Girls Wanna Have Sound

A la rencontre d’Alice Deleporte

Responsable d’animation de réseau dans les musiques actuelles et représentante du réseau shesaid.so France.

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 12/11/2021 par Juliette A

Dans le cadre de l’événement "A corps et à cris" proposé par le réseau de la Bibliothèque municipale de Lyon nous avons souhaité mettre à l’honneur les actrices du milieu musical lyonnais, avec une publication régulière de portraits durant toute la période de l’événement. Cette série d’interviews espère concourir à la visibilité de leur parcours, de leurs réalisations et donne à voir la multiplicité des métiers qu’elles occupent. Les femmes sont là, et nous leur avons donné la parole, en les questionnant notamment sur leur place dans ce milieu. Cette série de portraits est non exhaustive, mais nous aurions souhaité pouvoir toutes les interviewer.

Crédits : Alice Deleporte

Alice Deleporte, responsable d’animation de réseau dans les musiques actuelles et représentante du réseau shesaid.so France

 

Quel est votre parcours ?  Pouvez-vous nous expliquer comment il vous a conduite jusqu’aux projets que vous avez aujourd’hui ? 

Je me suis formée aux métiers de la communication dès mes 18 ans, en 2006, par un DUT Info-Com à Lannion (Côtes-d’Armor), prolongé par une licence en communication culturelle, et un master de stratégie de développement culturel à l’université d’Avignon. J’ai toujours été spécifiquement intéressée et mobilisée sur l’adresse et la compréhension des publics, mais avec la recherche d’un sens dans les projets que je défends, en l’occurrence les projets culturels et la musique.

Dès le début de mes études (en somme le début de mon indépendance et vie d’adulte) j’ai toujours adjoint à mon parcours universitaire un engagement associatif et professionnel fort dans le milieu culturel : organisations de soirées festives ou événements, création et organisation de festivals, stages et expériences professionnelles auprès de théâtres, salles de concerts, compagnies…

La communication fait partie de mon socle de compétences,  mais la coordination et la stratégie de projet sont des facettes professionnelles que je revendique et qui m’ont permis d’être un véritable couteau suisse et d’être pertinente dans les projets que j’ai défendus. Et ce même, au- delà d’un statut de chargée de communication.

Je vis et travaille depuis 10 ans à Lyon à présent, ville que j’ai découverte par un passage chez Arty Farty pour le festival Nuits sonores. J’ai travaillé ensuite pendant 4 ans pour la Feppra (ancienne fédération des labels indépendants en Rhône-Alpes), contribué à sa fusion avec les autres réseaux musiques actuelles en région pour la création de Grand Bureau (réseau des professionnel-le-s musiques actuelles en Auvergne-Rhône-Alpes).

Je suis très fière d’avoir oeuvré pour ce réseau pendant de nombreuses années, même si j’ai souhaité tourner la page pour de nouvelles aventures fin 2020. Travailler pour un réseau professionnel exige la bonne compréhension et construction de ce qu’est un projet au service de l’intérêt général et de la musique.J’y ai acquis méthodologie et compétences pour identifier des besoins et enjeux au sein de l’industrie musicale et pour y répondre par des actions collectives. Même si une forme d’éloignement avec le monde des concerts et spectacles peut parfois être frustrant, animer un réseau de professionnel-le-s nécessite de faire preuve de bienveillance, discernement et humanité pour faire avancer les choses.

Je suis par ailleurs passionnée par la sociologie (j’ai adoré le cursus sociologique et la rédaction d’un mémoire dans ce champ pendant mon master), avide de pop-culture, et curieuse de pleins de sujets qui semblent parfois déconnectés ou opposés, mais qui assouvissent ma curiosité. Je pense que ces passions un poil délurées développent ma créativité et l’envie de faire différemment.

Quelles sont les figures féminines qui vous ont marquée ? Auxquelles vous avez pu vous identifier, ou qui ont compté dans votre construction personnelle ?

Si je me concentre sur ma construction en tant que femme féministe ce sont les femmes que j’ai pu lire, écouter, regarder…par le biais de mes passions culturelles, qui m’ont marquée. Un biais émotionnel, une expérience esthétique, une révélation…avant de m’intéresser au féminisme plus concrètement. Petite, je me rappelle mes fascinations pour des personnages féminins de littérature comme Fantômette, ou Claude du Club des Cinq, même Mélusine, ou tout plein de personnages de dessins animés et séries TV (Buffy !) dont j’admirais le courage, la détermination, l’intelligence. Pour la musique : Billie Holiday, Nina Simone, Ella Fitzgerald par exemple.

https://www.youtube.com/watch?v=yNc5AgHVSuM&ab_channel=ARTEConcert

Je suis émotionnellement chamboulée par cette (leur) musique et je me suis intéressée à leur histoire. Je pense que petit à petit, lire et observer des schémas récurrents de violences et injustices dans des parcours de vie m’ont amenée à structurer ma posture féministe. Des figures féminines et féministes pour moi c’est aussi celles qui sont derrière les premiers comptes sur les réseaux sociaux et sur la toile comme Paye ta Schneck sur le harcèlement de rue. Celles qui militent et font de la pédagogie pour une sexualité féministe, éclairée et libre. Celles qui écrivent sur le féminisme et le genre dans le cinéma et les séries (un domaine qui me passionne), comme Iris Brey. Celles qui s’emparent du sujet et écrivent dans la BD ou la littérature : Pénélope Bagieu, Virginie Despentes, Virginia Woolf… etc.

Mon féminisme s’est éveillé, construit, instruit par ces femmes qui ont su se forger une place dans mes tripes et mon cerveau par le biais de mes passions. De là, il y a eu une ouverture extraordinaire sur des corpus à découvrir dans le domaine. Dans mon quotidien, professionnel ou non, les figures féminines sont mes amies qui ont pu m’accompagner, m’éclairer ou discuter de ces sujets avec moi. Dans l’industrie musicale je salue le travail et la voie ouverte par des femmes comme Emily Gonneau (initiatrice du hashtag Musictoo en 2019 et de Change de disque), celles qui osent témoigner des violences qu’elles subissent, celles qui créent des associations à des moments où personne ne les soutenait…Je réalise aujourd’hui à quel point des engagements et des rôles modèles dans différents aspects de notre vie quotidienne, y compris nos loisirs, sont essentiels et structurants.

Plus personnellement, ma mère, ma soeur sont des femmes fortes, résilientes et de caractère. Je pense hériter d’une partie de ce caractère, sous une forme différente peut-être. Mes amies proches ont aussi beaucoup compté, et comptent toujours, dans ma construction personnelle. J’ai la chance de les avoir comme modèle et soutien, elles m’ont encouragée dans la persévérance, la bienveillance et la curiosité.

Vous êtes aujourd’hui impliquée dans le réseau shesaid.so, pouvez-vous nous présenter ce collectif et ses objectifs ?

shesaid.so est une communauté internationale de femmes, minorités de genres et allié·e·s, professionnel·le·s de l’industrie musicale, réunie pour créer de l’entre-aide mais aussi produire collectivement un changement pour lutter contre les discriminations et violences sexistes et sexuelles qui existent et perdurent dans ce milieu. shesaid.so regroupe un très large panel de métiers au travers d’une communauté de plus de 12 000 membres dans 15 pays différents.

shesaid.so France

shesaid.so France, la branche dont je suis membre active, regroupe aujourd’hui plus de 4 000 membres sur un groupe facebook privé en non mixité qui est animé quotidiennement. C’est un véritable vivier de ressources, conseils, partage d’initiatives ou d’offres d’emplois. Chaque membre peut recevoir très rapidement de l’aide et des réponses à ses questions, c’est très efficace.

shesaid.so France s’investit également dans la programmation de conférences et panels, dans la construction de programmes de mentorat, la concertation avec d’autres organismes professionnels, publics ou militants, la coopération avec des acteurs, dont des poids lourds de l’industrie.

Le réseau s’appuie régulièrement sur les effets positifs de la non-mixité, qui a vocation à rester ponctuelle ou non systématisée, pour libérer la parole et les initiatives. C’est une vraie source d’émancipation et d’empouvoirement que de compter sur un nouveau réseau bienveillant et compréhensif.

shesaid.so France vient d’annoncer la création de Majeur·e·s, annuaire des professionnel-le-s femmes et minorités de genre de la musique, qui sera accessible et publié en Mars 2022. J’ai la grande fierté d’en être la co-cheffe de projet.

Majeur-e-s

Des études régulières montrent que les femmes sont bien moins programmées que les hommes, qu’elles soient artiste solo ou musiciennes dans des groupes (seulement 14% des artistes programmées en 2019). Quel regard portez-vous sur ces chiffres très faibles, et quels freins identifiez-vous dans la carrière des artistes femmes ?

C’est déjà une avancée positive que l’on puisse avoir des chiffres comme ceux-ci. Cela démontre qu’il existe un intérêt et un déploiement de moyens humains et financiers pour produire et publier ces chiffres et études. Ils sont le socle indispensable pour le déclenchement d’études plus avancées qui viendront expliquer les mécanismes à l’oeuvre.

Et puis, sans mesure, pas d’action pertinente possible. Il faut mesurer et étudier pour pouvoir agir.

Cependant, oui ils sont très faibles, et je pense que les écarts peuvent même se creuser encore plus dans certaines esthétiques.

Les freins sont multiples et avérés : de la construction des roles models, jusqu’à la scène, en passant par l’apprentissage, la formation et la professionnalisation, les femmes sont prises dans un système genré qui décrédibilise et casse leurs aspirations à devenir et rester musiciennes professionnelles. Faire carrière dans la musique c’est un parcours du combattant pour tout le monde, quand on est femme ou une minorité discriminée c’est encore pire. Le principe selon lequel le talent serait l’ultime facteur de réussite et de reconnaissance artistique est un mythe, sexiste quand il est revendiqué par les détracteurs du féminisme, aveugle des multiples biais qui agissent sur une société et ses codes comme la nôtre. Les études, les chiffres, les libérations de la parole et mobilisation militantes sont là pour nous le montrer. Pour qu’une égalité puisse avoir une chance de s’implanter il faut lutter contre : les agressions sexuelles, le harcèlement, les discriminations, l’absence de role modèles, les stéréotypes genrés et sexistes, la dévalorisation constante du travail et des compétences des femmes…la liste est longue, ça tombe bien les initiatives militantes le sont d’autant plus tous les jours.

Vous représentez aujourd’hui l’antenne lyonnaise de ce réseau : y a-t-il des spécificités liées à ce territoire ? Que souhaitez-vous mettre en place pour favoriser les liens entre les actrices du milieu musical lyonnais et concourir à leur visibilité ?

Quand on regarde la répartition des professionnel-le-s sur le territoire en France, Lyon fait partie des villes les plus denses et dynamiques. C’est une grande force, car cela rayonne. Il y a une grande richesse dans la possibilité de réunir et fédérer des profils variés et complémentaires, aux expériences toutes aussi différentes. Cela signifie que l’on peut beaucoup s’apporter.

Mon approche sera de remettre en route les dynamiques de rencontres et d’identification des paires, qui a été d’autant plus mise à mal avec la crise du Covid que nous traversons encore. À l’instar de mon expérience au sein des réseaux pro du territoire depuis 10 ans, je vais m’appuyer sur différents outils pour faire circuler les informations et initiatives à l’oeuvre sur le territoire, tout en favorisant les rencontres humaines qui permettront à chacune d’identifier de nouvelles personnes vers qui se tourner pour travailler ensemble ou s’entre-aider. Selon l’identification des besoins des membres et de nos moyens, shesaid.so France pourra proposer également des ateliers et mini-formation. Je suis encore aujourd’hui toujours étonnée de constater que des femmes pro-actives, compétentes et ouvertes aux coopérations, sur Lyon, ne se connaissent pas entre elles. Ça sera ma mission que de re-connecter ces points. C’est très excitant.

Le hashtag #musictoo est régulièrement à la Une ces derniers mois : la parole se libère pour dénoncer des situations de harcèlement sexuel très installées dans certains milieux. On espère qu’après l’écoute viendront des évolutions pérennes : quel est votre regard sur cette actualité ? Peut-on être optimiste pour le futur ?

Ce qui est positif c’est que le courage des victimes à parler et la couverture médiatique associée permet enfin de donner du poids à ces vécus, ces violences. Au-delà de #musictoo, une formidable communauté d’associations militantes grandit et se dote d’outils avec le soutien des pouvoirs publics et d’instances fortes de l’industrie musicale. Le chemin parcouru en quelques années est génial, mais insuffisant.

C’est aussi très sombre, quand on lève le voile, quand on regarde en arrière…plus l’on parle et l’on partage plus on découvre l’ampleur du système violent confortablement installé et aujourd’hui encore très solide. Je suis optimiste mais réaliste. Il ne s’agit pour l’instant qu’une entaille, qui s’infecte certes, mais il en faudra d’autres pour progresser. Toute avancée s’accompagne d’une cristallisation et radicalisation de certains comportements misogynes et oppressants. Le féminisme est un mouvement qui a pour enjeu de faire tomber la toute-puissance oppressive de ceux qui en ont les clés. Les lanceur-euses d’alertes, victimes et témoins, en font les frais via des attaques ciblées sur les réseaux sociaux, des menaces, et des campagnes de décrédibilisation qui trouvent encore beaucoup d’alliés. Les graines sont pour moi plantées, il faut maintenant persévérer et qu’un plus grand nombre rejoigne le mouvement. Le militantisme est épuisant et repose souvent sur l’implication des personnes qui subissent déjà beaucoup. Il n’est jamais trop tard pour agir, lire, s’intéresser, poser des questions.

Quels conseils donneriez-vous à une femme qui aimerait se lancer dans la musique ?

Se former, écouter, expérimenter, oser. Vous pouvez faire carrière dans n’importe quel corps de métier. Se rapprocher de réseaux professionnels et militants pour compléter sa connaissance du secteur et se trouver des allié-e-s. Tant que les systèmes violents seront en place (et malheureusement ça sera encore le cas un bout de temps), apprendre à identifier ce qui est normal et ce qui ne l’est pas dans le milieu du travail. Poser des questions, revendiquer fièrement des compétences et expertises. La musique est une industrie de réseau, on peut autant recevoir que donner. Voir ses paires comme des concurrent-e-s est un mécanisme destructeur pour la sororité qui ne profite qu’à celles et ceux qui sont déjà aux manettes. En cas de situation de violence physique ou mentale, vous êtes le seul élément qui compte et qu’il faut sauver. Parlez.

Pour finir sur une note plus optimiste : la musique regorge de personnes curieuses, passionnées, humaines, talentueuses, douées…si c’est aussi votre cas, ça serait dommage de ne pas rejoindre le club !

Cet article fait parti du dossier GIRLS WANNA HAVE SOUND !.

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