« Si la seule idée d’un Dieu ne me faisait pas rire, je rendrais bien ici quelques oracles, quelque parole inspirée, quelque évangile enluminé qui réconcilierait les autruches effarées, les sauterelles rongeuses, les guitaristes mystiques, les filles à la blondeur boréale, les mères oublieuses de leur première portée, les pères devenus prédicateurs de salon, tous les ergs et les regs du N’mab, et même le souvenir, toujours fou en moi, toujours miraculeux, du garçon qui a trahi son ami pour les lumières de la ville. »

La presse

[…] l’histoire de Daniel, un petit garçon né nulle part en Afrique australe, dans un pays aujourd’hui rayé de la carte. Une enfance en pays zoulou, dans un « rest-camp » au milieu du bush. Le garçon dit « je » et le trouble installé plus tard par le récit s’immisce dès les premières pages à lire ce texte accordé au masculin sous la plume d’un auteur au prénom de femme. Daniel joue à la poupée avec sa copine Siri, met ses robes jusqu’à ce premier plaisir, ce premier désir lorsqu’à travers le voile d’une robe relevée, il partage la bouche de Kéziah, le bel indigène de son âge. Raclée du père. On ne dira pas la suite […]. On dira seulement qu’Emmanuelle Bayamack-Tam a écrit un livre inattendu mais nécessaire puisqu’il porte à l’évidence un sentiment non répertorié à ce jour et pourtant palpable et partagé, entre la fièvre et l’abnégation et que l’on appelle d’un étrange terme d’architecture : le rai-de-cœur.

Libération, 21 mars 1996

N.B. Ces résumés sont extraits du site de l’éditeur P.O.L.

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