La démocratie menacée, florilège éditorial

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Les démocrates en lutte contre les populistes le livre à la main.

Paul Gasq, La République instruisant la Démocratie, 1901 (détail) -Tombe d
Paul Gasq, La République instruisant la Démocratie, 1901 (détail) -Tombe d'Eugène Spuller (1835-1896), Cimetière du Père Lachaise © photogr. Pierre-Yves Beaudouin - Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International

Une certaine inquiétude s’est emparée de la « planète démocrate » face à la montée des « populismes », en Europe et un peu partout dans le monde. L’« illibéralisme » revendiqué par Viktor Orbán et d’autres après lui semble avoir scellé une opposition irréductible entre les défenseurs de l’État de droit et les partisans de régimes autoritaires prêts à contrevenir aux principes des libertés démocratiques.

Nombre de spécialistes de science politique, chercheurs ou essayistes, ont donc pris la plume, qui pour examiner les « détricotages » de la démocratie, qui pour alerter sur le populisme, au pouvoir ou qui vient, et le danger qui court. Voici un florilège de cette efflorescence éditoriale.

Dans La mort des démocraties, Steven LEVITSKY et Daniel ZIBLATT  montrent que les démocraties peuvent mourir sous le coup des armes, mais que dans cette période de développement de la démocratie « illibérale », elles peuvent aussi être progressivement ruinées par la limitation des libertés publiques, les attaques contre la presse, le non respect des institutions, etc. Des autocrates peuvent avoir été légalement élus dans un cadre démocratique et tenter d’en saper progressivement les fondements. Les auteurs sont américains, ils sont inquiets pour la démocratie dans leur pays depuis que Trump est au pouvoir et ils s’intéressent dans leur livre à l’histoire et à l’actualité des États-Unis quant à la question démocratique, mais aussi à un certain nombre de dictatures, notamment en Amérique du Sud.

Giuliano da EMPOLI nous vient pour sa part de l’Italie (il est italo-suisse) et il décortique dans Les ingénieurs du chaos les processus à l’œuvre dans la déconstruction organisée de la démocratie – dans son pays et ailleurs dans le monde. Il évoque le « carnaval » politique installé par le populisme dans de nombreux de pays, notamment au moyen de « frasques » twittesques dont raffolent les politiques italiens ou encore Donald Trump et Jair Bolsonaro. Le titre du livre fait écho à Donald Cummings, directeur de campagne du Brexit, déclarant : « Si vous voulez faire des progrès en politique, n’employez pas des experts ou des communicants, utilisez plutôt des physiciens. » C’est grâce à une équipe de scientifiques que Cummings a réussi à cibler des millions de récepteurs de ses messages. Da Empoli poursuit dans l’introduction de son livre : « Mais si l’Italie fait fort comme d’habitude, le retour en force du Carnaval va bien au-delà de la péninsule. Un peu partout, en Europe comme ailleurs, la montée des populismes a pris la forme d’une danse effrénée qui renverse toutes les règles établies et les transforme en leur contraire. Les défauts des leaders populistes se transforment, aux yeux de leurs électeurs, en qualités. Leur inexpérience est la preuve qu’ils n’appartiennent pas au cercle corrompu des élites et leur incompétence est le gage de leur authenticité. Les tensions qu’ils produisent au niveau international sont l’illustration de leur indépendance, et les fake news qui jalonnent leur propagande, la marque de leur liberté d’esprit. »

Dans Imparfaites démocraties : frustrations populaires et vagues populistes, Yves MÉNY s’attache lui aussi à identifier tout ce qui déstabilise la démocratie dans de nombreux pays : la remise en cause de la représentation politique traditionnelle, les puissances de la finance prenant la place du politique, parfois avec son accord et au détriment des couches populaires, le mépris pour le libéralisme et les libertés politiques qui vont avec par un peuple économiquement délaissé, la technocratie à double tranchant selon qu’elle vous profite ou non, etc. Professeur émérite des universités et ancien président de l’Institut universitaire européen de Florence, l’auteur croise dans cet ouvrage ses compétences en science politique et l’analyse des situations contemporaines, parfois mises en perspective historique.

Pour Ilvo DIAMANTI et Marc LAZAR, « Les partis populistes ne peuvent pas être uniquement interprétés comme une menace pour la démocratie libérale et représentative, ou à l’inverse, comme porteurs d’un espoir d’une profonde rénovation de celle-ci. Ils ne sont pas un problème mais le symptôme d’un problème démocratique. » C’est ce qu’écrivent les deux auteurs dans Peuplecratie : la métamorphose de nos démocraties, un essai dans lequel ils passent en revue les divers aspects du populisme en Italie et en France et les terrains sur lesquels il a prospéré, scrutant ses origines dans les dernières décennies. L’édition française du livre a fait l’objet d’une mise à jour de l’édition italienne parue en 2018, au vu des développements de l’actualité, mais aussi par suite des nombreux débats que la première édition a suscités en Italie (certains contenus corrigés).

Le peuple contre la démocratie de Yascha MOUNK montre les impasses de la démocratie quand elle ne prend pas assez en compte les revendications populaires et se laisse « doubler » par les populismes. La « tyrannie » de la majorité menace aujourd’hui les démocraties à l’occidentale car les leaders populistes se servent de la démocratie pour parvenir au pouvoir – comme Hitler déjà dans les années trente. Une fois au pouvoir, ils mettent en œuvre des programmes politiques censés réaliser la volonté du peuple, mais liberticides en matière de droits de l’homme et de libertés fondamentales : libertés individuelles, politiques, des minorités et d’expression, séparation des pouvoirs et indépendance des juges. Pour se prémunir contre de tels régimes « illibéraux », les forces politiques traditionnelles doivent prendre au sérieux les insécurités économique et identitaire qui constituent, on le sait, les piliers des revendications dites justement « identitaires ». Il pense aux politiques que l’on pourrait mettre en œuvre pour soulager le « peuple » de ses difficultés, à commencer par le logement, par exemple, et pour en quelque sorte le détourner de ses « fausses » revendications sur une quelconque pureté ethnique de la nation.

Pour la juriste Monique CHEMILLIER-GENDREAU, la démocratie s’est en quelque sorte vidée de son sens et a laissé le champ à des pouvoirs populistes qui n’hésitent pas à se montrer favorables à l’armement des citoyens. Qu’a-t-il donc manqué à la démocratie telle qu’elle a été théorisée et mise en pratique jusqu’ici, pour que les peuples s’en détournent et remettent leurs destins à des dictateurs ou des aventuriers ? Mobilisant entre autres La Boétie, elle nous rappelle dans Régression de la démocratie et déchaînement de la violence que le seul titulaire du pouvoir est le peuple dans sa diversité. Mais toute perspective seulement nationale est insuffisante. Considérant que les institutions internationales imaginées au sortir de la Seconde guerre mondiale n’ont réussi à garantir aux peuples ni la sécurité collective, ni la justice sociale, ni la sauvegarde de leur environnement, Chemillier-Gendreau réfléchit à une nouvelle architecture mondiale à même de reprendre l’idée de paix, non pas comme la seule absence de guerre, mais comme la recherche d’une société juste et bonne.

Laurent COHEN-TANUGI conclut ainsi son introduction à Résistances, la démocratie à l’épreuve : « Pour la première fois, à la différence des grands affrontements militaires et idéologiques du siècle dernier, l’Occident démocratique est historiquement sur le déclin face aux nouvelles puissances émergentes et au retour des empires autoritaires, et son modèle est attaqué de l’intérieur. Lucidité, résistance et contre-offensive face à cette nouvelle menace doivent impérativement accompagner la nécessaire réflexion sur les carences intrinsèques de nos irremplaçables démocraties. » La réflexion de l’auteur s’ouvre sur l’année 2017 qui a vu, après le vote du Brexit en 2016, l’élection de Donald Trump et celle d’Emmanuel Macron, amenant, chacune dans leur genre, des bouleversements sans précédent de l’ordre politique. L’analyse de ces évènements « inédits » dans des régimes démocratiques est le fil conducteur du livre et débouche sur la question de savoir comment le régime démocratique peut générer le populisme et ses risques d’autoritarisme.

Les origines du populisme, c’est aussi la question examinée à quatre mains par Yann ALGAN, Elisabeth BEASLEY, Daniel COHEN et Martial FOUCAULT. Le développement du populisme en France y est étudié à la lumière de statistiques (élections, sondages, Cevipof, etc.) et de comparatifs chiffrés sur qui fait, vote quoi, pense quoi en France en fonction de sa classe sociale et de son niveau de vie. Le livre est foisonnant d’angles de vue (économique, politique, culturel), comparant par exemple les votes pour Georges Marchais (PCF) dans les années 1980 à ceux pour Marine Le Pen en 2017. Un chapitre est consacré au populisme en Europe de l’Ouest et aux États-Unis et un autre aux Gilets jaunes (Qui sont les gilets jaunes ?). En fin d’ouvrage, une trentaine de pages d’annexes rend compte des sondages in extenso ou encore liste tous les partis politiques des pays ouest-européens.

Ece TEMELKURAN va plus loin dans Comment conduire un pays à sa perte : du populisme à la dictature. L’auteure qui est turque cherche à montrer quelles voies emprunte le populisme, dans son pays comme dans d’autres, notamment aux États-Unis, pour se transformer en régime cadenassé, tenant les consciences à sa botte. Le livre fourmille d’exemples vécus par l’auteure elle-même qui, passant d’un pays à l’autre, propose une sorte de « vision » de l’enfer qui nous attend… car la thèse de Temelkuran, qu’elle n’est pas seule à défendre, c’est que le mal se répand partout sur la planète et qu’il n’épargnera pas l’Europe.

L’âge de la régression : pourquoi nous vivons un tournant historique, dirigé par Heinrich GEISELBERGER, donne la parole à une quinzaine d’intellectuels et de chercheurs, européens pour la plupart, mais aussi indiens, marocain et américain, au sujet du virage pris par la politique depuis la « crise migratoire » amorcée en 2015 : l’État de droit n’est plus en mesure de gérer la sécurité que réclament les citoyens et les dérives autoritaires et liberticides prennent ici ou là le pas sur les libertés arrachées de haute lutte depuis un demi-siècle. « Tout se passe, écrit Geiselberger, comme si nous assistions à un grand retour en arrière. Comme si la peur et la violence l’emportaient sur les espoirs d’ouverture nourris ces trois dernières décennies ». Ce livre a paru simultanément en treize langues en 2017.

Citons pour finir deux panoramas, planétaire et européen, du nationalisme publiés récemment par les éditions Demopolis. Le premier, dirigé par Olivier DA LAGE, rédacteur en chef à RFI (Radio France Internationale) et enseignant à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), porte sur L’Essor des nationalismes religieux. Le second, dirigé par Dominique Vidal, ancien rédacteur en chef au Monde diplomatique et codirecteur (avec Bertrand Badie) de l’édition annuelle de L’État du monde, s’intéresse aux Nationalistes à l’assaut de l’Europe.

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