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Le Temps en prison 2/2

Occuper le temps

- temps de lecture approximatif de 7 minutes 7 min - Modifié le 25/05/2020 par Karine

Les activités de la vie quotidienne carcérale occupent une partie du temps des personnes détenues. Mais suffisent-elles à combler le vide des jours qui passent semblables les uns aux autres ? A des fins de réinsertion, la loi impose aux personnes incarcérées d’exercer au moins une activité parmi celles proposées par l’administration pénitentiaire. Nous vous proposons un focus sur la place des activités sportives et culturelles en prison.

Image par ErikaWittlieb©Pixabay

Accès, place et rôle des activités en détention

La loi pénitentiaire de 2009 oblige les personnes condamnées à exercer au moins une activité en vue de leur réinsertion. Ce sont les Services pénitentiaires d’insertion et de probation qui sont chargés de programmer des activités socio-culturelles en milieu carcéral. « Le nombre d’heures d’activités proposées dans les établissements pénitentiaires s’est élevé en moyenne à 3h46, par personne détenue et par jour, fin 2017. » (source : Vie-publique.fr). Mais les obstacles à la mise en pratique de la loi sont nombreux. De manière générale, les locaux sont inadaptés, l’offre est insuffisante au regard des demandes et la contrainte sécuritaire impose ses limites. (source : Vie-publique.fr)

Les sociologues Yasmine Bouagga et Corinne Rostaing ont mené une enquête sur les activités en prison. Elles soulignent que l’accès aux activités est plus difficile pour les personnes incarcérées en maison d’arrêt car elles ne connaissent pas leur date de sortie ou sont condamnées à des peines courtes. En maison d’arrêt, c’est la logique sécuritaire qui prime au détriment des activités, d’autant que la surpopulation est problématique. Les manques de moyens, de personnel, de locaux aggravent la situation. Par ailleurs, la politique de la direction, l’environnement associatif ou encore la localisation péri urbaine de la prison impactent le développement des activités.  Le sexe, l’âge et les ressources personnels des détenus sont des facteurs discriminants.

Toutefois, proposer des activités en prison présente un enjeu important. A côté de l’objectif de réinsertion, les activités ont pour fonction de « maintenir le calme en maison d’arrêt » et de prévenir les suicides. Les sociologues constatent ainsi que « l’administration propose majoritairement de l’occupationnel » et que « des activités même éloignées de l’objectif de réinsertion apportent toujours quelque chose ». Le sport et les activités socio culturelles sont des « fenêtres sur l’extérieur » et placent la personne en dehors de sa position de détenue.

Enfin, les personnes détenues n’adhèrent pas toutes aux propositions d’activités de la même façon. Même si la préoccupation majoritaire est d’occuper le temps (en maison d’arrêt notamment), certains détenus refusent de se soumettre, désertent par lassitude ou n’ont pas l’énergie ou la santé pour participer alors que d’autres entreront dans un besoin de « s’occuper à tout prix ».

Pour compléter ces points de vue :

Accès aux activités en prison : le parcours d’obstacles. Par Delphine Payen-Fourment et Cécile Marcel.

 

Les activités sportives et culturelles proposées en prison

Pour remplir sa mission de réinsertion, l’administration pénitentiaire peut proposer plusieurs activités définies par le Code de procédure pénale : le travail, la formation professionnelle et l’enseignement, les activités éducatives, culturelles, socioculturelles, sportives et physiques. En principe, le sport et la lecture sont des activités toujours proposées en prison. Des partenariats permettent de développer d’autres activités culturelles.

Sport

Selon les règles pénitentiaires européennes, chaque personne détenue doit pouvoir pratiquer de l’exercice physique et accéder à des équipements appropriés (article 27.1 et suivants). Le droit à la pratique sportive en prison est inscrit dans la loi française. L’Observatoire international des prisons souligne que le sport « est l’activité la plus prisée par les détenus. La majorité d’entre eux ont accès aux installations sportives entre une à trois heures par semaine. ».

Image par Peggy und Marco Lachmann© Pixabay

L’administration pénitentiaire offre aux surveillants pénitentiaires le choix  d’une spécialisation professionnelle  de moniteur de sport. De nombreuses fédérations sportives ont signé des conventions avec l’administration pénitentiaire qui a édité, en 2013, un Guide des activités physiques et sportives en milieu carcéral. Ce livret à destination des professionnels et intervenants, informe sur les objectifs du sport en prison et les activités sportives par type d’établissement. A la maison d’arrêt de Villepinte, « le sport se décline sous trois formes » : autonome pendant la promenade ou en cellule, en sessions surveillées par le personnel pénitentiaire-moniteur, en activités encadrées par des professionnels extérieurs. Des Jeux pénitentiaires sont organisés régulièrement et réunissent des centaines de participants depuis 2014. Pour les pratiquants, le sport en prison est un moyen de mieux vivre sa détention.

Lecture

Tout comme le sport, la lecture fait l’objet d’une recommandation européenne (art. 28.5) reprise dans l’article D441-2 du Code de procédure pénale. Pour autant, les prisons ne possèdent pas toutes une bibliothèque et encore moins le budget et le personnel pour en assurer le bon fonctionnement. En 2014, le constat était sévère : locaux exigus, collections pauvres, accessibilité réduite à la bibliothèque… sans compter un taux d’illettrisme en prison supérieure à la moyenne nationale et la réticence des surveillants à laisser les détenus se regrouper.

La journaliste Cholé Leprince explique que les personnes détenues ont plusieurs moyens d’accéder au livre, soit par la bibliothèque de la prison, soit en les achetant avec leur argent personnel, soit en passant par leur famille. Mais les livres sont soumis à examen : « C’est le directeur d’établissement, localement, qui peut décider d’accepter ou de refuser certains titres. L’interdiction peut donc varier selon l’aire géographique, puisqu’elle est soumise à l’appréciation humaine […] »

Image par Luisella Planeta Leoni © Pixabay

Des associations se battent pour développer et faciliter la lecture en milieu carcéral. Lire c’est vivre œuvre pour la création et le fonctionnement de bibliothèques en prison, une programmation culturelle autour du livre et de la lecture et la formation des bibliothécaires détenus. Elle intervient à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis et au centre de semi-liberté de Corbeil-Essonnes. Lire pour en sortir propose un programme pour défendre la réinsertion par la lecture. Le travail mené avec les détenus peut conduire à des réductions de peines.

Les bibliothèques publiques s’engagent aussi pour que le livre et la lecture trouvent leur place dans les prisons.  Les bibliothècaires de la BM Lyon se rendent régulièrement dans la maison d’arrêt de Lyon-Corbas et y ont mené un atelier d’expression lors de l’évènement culturel Démocratie.

Des prix littéraires sont régulièrement remis par des jurys composés de personnes détenues. Citons le Prix Paris Diderot-Esprits libres, le prix Monte-Cristo ou encore la participation d’un groupe de détenus au Prix Goncourt des Lycéens en 2018.

Autres activités socio-culturelles

En dehors du sport et de la lecture, les collaborations sont nombreuses pour faire entrer la culture dans les prisons. Nous vous proposons un coup de projecteur sur quelques initiatives.

La maison d’arrêt de Nanterre organise des visites de musées et des ateliers de créations artistiques. Au centre pénitentiaire de Fresne, les détenus ont assisté à des concerts de musique classique. A Marseille, ils participent à des ateliers de créations audiovisuelles. Les femmes détenues à la prison de Fleury Mérogis assistent à des projections cinématographiques, celles des Baumettes font de la danse. A Laval, les détenus ont rencontré un dessinateur de presse. A Avignon-Le Pontet, ils font du théâtre, à Villepinte, de la photo. Plus inattendu, les détenus jardinent dans l’enceinte de la prison de Nantes ou s’occupent d’animaux à Strasbourg.

 

Les activités proposées aux personnes détenues ont non seulement pour objectif de travailler à leur réinsertion mais elles concourent également à lutter contre l’ennui en occupant le temps. En cette période de confinement que nous impose la crise sanitaire actuelle, les établissements pénitentiaires restreignent ou suppriment toutes les activités des détenus, qu’elles soient liées à la vie quotidienne ou à la venue d’intervenants extérieurs. Le confinement « rajoute de la prison à la prison » et intensifie les tensions.

 

Pour aller plus loin :

Le sport en prison : entre insertion et paix sociale. Jeux, enjeux et relations de pouvoirs à travers les pratiques corporelles de la jeunesse masculine incarcérée. Par Dominique Bodin, Luc Robène, Stéphane Héas et Gaëlle Sempé

De l’usage des bibliothèques en prison : entre contraintes sécuritaires et espace de sociabilité. Mémoire présenté par Sandrine Husson.

Lire en prison, une politique pénitentiaire (XIX-XXIe siècles). Par Jean-Lucien Sanchez

Enfermés entre quatre murs Les besoins de nature des détenus. Par Olivier Milhaud

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