Emotion, quand tu nous tiens !

- temps de lecture approximatif de 11 minutes 11 min - Modifié le 10/02/2017 par Département Civilisation

Les émotions se sont installées dans notre paysage contemporain, elles ont une place toujours plus grande dans nos sociétés, occupant l’intimité, s’étalant dans les médias, envahissant l’espace public, elles sont le pain quotidien du téléspectateur ou de l'utilisateur des réseaux sociaux.

Le Jeune Ramp et sa belle / Frantz Hals (détail)

Les émotions comptent comme une compétence précieuse dans les ressources humaines et le management ; elles nourrissent la rhétorique des hommes politiques et influencent le vote; elles bousculent les frontières de l’intime et du social; elles sont données à voir, à lire, à discuter dans un espace public saturé. A cette valorisation sociétale de l’émotion, fait écho sa valorisation historiographique inscrite dans le cadre plus global d’un intérêt croissant venant de divers horizons disciplinaires, comme en témoigne cette ambitieuse trilogie de Corbin, Vigarello et Courtine (Histoire des émotions) qui ont reconstitué leur trio (Histoire du corps, Histoire de la virilité)) pour s’atteler à cette l’histoire des émotions de l’antiquité à nos jours; elle fournit un excellent prétexte pour faire une petite mise au point historiographique.
Si aujourd’hui il est impossible de maintenir le cloisonnement entre l’affectif et le cognitif, le corps et l’âme, le sauvage et le civilisé, l’individu et la société, du plaidoyer de Lucien Febvre en faveur de l’élargissement du champ historique à l’histoire des émotions, telle qu’elle est perçue aujourd’hui, le chemin fut long et semé d’embûches.

Les précurseurs :

Les émotions ont une histoire. Ce constat, qui peut sembler d’évidence, est pourtant une conquête récente. Certes, il n’a pas fallu attendre la dernière décennie pour voir les historiens s’intéresser aux affects et à leurs manifestations sociales. Qu’il suffise ici d’évoquer la figure emblématique de Lucien Febvre, cofondateur des Annales (avec Marc Bloch)  dont le célèbre appel « la sensibilité dans l’histoire » apparaît aujourd’hui comme un texte fondateur pour nombre d’historiens de l’émotion :

« Nous n’avons pas d’histoire de la Mort. Nous n’avons pas d’histoire de la Pitié, ni non plus de la Cruauté. Nous n’avons pas d’histoire de la Joie […]Et tant qu’elles nous feront défaut, il n’y aura pas d’histoire possible ».

Mis à part Robert Mandrou, il n’y aura pas de répondant à cet appel ; le filon de l’histoire des mentalités collectives, impulsé par Marc Bloch, sera finalement suivi.

Grâce aux recherches des historiens de la « Nouvelle-Histoire« ,  qui prônent  le « déverrouillage  de la discipline, son vagabondage sur tous  les terrains »  faisant apparaître ainsi de nouveaux objets dans le champ épistémologique, et grâce au débat suscité par Michel Foucault à la sortie de son œuvre Surveiller et punir, où celui-ci s’interroge et analyse l’évolution de la douleur et du supplice vers une « douceur des peines », un terrain fertile au questionnement vers les sensibilités se présente.

On redécouvre à la même époque le sociologue Norbert Elias, longtemps méconnu, qui publia notamment Procès de la civilisation, où il affirme que l’histoire totale doit prendre en compte les structures pulsionnelles, l’orientation et la morphologie des émotions et des passions.

Pour autant, malgré ces précédents illustres et les études inspirées qui ont suivi, comme La peur en occident de Jean Delumeau, 1978 ou le travail d’un Philippe Ariès sur la mort, pour ne citer qu’eux…, l’histoire de l’affectivité ne s’est pas constituée, jusqu’à très récemment, en un champ historiographique autonome.

A partir des années 1980,  Alain Corbin, a ouvert une histoire culturelle des sensibilités, particulièrement féconde pour l’époque contemporaine. Il a souligné à la fois «l’historicité des manières de percevoir, de sentir et de ressentir et le poids des systèmes de représentation, des savoirs, des normes et des valeurs». Les émotions cependant se diluaient dans  «une histoire sans nom» recouvrant le champ des sensibilités voire des représentations.

Très dynamique, l’histoire culturelle a ses lieux institutionnels : l’EHESS, Paris VIII, son association, fondée en 1999, ADHC, Association pour le développement de l’histoire culturelle (site adhc,asso.fr), des revues spécifiques (Ecrire l’histoire, Sociétés et représentations…); ses historiens s’expriment abondamment dans les autres revues d’histoire et ont une forte visibilité médiatique; le champ des curiosités de cette histoire culturelle est quasi infini, c’est à l’historien de construire son objet.

Alain Corbin, dans les années 2000, déplorait  «la frilosité de l’histoire universitaire» face à ce champ historique » : «Reconnaissons-le, il existe entre l’histoire des émotions et les autres sphères plus traditionnelles du champ historique une dialectique qui ressortit au cru et au cuit, au mou et au dur. Malgré les appels précoces de Lucien Febvre et de quelques autres, malgré des études pionnières aussi fulgurantes que dépourvues de postérité, il n’est guère éloigné le temps où l’émotion ne relevait pour l’historien de profession que du registre de l’anecdotique ou d’un soubassement irrationnel des actions humaines, une sorte de causalité secondaire qu’il fallait s’empresser d’épaissir avec des mobiles plus sérieux et tangibles. Alors même que l’histoire culturelle et des représentations privilégie, en bonne héritière de Foucault, les discours, l’histoire de l’émotion apparaît comme une histoire des mentalités « relookée », à la fois molle et plutôt marginale, en tout cas contenue dans un état de minorité. Or le moment historique que nous vivons est celui de son émancipation»

Si la logique sémantique voudrait que l’histoire des émotions relève de l’histoire des sensibilités, il semble qu’elle se soit constituée en secteur historiographique autonome. Sous l’impulsion de chercheurs américains, comme William Reddy ou Barbara Rosenwein, l’histoire des émotions a démarré dans les années 80 après une longue période d’atonie. De nombreux réseaux de recherche se sont constitués aux États-Unis, puis en Allemagne, en Angleterre, en  Australie, donnant lieu à de nombreux colloques. La France n’est pas en reste.

Quelles peuvent être les raisons de cette « frilosité » ?

Aussi révolutionnaire que fut en son temps l’ouverture d’un Lucien Febvre ou d’un Robert Mandrou « la psychologie historique » véhiculait dans son origine même le dogme de l’irrationalité des émotions.(Introduction à la France moderne : essai de « psychologie historique », 1961).

Il faut dire aussi que le contexte n’était pas propice, du fait que cette histoire des sensibilités, avec à priori un aspect scientifique faible, ne correspondait pas à la discipline historique en pleine recherche de scientificité dans l’entre-deux-guerres. Il y a toujours ce vieux problème de la scientificité de l’histoire et les interrogations lancinantes sur l’objectivité et la scientificité de la discipline préoccupent toujours l’historien.

L’histoire des émotions repose sur les transformations que les sciences extérieures à l’histoire ont produites dans la connaissance des mécanismes émotionnels.

Des approches scientifiques variées, venues de la psychologie cognitive, des neurosciences ou de la philosophie de l’esprit ont mis en lumière le rôle des émotions dans les choix qui nous conduisent à agir. « Loin d’être des parasites de la rationalité, les émotions en sont les sentinelles » : elles nous renseignent sur ce qui est conforme à nos valeurs et aux attendus sociaux. Le dialogue entre disciplines est une condition première de l’histoire des émotions, telle qu’elle se pense aujourd’hui.

La terminologie nous le rappelle puisque le mot même d’émotion, (il apparaît au XVIe siècle) dans le sens commun que nous lui donnons, vient de de la psychologie et des sciences naturelles du XIXe siècle.

Aujourd’hui, l’histoire des émotions est reconnue institutionnellement, elle est un champ historiographique autonome, de plus en plus de projets académiques et de centre de recherches (comme le projet Emma), impulsé par le dynamisme des médiévistes- citons Damien Boquet et Piroska Nagy- voient le jour.

Le don des larmes au Moyen Age

Ce projet propose de nouvelles lectures du Moyen-Age; c’est un programme de recherches consacré à l’étude des émotions médiévales dans une perspective d’échanges avec les sciences humaines et sociales. Il s’agit de questionner la prétendue immaturité émotionnelle des sociétés médiévales, promptes aux débordements affectifs et aux effusions impulsives.

L’histoire des émotions, antique ou contemporaine, d’ici ou d’ailleurs, est toujours une « histoire au présent », qui prend racine dans la disposition des historiens à problématiser, à partir du présent, les sources du passé.

L’émotion et la vie affective constituent un sujet difficile pour l’enquête historique, parce que le phénomène à traiter est fugace; parce que les traces sont codées : les termes qui la disent ou la montrent ne renvoient pas aux même notions d’une culture à l’autre, d’une époque à l’autre. Plus que dans d’autres secteurs de l’historiographie, pour un objet aussi mouvant, l’anachronisme guette, puisque ce qui est mis aujourd’hui sous le terme d’émotion n’est pas la même chose que ce qu’y mettaient nos prédécesseurs. Ces derniers avaient d’ailleurs à leur disposition plusieurs vocables : le terme antique de passion longtemps hégémonique, mais aussi celui de sentiment, d’affect, d’inclinaison etc.

Qui plus est, l’historien ne peut échapper à un faisceau d’interrogations à propos de son implication affective face à son objet d’histoire. En acceptant l’idée de l’indissociabilité de la raison et du sentiment, l’historien est lui-même conduit à évaluer la part d’engagement affectif qui préside à son travail. L’historien doit aussi prendre en compte l’impact émotionnel de son écriture face à son objet d’histoire.

Emotions historiques, émotions historiennes :

 

Histoire des larmes, XVIIIe-XIXe siècle

Les éclats du rire, la culture des rieurs au XVIIIe

Les émotions dans l’histoire ancienne et moderne

Le partage social des émotions

La France des larmes, deuils politiques à l’âge romantique

Les émotions, la Révolution française et le présent

 

L’histoire culturelle des émotions a donc le vent en poupe comme en atteste cette ambitieuse  Histoire des émotions, largement médiatisée, sur laquelle il nous semble bon de revenir.

La présente entreprise constitue bien une première puisqu’elle déploie d’un coup la totalité du répertoire émotionnel. Pour mener à bien cette entreprise, le trio de concepteurs a sollicité plus de trente chercheurs français et étrangers, où chacun pourra picorer.

A rebours d’une vision physiologique ou anatomique, qui faisait dire en 1877 à Darwin que les émotions étaient « héréditaires ou innées », les historiens déploient  la palette de leurs expressions et de leurs significations à travers les cultures et les époques. Cette somptueuse synthèse  devra au bout du compte, après la parution du troisième tome, courir de l’antiquité à nos jours.

Qu’est-ce qu’une émotion ? Maurice Sartre, qui ouvre le premier volume avec le monde grec, en délimite le champ pour son domaine, mais sa définition a valeur générale. Il s’agit, écrit-il, « de toute forme exacerbée d’un sentiment, s’accompagnant de modifications physique visibles […] qui informent l’entourage du ressenti de cette émotion. Il s’agit à priori d’une sensation individuelle et spontanée, mais la même émotion ressentie en même temps par de nombreux individus peut provoquer des manifestations collectives qui en décuplent la portée ».

Voilà la thèse posée :

« L’émotion, dans ses variétés historiques, ses nuances, ses déclinaisons, reflète d’abord une culture et un temps. Elle répond à un contexte, épouse un profil de sensibilité, traduit une manière de vivre et d’exister, elle-même dépendante d’un milieu précis, singulier, orientant l’affect et ses intensités »

Elle est déclinée au travers d’approches (vingt-quatre pour le premier tome; seize pour le second) qui s’adressent à un large lectorat. Chaque étude s’ajuste bien à la précédente, et commence par une interrogation théorique, sur son objet, ce qui permet au lecteur d’assister à la construction même de cet objet.

Les approches savent aussi surprendre :

On y découvre combien la tristesse d’Achille à la mort de Patrocle, dont le récit d’Homère détaille les manifestations éruptives (cris, arrachement de cheveux, souillure dans la poussière…) tranche avec le deuil de la société bourgeoise du XIXe siècle, où la tristesse s’exprime dans une économie de geste, le silence et le calme apparent, le contrôle des émotions apparaissent d’ailleurs comme un attribut et une condition de pouvoir.

Sur un autre plan, Jean de Beuil fait de la guerre une « joyeuse chose » quand Gabriel Chevallier, poilu de 1914, la vit comme une insondable source de peur. On voit le rire avoir toute sa place, à côté des larmes, dans les réactions des auditeurs aux sermons faits en chaire au XVe siècle.

La révolution française est traversée par de grandes peurs, terreurs, brutalités et massacres, colère des paysans , du peuple et des patriotes mais les foules révolutionnaires sont aussi des « foules sentimentales », signale Guillaume Mazeau; (le mécanisme du  docteur Guillotin sera d’ailleurs vu comme un supplice humanisé, comparé aux pratiques de punitions publiques des régicides et autres sorcières, et son cortège de dépeçage, démembrements, pendaisons et bûchers…); la liesse et les enthousiasmes révolutionnaires donnent lieu à de bruyantes manifestations festives où on célèbre la liberté et la fraternité.

A côté de ces exaltations politiques, c’est aussi le moment où naît l’esprit romantique, incarné par un puissant mouvement artistique et littéraire (Goethe, Lamartine, Musset…)

Le milieu du XVIIIe  siècle (Tome 2) voit l’émergence de l’ âme sensible et une nouvelle grammaire des émotions. Les journaux intimes prolifèrent, une sensibilité accrue se manifeste face aux phénomènes naturels.

On suivra, sous la plume de Guillaume Cuchet, les métamorphoses divines à travers la rénovation de l’émotion religieuse au XIXe siècle. Dieu cesse d’être le terrifiant vecteur du châtiment, pour se transformer en « bon dieu » ; l’enfer « en crise » s’efface au profit du clément purgatoire. Marie connaît un regain de ferveur et une nouvelle virginité.

Le XIXe siècle sera en outre celui des grandes guerres coloniales, avec ses » paroxysmes guerriers », faits de brutalités, viols et cruautés dans un siècle qui célèbre le culte de la virilité (Hervé Mazurel.) C’est cependant dans ce contexte de passions extrêmes que naît l’esprit bourgeois, empreint de condescendance hautaine pour ceux qui ne savent pas se maîtrise : les femmes, les enfants, les ouvriers. Le XIXe est traversé par des logiques contraires, explique Agnès Walch qui détaille ce retournement de perspective.

La mélancolie  (étymologiquement bile noire) a un statut à part tant la permanence du terme a recouvert une multitude de sens. « Stimulante ou pathologique, douce ou amère…elle joue sur tout le clavier de nos affects, n’est pas moins individuelle que collective et nous lui devons pour une bonne part ce que nous appelons notre culture ». Pour les anciens, l’excès de ce « goudron visqueux » plonge le sujet dans la prostration ou la fureur. Le mélancolique est livide, terreux, il porte tous les stigmates des passions tristes. Le Moyen Age relie le mélancolique à Satan et le place dans sa cosmogonie du côté de la sombre Saturne. La Renaissance change la donne : l’humanisme naissant invite à l’introspection et à relire Aristote : pourquoi, s’interroge le philosophe, les êtres d’exception, poètes et hommes d’État, sont-ils manifestement mélancoliques? Ce bouleversement de l’approche de la mélancolie, toujours porteuse de tourments mais aussi de puissance créatrice, va connaître son âge d’or à partir des lumières, devenir, selon Kant, »un sentiment doux et noble », et le romantisme l’exaltera comme une « amère volupté ».

Impossible de dresser le catalogue exhaustif d’une entreprise aussi vaste, ou chacun puisera selon ses affinités.

Cette épaisseur rendue à nos émotions, cette histoire des profondeurs faite autant par les masses anonymes que par les « grands hommes » ne  peut que nous réjouir, c’est une véritable bouffée d’oxygène  en un temps ou le « capitalisme émotionnel » ne cesse de standardiser nos affects et leurs expressions.

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