CONCERT DES CONFINS

Johnny Cash à Folsom : le folk du bagne

- temps de lecture approximatif de 5 minutes 5 min - par GLITCH

Le live en prison est presque un genre en soi. De BB King à Frank Sinatra, des Sex Pistols à Fugazi, nombre d'artistes sont passés sur scène en prison. Mais peu ont sans doute autant communié avec ce public que Johnny Cash. Son concert à la prison de Folsom reste un monument de sincérité, plein de soufre et de tendresse. Une belle histoire, un aboutissement, un moment charnière pour le chanteur. Et un très grand album.

Folsom, à l’origine

Fin 1967, Johnny Cash est au creux de la vague. Addict à l’alcool et aux amphétamines, récemment divorcé, il sort d’une cure de désintoxication. Incapable de s’embarquer dans la réalisation d’un nouvel album studio, il choisit de se relancer par la case prison, un milieu cher à son coeur, et qu’il connaît pour y avoir déjà joué.
Sa maison de disques, Columbia, n’est pas franchement partante. A l’époque, les albums live restent une rareté dans les musiques populaires. Quelques disques phares sont bien déjà sortis (Live at Apollo, de James Brown, en 1963 ; Live at Regal, de BB King, en 1965). Pour autant le live reste une pratique cantonnée au jazz. Mais la détermination de Cash et l’enthousiasme de son producteur pour le projet auront raison des réticences de la maison mère.

 

 

Malgré sa vie tumultueuse, Bad boy Cash n’a jamais fait de prison. Mais il a déjà passé plusieurs nuits en cellule, flirté dangereusement avec la Justice. En 1953, le film Inside the walls of Folsom Prison l’a notablement marqué. Il en tire en 1956 son fameux titre Folsom Prison Blues, et son effrayante punchline : « I shot a man in Reno / Just to watch him die ». Cash l’écorché, le camé, le cabossé éprouve une empathie viscérale pour les détenus. Folsom, il connaît, il y a déjà joué. C’est donc dans cette vieille prison de Californie, ouverte en 1880, qu’il retourne à son public. Public captif à tous les sens du terme, et conquis d’avance.

 

Le concert

Contrairement à son habitude, Cash et son groupe répètent le show pendant 2 jours. Pour Cash, il ne s’agissait pas simplement de donner un temps de réconfort aux détenus, mais de communier avec le peuple des paumés et les culs-de-sac de la condition humaine. Une façon aussi d’exorciser ses propres démons, auprès de ceux qui les connaissent bien.

 

La setlist du concert n’est pas un simple best-of ou la promo d’un album en cours. De ballades en country-songs, Cash joue une sélection de titres souvent âpres et poignants choisis pour un public de détenus. « Prison songs », chansons de dèche, de dérive et de rédemption, dont le répertoire de Johnny Cash est riche…

Johnny Cash et son groupe, accompagnés de sa compagne June Carter et des frères Perkins donnent deux concerts le 13 janvier 1968. Dans le réfectoire de la prison, 1000 détenus écoutent, captivés par le charisme du chanteur, et surveillés de près par des gardes armés.

Johnny Cash sur scène à Folsom, 13 janvier 1968

Outre le fameux Folsom prison blues qui ouvre le concert, Cash aligne les titres qui parlent aux prisonniers. Lettre d’un détenu à perpétuité qui demande une photo de sa mère (Send a picture of mother), dernières paroles d’un condamné avant son exécution (25 minutes to go), confession d’un camé assassin (Cocaïne blues)..

A l’aise, dans son élément, Cash lance des blagues, fait le show, établit une réelle connivence avec le public. Il les prévient de ne pas gueuler des mots comme « hell » ou « shit », fait rire la foule, brandit un verre de l’eau trouble servie aux détenus. Il aurait même prévu d’exhiber un revolver sur scène, mais les surveillants avaient mis la main sur l’objet. Final inattendu, il joue la chanson Greystone Chapel composée par un détenu, Glen Shirley, et qu’un pasteur de prison lui avait fait écouter la veille. Cash introduit le morceau dans ces termes :

This next song was written by a man right here in Folsom prison
And last night was the first time I’ve ever sung this song
Anyways, this song was written by our friend Glen Shirley
Um, hope we do your song justice Glen, we’re going to do our best

A sa sortie de prison, Shirley intégrera le groupe de Cash, avant de replonger dans l’alcool, la drogue et la violence. Il se suicide en 1978.

Ecouter le concert At Folsom Prison :

 

De Folsom à la postérité

L’album At Folsom Prison sort en mai 1968. Il est porté par le single Folsom Prison blues, déjà édité en version studio en 1956. Mais un mois plus tard, l’assassinat de Robert Kennedy conduit les radios à suspendre la diffusion du titre, jusqu’à ce que Columbia en réédite une version expurgée.
L’album lui-même sort dans une version censurée et retravaillée. Les termes orduriers sont masqués du fameux « beep », et la production rajoute des cris de foule pour épaissir l’ambiance. Elle aurait notamment placé les hurlements de joie qu’on entend après les 2 vers sulfureux de Folsom Prison blues.. Puritains et putassiers, ou les glorieux paradoxes de l’industrie du disque…

L’album se vendra à 500 000 exemplaires en 6 mois, et il est toujours régulièrement réédité. Il figure dans la liste des 500 plus grands albums de tout les temps éditée par le magazine Rolling Stone. Consécration patrimoniale, l’album est sélectionné en 2003 par la Bibliothèque Nationale du Congrès pour figurer dans la première liste du  National Recording Registry, qui compte aujourd’hui 550 titres.

Paradoxe grinçant, il a donné à Cash une notoriété et une respectabilité qui l’ont propulsé dans les médias. Apothéose d’une histoire américaine, faite d’ascension et de chute, de déchéance et de rédemption, de sincérité artistique et d’opportunisme commercial.. le mythe Cash pouvait commencer. La chaîne nationale ABC lui offre alors une vitrine exceptionnelle, avec l’émission le TV Johnny Cash Show.

 

June Carter et Johnny Cash avec Gerald Ford

Pour autant Cash n’a jamais lâché le monde des prisons. Il se sentait réellement concerné par le mouvement d’appel à la réforme du système carcéral américain, véritable zone de non-droit. Il fera de nombreuses intervention publiques sur le sujet, auprès des présidents Ford, Nixon, Carter.. ou de la Commission d’enquête sénatoriale sur les prisons.

D’ailleurs, il remet le couvert en 1969 à la prison de Saint-Quentin. At St Quentin, autre concert, et public vraiment déchaîné cette fois, lorsque Cash balance “San Quentin, may you rot and burn in hell !”. Il déclarera ensuite avoir senti le public dans un tel état de réceptivité qu’il en aurait fallu très peu pour les pousser à l’insurrection et au saccage. Sacré Johnny… !

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