ZAD : vers une radicalisation des luttes environnementales ?

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - Modifié le 14/02/2017 par Michel W.

La justice administrative a validé en novembre 2016 les arrêtés autorisant la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Cette décision judiciaire ainsi que le résultat du référendum tenu à l’été 2016 ouvrent la voie au lancement des travaux et posent la question du devenir de la ZAD, en particulier dans un contexte électoral. L'occasion de revenir sur un phénomène répandu et complexe qui a suscité une riche production éditoriale témoignant de ces luttes environnementales et permettant d’interroger ses particularités et sa signification pour nos démocraties.

par Bstroot56 (CC-BY-SA)

Apparu en France au début des années 2010, le terme ZAD – acronyme de « zone à défendre » – a connu un tel essor que le terme zadiste a fini par faire son entrée dans le Petit Robert en 2015. Le mot ZAD est en effet un détournement ironique du terme « zone d’aménagement différé » qui est une procédure administrative utilisée par les collectivités pour préempter des terrains devant servir à des grands projets d’aménagement. Est ainsi devenu « zadiste » celui qui occupe une ZAD pour « s’opposer à un projet d’aménagement qui porterait préjudice à l’environnement ».

La ZAD a donc été consacrée à Notre-Dame-des-Landes, la plus emblématique et médiatisée de toutes, en particulier après l’échec de l’opération César en 2012 et les affrontements qui l’ont suivi. En réalité, ce projet d’aéroport, qui est envisagé depuis les années soixante sur cette commune à une trentaine de kilomètres de Nantes, a connu depuis ses origines de nombreuses oppositions. Le journaliste et fondateur de Reporterre Hervé Kempf y consacre un livre – « Notre-Dame-des-Landes » (Seuil) – qui raconte dans un style engagé les origines de cette ZAD et expose ses enjeux actuels.

Un phénomène disseminé

A côté du cas de Notre-Dame-des-Landes, il existe de nombreuses autres ZAD aux tailles et contextes très différents. La mort tragique du jeune Rémi Fraisse en 2014 avait attiré l’attention sur celle de Sivens à laquelle deux publications rendent hommage : « Sivens : un barrage contre la démocratie » (Les petits matin) du militant Ben Lefetey et préfacé par José Bové, et « Sivens, le barrage de trop » (Seuil) des journalistes Grégoire Souchay et Marc Laimé. Plus proche de Lyon, « Chambard dans les chambarans » (Le Monde à l’envers) d’Henri Mora – qui se présente comme un opposant de la première heure – se veut un plaidoyer contre le projet d’un complexe touristique à Roybon dans l’Isère qui porterait atteinte à la forêt des Chambarans.

Au total, on peut recenser une quinzaine de ZAD répertoriées sur la Carte des grands projets inutiles proposée par le site Rue89 en lien avec la revue Mouvements, carte qui se veut interactive et évolutive. On peut également retrouver une bonne partie des ZAD dans l’inventaire des « grands projets inutiles » que propose « Le petit livre noir des grands projets inutiles » (Le passager clandestin) du collectif militant Camille. La ZAD se caractériserait ainsi par une occupation durable prônant manifestations et désobéissance civile pour défendre un écosystème, une forêt ou encore une zone humide dans une localité.

De la contestation à la réalisation d’un projet politique

Dans « Zones à défendre : de Sivens à Notre-Dame-des-Landes » (Éd. de l’aube), le géopoliticien Philippe Subra propose une analyse originale mêlant géopolitique et aménagement du territoire pour montrer qu’au delà de simples enjeux locaux, les ZAD s’inscrivent dans une évolution plus large des mouvements de contestation altermondialistes. Pour l’auteur, les luttes ont besoin d’un territoire pour s’exprimer : les places et la rue pour les villes, les ZAD pour le milieu rural. Il est dès lors intéressant de dresser un parallèle entre les ZAD et les luttes politiques et sociales urbaines, notamment celles décrites dans les travaux du géographe David Harvey qui s’est intéressé aux mouvements d’occupation dans les villes dans « Villes rebelles : du droit à la ville à la révolution urbaine » (Buchet-Chastel). Les zadistes seraient donc des militants altermondialistes dont le combat local s’inscrirait dans une lutte plus globale.

Autre particularité : les ZAD,  si elles s’inscrivent dans la lignée des luttes environnementales comme celles du Larzac ou de Plogoff, s’en distinguent par le projet politique qu’elles portent en elles. Dans son livre « Résistance ! » (Seuil), le journaliste Antoine Peillon analyse le mouvement des ZAD comme une forme de résistance civique qui se cherche, et de nombreux récits montrent qu’au-delà d’une simple opposition à un projet local ou au capitalisme, il existe une volonté chez les zadistes d’expérimenter de nouvelles formes d’utopies.

C’est cette vitalité politique que dépeignent deux ouvrages servis par une très belle mise en page : « Constellations : trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle » et son pendant « Contrées : histoires croisées de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et de la lutte No TAV dans le Val Susa » (l’Eclat) du Collectif Mauvaise troupe (ce dernier titre a d’ailleurs été préfiguré par le petit livre « Défendre la ZAD » chez le même éditeur). Ces titres ont le mérite d’offrir des récits de l’intérieur, des récits de luttes qui insistent sur la grande diversité des profils des opposants même s’ils parlent tous au nom d’une même génération politique. Dans un registre plus intimiste, le réalisateur Vincent Lapize s’est aussi intéressé à ce que les zadistes tentent de construire à Notre-Dame-des-Landes en jetant un regard subjectif sur leur vécu dans son film «  Le Dernier continent » (voir la rencontre avec le réalisateur à la Bibliothèque municipale de Lyon).

La transformation du gentil militant en écoguerrier

Si l’apparition des ZAD constitue un tournant dans la lutte altermondialiste, elle illustre également pour certains une forme de radicalisation, à la fois dans les discours et les modes d’action, qui se traduirait par une tentation de la violence et des actes de désobéissance civile. C’est ce que note le politologue spécialiste des mouvements altermondialistes Eddy Fougier dans deux rapports très complets et publiés en ligne pour la Fondation pour l’innovation politique : « Les zadistes (1) : un nouvel anticapitalisme » et « Les zadistes (2) : la tentation de la violence ».

La ZAD soulève alors la question épineuse du rôle de la violence comme mode de contestation, notamment d’un point de vue sécuritaire. C’est ainsi l’angle adopté par le spécialiste des renseignements Eric Denécé et Jamil Abou Assi dans « Écoterrorisme : l’altermondialisme, écologie, animalisme : de la contestation à la violence » (Tallandier) où les auteurs s’intéressent au danger posé par les écoguerriers, ces groupes écologistes radicaux anglo-saxons capables de mener des actions violentes pour la cause environnementale et qualifiés de « terroristes verts ». Les ZAD seraient la version française de ces mouvements – dont on peut avoir un aperçu teinté de sensationnalisme dans le film « Les insurgés de la terre » du réalisateur Philippe Borrel – et annonceraient l’arrivée prochaine en France du « djihadisme vert ».

Cette approche criminologique de la contestation sociale et environnementale peut sembler caricaturale, mais a le mérite de poser la question du traitement médiatique de ces luttes et des enjeux auprès de l’opinion publique. Il s’agit là d’un enjeu vital pour les acteurs de ces mouvements qui doivent élaborer de véritables stratégies de communication. C’est ce que propose « Les nouvelles luttes sociales et environnementales » (Vuibert) de Thierry Libaert et Jean-Marie Pierlot, véritable boîte à outils du communicant écologiste pour gagner la bataille idéologique auprès de l’opinion. Et pour compléter sa formation de militant, notons « Earthforce : manuel de l’éco-guerrier » (Actes Sud) du fondateur de Greenpeace Paul Watson et préfacé par la romancière Alice Ferney qui nous livre toute la panoplie du révolutionnaire écologique pour sauver la planète.

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