ENSEMBLEALAMAISON

Anciens et modernes : ruptures et renaissances de la musique de jazz

- temps de lecture approximatif de 14 minutes 14 min - Modifié le 30/04/2020 par Cécile CXR

Parler du jazz aujourd'hui, c'est parler des jazz(s)... Voici un modeste survol d'un siècle de métamorphoses.

King Oliver and his Creole jazz Band
King Oliver and his Creole jazz Band King Oliver and his Creole jazz Band

Le jazz est aujourd’hui reconnu comme l’un des grands courants musicaux du XXe siècle, écouté partout dans le monde, transcendant les frontières culturelles et artistiques, la science de ses représentants successifs acceptée comme ce qu’elle fut dès 1900 : une véritable révolution musicale et identitaire. Cependant cette reconnaissant a pris du temps, et au-delà des questions d’un rejet initial évident (autant de la part des critiques « classiques » que d’une large partie du public), il est essentiel de saisir au mieux que les étapes de son évolution propre furent nombreuses et mouvementées.

Émergences et « âge d’or » de la musique de jazz

Les racines du jazz

La naissance du jazz, durant les dernières années du XIXe siècle, prend appui sur trois racines à la fois distinctes et provenant d’un même centre originel : la culture afro-américaine du sud des Etats-Unis. La première source est à rechercher du côté des “worksongs”, ces chants de travail scandés par les esclaves dès le XVIIe siècle dans les champs de coton ainsi que sur les grands chantiers comme celui de l’assèchement du delta du Mississippi. Ces chants de tradition africaine laissent peu à peu place à des rythmes et des mélodies nouvelles au fil des générations, ainsi qu’à des thèmes propres à la vie quotidienne sur le sol américain. Cette ébauche d’une culture inédite est alors vécu sans aucune volonté d’invention, mais n’en est pas moins une, même si dictée par la nécessité et la survie.

Puis une seconde source apparaît dans les premières années du XIXe siècle : sous le joug de la coercition, la grande campagne de conversion menée par les missionnaires évangélistes balaye les dernières traces des cultes africains et impose le Christianisme aux Afro-Américains. Dans les nouvelles “églises noires”, on chante néanmoins les Cantiques d’une façon toute singulière : utilisation du rythme syncopé, déplacement des accents et des effets de vibatro, arrangements des voix du chœur dans le but de produire une sonorité chaude… C’est la naissance des “negro spirituals”, ces derniers intégrant déjà des “rags” et des “stop times” que le jazz mettra au premier plan lors de son avènement.

Il faut enfin citer une troisième influence, véritable clé de voûte dans l’apparition du jazz : le blues. Ce chant populaire d’origine rurale, création des esclaves du Sud, s’inscrit comme pendant profane des “spirituals”, abordant plutôt les thèmes propres à la vie quotidienne : relations amoureuses, frustrations sociales, vie errante et cuites mémorables… En ce qui concerne le blues, l’intérêt est aussi technique car il offre un terreau au jazz, notamment à travers l’utilisation d’altérations mélodiques et harmoniques, qui seront plus tard nommées “blue notes”. Cette singulière équivoque modale, pure création des musiciens noirs, formera bientôt l’un des points essentiels d’une révolution musicale déjà en marche.

*

De la Nouvelle-Orléans à Harlem

Il faut voir dans l’émergence de la musique de jazz non pas une création spontanée mais plutôt une lente transition découlant naturellement de ses racines. Des spirituals, le jazz originel conserve le swing (pulsation vocale) tout en l’adaptant à la technique instrumentale. Du blues, il conserve l’esprit en tout en y ajoutant une dimension orchestrale dont l’adjonction de la trompette est l’un des points essentiels.

Dans ces premières années du XXe siècle, c’est avant tout dans la rue que le jazz s’épanoui : bals, enterrements, carnavals… La Nouvelle-Orléans voit  ainsi naître en son sein une musique atypique que l’on qualifie de « hot » : tempo régulier, accentuation des temps faibles, puissance émotionnelle liée à la façon de faire chanter les instruments comme la voix humaine, improvisation collective, importance de l’harmonie. Dès l’origine le jazz est une musique de danse, et il n’y a pas à attendre longtemps pour que les dancings se multiplient dans la ville.

Entre 1900 et 1910, c’est l’âge d’or du « New Orleans« , style s’organisant autour de petits orchestres dont les principaux représentants sont King Oliver, Kid Ory, Tommy Ladnier, Jimmie Noone, les frères Dodds, Jelly Roll Morton (révolutionnant le jeu de piano depuis les bordels de Storyville) et évidemment Louis Armstrong.

Dès la première moitié des années 1910, beaucoup de musiciens vont quitter la Louisiane pour trouver du travail dans le nord, et c’est à Chicago qu’ils vont atterrir, faisant de cette ville le nouveau centre de gravité du jazz. C’est à Chicago qu’il va se développer et atteindre une reconnaissance plus large, autant par la présence d’un nombre important de cabarets où jouer que par l’émulation qui va naître de la rencontre de jazzmen venus de tous les coins du pays. Le « style Chicago » est le rejeton naturel du jazz venu du sud à une exception près : le saxophone vient remplacer le trombone comme troisième instrument mélodique.

Une décennie passe ainsi avant une nouvelle ruée… cette fois vers la côte est. Aux environs de 1925, l’exode des musiciens de jazz les pousse vers New York, et plus précisément à Harlem. Durant les années 1920 et 1930, Harlem abrite une extraordinaire concentration de poètes, de romanciers et de musiciens noirs : nous sommes en pleine « Harlem Renaissance » et les plus grands jazzmen noirs y créent un microcosme qui sera à l’origine de la période la plus féconde de l’histoire du jazz « authentique ». Les grands orchestres se développent, les salles ne désemplissent jamais et les nuits sont brûlantes. Les géants se baladent tranquillement dans les rues et portent les noms de Duke Ellington, Count Basie, Fats Waller, Louis Armstrong (encore), Billie Holiday, Chick Webb ou encore James P. Johnson. Les heures glorieuses du swing et des chorus endiablés atteignent leur apogée (dont les concerts donnés au Savoy en sont la plus pure expression), tandis que l’heure approche où un soulèvement artistique inéluctable s’organise, de jeunes et créatifs musiciens comptant bien distribuer des cartes nouvelles.

Duke Ellington

Révolution(s) jazzistiques

La révolution « bop »

Quatre décennies sont passées depuis l’essor de la musique de jazz à La Nouvelle Orléans, et certains jazzmen commencent à s’interroger sur leur pratique. Quelques uns remettent en question les codes de leur discipline, réfléchissant notamment à des manières de la renouveler, de lui donner un coup de fouet. Le modèle traditionnel du grand orchestre s’est essoufflé et le monde a changé. Des idées différentes animent les jeunes musiciens qui ne se reconnaissent plus tout à fait dans le langage de leurs prédécesseurs, lieu commun de l’évolution de tous les courants artistiques depuis des siècles.

Au début des années 1940, l’étincelle jaillit depuis les désormais célèbres clubs de la 52e rue à New York, où un jeune saxophoniste alto du nom de Charlie Parker met le feu aux poudres. Tournant le dos à la tradition pure, il crée un jazz plus « complexe » basé sur l’idée d’une plus grande vélocité instrumentale, laquelle s’appui sur des effets mélodiques et harmoniques empruntés notamment à la musique classique et moderne européenne. Un élément en particulier justifie l’idée d’une rupture : l’abandon du « swing« . Cette nouvelle manière, rapidement nommée « bop », va à la fois ouvrir une infinité de perspectives aux jazzmens dits « modernes », et entraîner de même de violents débats entre fervents de l’orthodoxie et partisans de « l’évolution », les premiers accusant les seconds de trahison, ceux-là renvoyant leurs pairs à leur immobilisme.

A partir de 1945, force est de constater qu’un vent neuf et salvateur apporte en son sein une émulation forte de créateur et d’œuvres toujours plus impressionnantes et libres. Ce premier groupe de jeunes musiciens gravitant autour de Parker comprend entre autres Dizzy Gillespie, Kenny Clarke et Thelonious Monk, qui eux-mêmes continuent de mêler pendant un temps jazz « authentique » et bop. Néanmoins, en quelques mois, de nouveaux « bopers » imposent leurs styles et leurs innovations, et ainsi rompent totalement avec l’ancienne manière. Désormais, la section rythmique a abandonné sa pulsation régulière, elle n’est plus le cœur de l’orchestre mais joue sur des facteurs d’instabilité et de chocs nerveux, multiplie les breaks et les solos. Quant à la section mélodique du bop, elle rejette en grande partie l’idée traditionnelle de faire chanter l’instrument tel une voix simple et émouvante, et cherche plutôt l’expressivité, la vitesse, la dureté plutôt que le vibrato, la vélocité plutôt que le swing.

*

L’explosion des styles

Ici nous nous situons à un point crucial de l’histoire de la musique du XXe siècle, et pas seulement en ce qui concerne le jazz. En effet, l’apparition du bop va entraîner une révolution dans le monde du jazz, et cette révolution marquera un précédent qui se répétera presque étape par étape dans l’évolution des deux autres grands courants musicaux noirs qui suivront : le rock et le rap. Le modèle pourrait à peu près se résumer ainsi : émergence d’un genre musical nouveau, élaboration d’un corpuscule de codes et épanouissement d’un « âge d’or » suivit d’un essoufflement lié à l’épuisement des possibilités d’invention ; puis apparition d’une génération de musiciens qui brisent l’orthodoxie et ouvrent la porte à une nouvelle émulation, cette dernière provoquant un nouvel âge d’or au sein duquel une multitude de nouveaux genres naissent. Il faut également ajouter à ce modèle la question du développement commercial, constante absolue qui se retrouve elle aussi impliqué profondément dans cette évolution des courants musicaux du XXe siècle.

Au milieu des années 1940, les maisons d’éditions doivent abandonner cette imbécile classification des « race records », qui jusqu’ici rassemblaient les productions des musiciens noirs (peu importe la musique qu’ils créaient) afin de les isoler du reste de la musique distribuée aux Etats-Unis. Inutile d’y voir un excès de générosité de la part des labels, simplement une réalité économique : la volonté de vendre des disques à un public plus large, et en particulier du jazz aux auditeurs blancs. Ces nouvelles règles commerciales, synchrones de l’évolution stylistique du jazz vers le bop, font pénétrer l’économie brutale du merchandising dans le sanctuaire jazzistique, mais dans un même temps en permettent paradoxalement l’essor nouveau. En effet, les maisons de disques mettent de nouveaux moyens à disposition des jeunes musiciens de jazz, ce qui entraîne une accélération dans le processus créatif.

Dès 1949 apparaît un musicien qui déjà tourne le dos au bop pour créer un langage propre : Miles Davis. C’est la naissance de ce que l’on a étiqueté comme « cool », soit un jazz qui ne se préoccupe plus ni de la sonorité « hot » du swing, ni de la complexité et de la virtuosité du bop, mais qui se concentre sur un discours totalement dépouillé et bannissant tout effet instrumental expressif. Les émules seront nombreux dont beaucoup de musiciens blancs comme Bill Evans, Stan Getz, Gil Evans ou encore Lennie Tristano.

Miles Davis, Photo : Aaron Rapoport/Corbis

Puis en 1954, c’est le « hard bop » qui émerge, lui-même une réaction au « cool ». L’aspect dur et brutal du « hard bop » est à la fois un retour au bop et une évolution logique au « cool » dans la liberté du jeu (ainsi que dans les questions plus sociales de la reconnaissance des Afros-Américains et des origines africaines de cette musique). Les deux grands précurseurs du genre, Max Roach et Art Blakey, sont tous deux batteurs : cela explique en bonne partie la place prédominante du rythme dans le « hard ». Néanmoins, nombreux sont aussi les représentants « souffleurs » qui allaient marquer durablement l’histoire de cette musique : Clifford Brown, Sonny Rollins ou encore… de nouveau Miles Davis.

*

Citons enfin le dernier des grands courants issu du jazz (avant la grande explosion des fusions en tous genres des années 1960 et 1970) que l’on a retenu sous l’appellation « free ». Ici la libération est totale, nombre de musiciens transformant la frontière entre jazz et musique expérimentale d’avant-garde en papier à cigarette. Plus de tempo, plus aucun élément prévu à l’avance, l’improvisation pure, à outrance, plus de grille ni de référence à une quelconque logique harmonique. Le « free jazz » est une langue inédite et affranchie des idées de la musique occidentale, profondément intellectuelle et en même temps instinctive, le tout lié à l’idée de la libération sociale et culturelle des Afro-Américains. Les précurseurs et les grands représentants du « free » sont Ornette Coleman et Cecil Taylor (les créateurs du genre en 1959), Eric Dolphy, Albert Ayler, Archie Shepp, Anthony Braxton et bien évidemment John Coltrane (même si la musique de ce dernier dépassera largement les notions de « genres » et de « styles » et apparaîtra comme un monde à part, à l’image d’un Charles Mingus et surtout d’un Sun Ra).

En quelques disques :

King Oliver, Riverside Blues

Louis Armstrong, Louis and the Good Book

Jimmie Noone, Jimmie Noone and his Apex Club Orchestra

Lionel Hampton, Hamp !

Fats Waller, Rediscovered solos

Duke Ellington, Black, brown and beige

Coleman Hawkins, Body and Soul

Count Basie, Count Basie at Newport

Thelonious Monk, Brilliant Corners

Charlie Parker, One Night at Birdland

Dizzy Gillespie, Modern Jazz Sextet

John Coltrane, Africa/Brass

Miles Davis, Bitches Brew

Eric Dolphy, Out to Lunch !

Ornette Coleman, Tomorrow is the Question !

Charles Mingus, East Coasting

Jimmy Smith, The Sermon

Sun Ra, Lanquidity

Herbie Hancock, Sextant

Don Cherry, Eternal Now

Weather Report, Black Market

Kamasi Washington, The Epic

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *