Nicolas Bouvier, l’iconographe

- temps de lecture approximatif de 8 minutes 8 min - Modifié le 14/04/2020 par Pseudo

L’œil du voyageur, l’œil de l’écrivain et celui du « chercheur d’images » : le regard de Nicolas Bouvier est un kaléidoscope sur le monde.

Nicolas Bouvier
Nicolas Bouvier

On connaît principalement Nicolas Bouvier (1929-1998), grand écrivain voyageur suisse, pour être l’auteur de récits de voyages majeurs tels que Le Poisson-Scorpion (1981), Chronique japonaise (1975) et plus particulièrement son chef-d’œuvre, L’usage du monde, paru en 1963 chez Droz et devenu en quelques décennies un classique de la littérature du voyage.

   

 

Il est pourtant moins connu pour la profession qu’il embrassa à l’aube des années 1960 afin gagner sa vie en parallèle de son travail d’écrivain : celle d’iconographe.

Si l’écrivain aurait souhaité que cette profession « alimentaire » demeure ponctuelle, elle l’accaparera pourtant de façon constante jusqu’à sa mort en 1998.

L’historien de la photographie Olivier Lugon met en lumière cette facette rare de Nicolas Bouvier dans l’ouvrage Nicolas Bouvier iconographe, paru en janvier 2020.

Son livre, coédité par Infolio et la Bibliothèque de Genève, est riche de centaines d’images provenant des archives privées de l’écrivain. Celles-ci furent acquises par la Bibliothèque de Genève à sa mort pour être conservées au sein de son Centre d’iconographie.

 

À la toute fin des années 1950, Nicolas Bouvier a tout juste une trentaine d’années et il a déjà accompli le grand périple qui le mena de la Yougoslavie au Japon et qui fera l’essence de L’usage du monde.

À son retour, le temps du voyage – soumis aux impératifs financiers – est mis entre parenthèses. Nicolas Bouvier investit alors cette nouvelle profession de « chasseur d’images ».

Il est fort de ses talents de photographe et de son sens de l’observation, deux qualités qu’il a cultivées et affinées au cours de ses récentes errances. Le livre posthume L’oeil du voyageur rassemblant les photographies prises par Bouvier à Ceylan en est un bon témoignage.

 

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le métier naissant d’iconographe suit logiquement l’essor de l’édition illustrée et de la vulgarisation scientifique. Ce contexte l’amène à travailler pour l’Organisation Mondiale de la Santé, l’Unesco ainsi qu’un grand nombre de maisons d’éditions publiant des encyclopédies, essais et méthodes.

Il a pour mission de dénicher puis photographier les images qui serviront d’illustrations aux propos et contenus scientifiques des livres.

Il effectue sa première commande d’iconographe pour une collection encyclopédique, La science illustrée (publiée aux éditions suisses Rencontre). Un nouveau volume de la collection parait chaque mois. Ce rythme de publication imposera à Nicolas Bouvier un travail intense et efficace pour nourrir la publication d’un grand nombre d’images.

Un baptême du feu qui inaugurera une longue carrière.

« Les livres que nous faisions étaient superbes. Par ce travail, j’ai acquis une culture de l’image supérieure à celle que j’aurais reçu si j’avais fait de l’Histoire de l’art. Jamais je n’ai aussi mal vécu et jamais je n’ai aussi bien regardé » (Olivier Lugon cite Nicolas Bouvier dans la conférence Bouvier iconographe du 4  octobre 2018 à la bibliothèque de Genève).

L’ensemble de 40000 documents – tirages photographiques, diapositives, planches contact – qui constituent ses archives d’iconographe, témoigne d’un travail prolifique sur plus de trois décennies.

Capture d’écran de l’émission « Chez Nicolas Bouvier » de Philippe Grand dans l’émission Voix au chapitre (Télévision Suisse romande), le 22 septembre 1975

Au gré des commandes publiques et privées, il sert des sujets aussi variés que l’ophtalmologie, l’électricité ou encore l’espionnage, avec un souci permanent d’originalité et de rareté dans le choix du matériau iconographique.

Nicolas Bouvier, « Casque d’une armure de tournoi autrichienne d’époque dite Maximilienne », Épreuve argentique n. et bl. sur papier, ca. 1970 – Archives Nicolas Bouvier, Bibliothèque de Genève / Bibliothèque numérique de Genève

Nicolas Bouvier, « Formation de la phalange macédonienne (gravure du XVIIe siècle, auteur non identifié », entre 1960-1990. Épreuve argentique n. et bl. sur papier, dim. environ 24.0 x 18.0 cm – Archives Nicolas Bouvier, Bibliothèque de Genève / Bibliothèque numérique de Genève

Il convient pragmatiquement de replacer ce métier dans le contexte documentaire de l’époque, loin de la sérendipité que nous offre aujourd’hui internet.

L’image sert déjà depuis longtemps les ouvrages de vulgarisation et l’illustration scientifique a connu de belles heures. Cependant, à trois décennies de la généralisation d’Internet et plus loin encore des bibliothèques numérisées et autres banques d’images, les images ne sont pas, ou peu, référencées.

Des trésors d’iconographie sommeillent encore profondément dans les fonds patrimoniaux des institutions culturelles.

En d’autres termes, l’image rare se mérite.

La quête d’images de Nicolas Bouvier est donc exploratoire. Elle s’apparente au travail de l‘historien. Une gageure qui le fait arpenter de longues heures les bibliothèques publiques, les musées, archives et rencontrer de nombreux collectionneurs privés.

Il explique sa démarche d’iconographe à Lisa Garnier, journaliste de la Radio Télévision Suisse dans l’émission Voix au Chapitre du 22 septembre 1975, intitulée 3 jours avec Nicolas Bouvier.

Nicolas Bouvier, « Tortue, gravure extraite d’une source non identifiée (probablement XIXe siècle) », entre 1960-1990. Épreuve argentique n. et bl. sur papier, dim. environ 24 x 18 cm – Archives Nicolas Bouvier, Bibliothèque de Genève / Bibliothèque numérique de Genève

Il collecte, compulse, dépiaute les fonds et collections en s’armant de logique, de patience et d’instinct. Une recherche laborieuse mais néanmoins passionnée.

Harnaché de « soixante kilos de matériel », il sillonne les bibliothèques d’Europe et photographie une immense quantité de dessins, photographies, estampes issues de l’imagerie populaire comme scientifique.

Capture d’écran de l’émission « Chez Nicolas Bouvier » de Philippe Grand dans l’émission Voix au chapitre (Télévision Suisse romande), le 22 septembre 1975

 

La démarche de reproduction photographique qui suit la trouvaille en elle-même, Nicolas Bouvier la réalise avec soin et technicité. Pour Olivier Lugon, ce geste de photographier « dépasse largement la simple duplication », il est mûrement travaillé pour donner à l’image originelle tout son potentiel.

 

Nicolas Bouvier, « Argentine, Buenos Aires: officiers supérieurs à l’école de guerre et au Campo di Mayo », Date: 1927, épreuve argentique n. et bl. sur papier – Archives Nicolas Bouvier, Bibliothèque de Genève / Bibliothèque numérique de Genève

« J’ai voyagé comme un escargot, j’ai écrit comme un escargot (…) » (dans l’émission : Nicolas Bouvier, écrivain voyageur, Propos recueillis par Bertil Galland, réalisé le 05/03/1996 à Carouge (GE), Films Plans Fixes)

Nicolas Bouvier est un écrivain lent et méticuleux. Il accouche de ses textes dans un temps long – plusieurs années voire décennies – les décantant longuement, car :

« L’écriture est un combat permanent contre sa propre niaiserie (…)»

Sa tâche d’iconographe est, elle, soumise à des délais plus stricts qui l’obligent à l’efficacité. Il la gratifie néanmoins de la même acuité que sa vocation d’écrivain. La recherche illustratrice doit mener à la trouvaille de l’image rare, belle et juste. Des images qui se trouvent parfois révélées au jour pour la première fois par ses soins.

Affectionnant les anachronismes, il aime à utiliser une iconographie issue du patrimoine ancien pour illustrer des sujets contemporains, procédé encore largement employé aujourd’hui.

Capture d’écran de l’émission « Chez Nicolas Bouvier » de Philippe Grand dans l’émission Voix au chapitre (Télévision Suisse romande), le 22 septembre 1975

Bien que laborieux et chronophage pour son activité d’écrivain, il témoigna dans de nombreux reportages de l’importance que revêtit avec le temps ce métier fait de découvertes et d’émotions.

Olivier Lugon cite Nicolas Bouvier racontant sa rencontre avec une Vénus écorchée, dans une Anatomie de 1545 d’Estienne de la Rivière :

« [elle] m’adressait un sourire luisant, j’étais son premier admirateur, quatre siècles après l’impression l’encre était encore humide ».

Nicolas Bouvier, « Instruction pour l’usage de la fourchette à spaghetti, illustration extraite d’un petit guide destiné aux Japonais en voyage à l’étranger (années 1960-1970) », Date: avant 1967, dim. environ 24 x 18 cm, épreuve argentique n. et bl. sur papier – Archives Nicolas Bouvier, Bibliothèque de Genève / Bibliothèque numérique de Genève

 

Documentariste du monde qu’il sillonne et saisit dans ses livres ; documentaliste de ce même monde par l’image, Nicolas Bouvier s’est nourri toute sa vie par alternance de « l‘abstraction » de l’écriture et du « mouvement catalyseur » du voyage.

Il se raconte dans cette excellente interview de 50 minutes avec Bertil Galland « Nicolas Bouvier, écrivain voyageur » en mars 1996, réalisée 2 ans avant sa mort.

S’intéresser à cette facette de Nicolas Bouvier, concomitante à celle de l’écrivain, c’est découvrir la dualité, l’ambivalence de cet homme qui sut faire du monde un « bon usage » : l’observant et l’expérimentant toujours avec sobriété et passion.

 

Pour aller plus loin…

Partager cet article

Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *