Rock’n Rhône [2/4]

Une bataille pour les salles rock, 1976-1995.

- Modifié le 27/11/2018 par Philippe RASSAERT

De Louis Pradel à Michel Noir, retour sur deux décennies de luttes et de débats autour des salles rock de l'agglomération lyonnaise. Une mesure à quatre temps à suivre en 2018...

Concert de U2 à la Halle Tony-Garnier / M. Quinones, 11 mai 1992. BML, FIGRP05234.
Concert de U2 à la Halle Tony-Garnier / M. Quinones, 11 mai 1992. BML, FIGRP05234.

Sommaire : [1/4] – [2/4] – [3/4] – [4/4]


Au début des années 1980, si Lyon s’enlise sur le problème des salles rock, la situation n’est guère plus glorieuse dans l’Est lyonnais où l’aventure de la famille Lamour et du Palais d’hiver de l’ancien boulevard Pommerol, plus grande salle privée de spectacles rock et variétés de l’agglomération lyonnaise, s’achève en mai 1981 suite au décès de son dernier propriétaire. Les dettes accumulées nécessitent la création d’un syndic de liquidation qui se charge de louer quelques années encore cette salle de 2400 places, le temps pour lui de régler définitivement l’affaire familiale. Au début de l’année 1982, la société Scorpio Productions avec à sa tête l’organisateur de concerts Jean-Pierre Pommier en reprend la gérance sous la forme d’une SARL : « Le Nouveau Palais d’hiver ». Et ressuscite dans le même temps son annexe, le célèbre West Side club, pour en faire l’un des premiers lieux de l’agglomération.

Rénovation du Palais d’hiver, par G. Vermard, ca. novembre 1963. BML, P0702 B04 16 304.

Le West Side club connaît en effet sa première heure de gloire peu après l’incendie du Palais d’hiver le 8 octobre 1962. Construite sur les cendres d’un Lido, ancien temple lyonnais de la valse et du mambo, cette petite salle attenante au bâtiment principal hérite d’un nom et d’une décoration directement inspirés par le récent triomphe du film West Side Story (1961). Elle est inaugurée le 20 septembre 1963 avec la complicité de trois orchestres régionaux (les Gones Rock, les Lion’s et Bruno Yozelli) et la venue d’une jeune vedette de l’époque, Michel Paje, porté par le fulgurant succès de l’été 1963 : Nous, on est dans le vent (Vogue). Le West Side club n’est ni un cabaret, ni un dancing, mais un lieu de réunions où l’on peut écouter des disques inédits, confronter des opinions ou apprécier des orchestres régionaux. Annoncé sous la forme d’un « Club de jeunes », l’établissement est dessiné par Henri Rigal – à qui l’on doit notamment la décoration du Lido parisien – et confié à André Vylar, figure montante du monde du spectacle qui en assure aussi bien la direction que l’animation. Surtout, il est placé sous le patronage d’Europe no. 1, soutien publicitaire réel qui amène d’ailleurs la célèbre station de radio à y organiser le 6 octobre 1963, soit quelques jours après son ouverture et en pleine époque yéyé, le lancement en direct de sa nouvelle émission « Bon dimanche les copains », complément dominical à « Salut les copains » programmé en semaine.

Fronton du Palais d’Hiver, par Robert Deyrail, ca. 1988. BML, FIGRPT3009.

Ouvert tous les jours à 18 heures ainsi que les samedis et dimanches à partir de 15 heures, le nouvel établissement est exclusivement destiné aux jeunes de 16 à 21 ans et fonctionne sur le principe d’un club. Comme pour tous clubs, le West Side nécessite donc une carte de membre qui permet aux adhérents d’accéder non seulement à la salle, mais aussi de bénéficier des divers avantages offerts par l’établissement, comprenant au nombre de ses installations techniques un local de répétition et un studio d’enregistrement sur bandes et disques souples. Dès ses débuts, le West Side club se démarque en organisant un grand concours permanent de rock – formule totalement inédite à l’époque – qui voit défiler trois soirs par semaine toutes les jeunes formations orchestrales de la région. Au terme du concours, les finalistes s’affrontent dans la grande salle du Palais d’hiver et les meilleurs de ces groupes sont récompensés par des émissions radiophoniques, par des passages télévisés ou sont présentés aux grandes maisons de disques et aux éditeurs de musique. Des Gadgets de l’Insa aux Dakotas du quartier des Buers à Villeurbanne, jusqu’aux Gones Rock, futurs Gun’s Rock et anciens finalistes du Caveau de la Chanson, de nombreux groupes de rock lyonnais se prennent rapidement au jeu en profitant de cette scène aux dimensions modestes.

Le Palais d’Hiver avant fermeture. Sur la droite, l’entrée du West Side club, ca. déc. 1981. BML, FIGRPT3009.

Au début des années 1980, la situation du Palais d’hiver n’est guère brillante. Et le West Side club ne vit plus que sur son lustre passé, malgré l’arrivée en juin 1980 de l’association Rhinocerock qui se propose d’y faire découvrir chaque dimanche les dernières nouveautés musicales. Il faudra attendre la reprise de l’établissement par Jean-Pierre Pommier en juillet 1982, pour qu’il s’attire à nouveau un public fidèle, à défaut d’être très ouvert. Le West Side club ira même jusqu’à diversifier sa programmation en instaurant tous les mardis des soirées thématiques, dites des « Nuits Noires », car réservées au funk, blues et autres rythmes tropicaux. Aussi cette petite salle de 100 à 300 places invite régulièrement les jeunes formations de la région à se produire sur sa scène. Selon le témoignage de Jean-Pierre Pommier, le principe était simple : « Jouait qui voulait, entrait qui voulait. Tous les groupes lyonnais de l’époque se sont rodés sur cette scène, de Tales à Starshooter, qui a fêté trois soirs de suite la fin du groupe ! » (Le Progrès de Lyon, 28 avril 2000). En réalité, le West Side club permet surtout d’amortir l’exploitation de la salle principale du Palais d’hiver, constamment déficitaire, mais dans laquelle se produisent encore quelques têtes d’affiche et qui voit notamment défiler, sur ces dernières années, des groupes tels que Talking Head (6 juillet 1982), The Stranglers (27 février 1983), Iron Maiden (20 novembre 1983), Simple Minds (24 avril 1984) ou The Cure (16 mai 1984).

Façade du Palais d’hiver avant démolition, ca. sept. 1985. BML, FIGRPT3009.

Mais là encore, la reprise du Palais d’hiver et de son annexe tourne court. Alors que la société de gérance est placée en redressement judiciaire, le bâtiment est quant à lui frappé d’alignement car situé au coeur d’un quartier soumis à une vaste opération urbanistique appelé à devenir la nouvelle « Porte économique » du nord de Villeurbanne. À partir de février 1985, pas moins de trois projets de réhabilitation sont évoqués, parmi lesquels figure en bonne place la transformation de l’ancien établissement en Zénith. Une transformation souhaitée par le maire Charles Hernu, un temps soutenue par Jack Lang, mais qui échoue assez rapidement faute d’avoir trouvé auprès de son successeur au ministère de la Culture, les quelques 150 millions de francs nécessaires au financement des travaux. L’aventure du Palais d’hiver s’achève donc définitivement en juillet 1985. Ayant essuyé un refus à sa proposition, la mairie villeurbannaise publie rapidement un communiqué qui restera sans appel : « Une suite favorable ne pouvant être donnée au projet de réhabilitation du Palais d’hiver de Villeurbanne, le maire Charles Hernu envisage, sur l’emplacement de ce bâtiment, une possible extension industrielle » (4 août 1985).

Immeuble de bureaux « Le Palais d’hiver » (maquette). BML, FIGRPTL0259.

Exit le Palais d’hiver. La parcelle est finalement rattachée au terrain voisin, la bande Guérin-Stalingrad, elle-même étirée entre le quartier neuf du Tonkin et la voie ferrée : une réserve foncière frappée depuis novembre 1984 des fatidiques lettres « U.E. » qui la destinent prioritairement à la construction de bureaux au plan d’occupation des sols. Ce site situé en bordure du parc de la Tête-d’Or (actuel boulevard Stalingrad) est donc promis à court terme aux pics des démolisseurs… Jusqu’en 1995, on y construira de luxueux ensembles de bureaux high-tech (immeuble Digital, Park Avenue, etc.), une salle de congrès (Espace Tête-d’Or) ainsi qu’une Cité des Antiquaires destinée à remplacer, à partir d’octobre 1989, les anciens hangars de la Brocante Stalingrad… Quant au Palais d’hiver, dont la démolition est engagée en septembre 1985, la société Lips fait construire sur son emplacement un immeuble de prestige qu’elle baptise, comme il se doit, « Le Palais d’hiver ». Simple rappel à l’attention de tous les passants nostalgiques de ce que fut cette glorieuse époque…

Le Frédéric-Mistral à quai, par M. Quinones, 8 mai 1988. BML, FIGRPTL0121.

Pour sa part, le West Side club connaîtra un épilogue avec l’affaire Nordine Mechta. En marge d’une soirée « West Side club » organisée le 29 septembre 1985 sur le « Frédéric-Mistral », un bateau loué pour l’occasion et amarré au quai de la Pêcherie, un jeune homme est poignardé par les videurs du service d’ordre. Une affaire qui suscitera une immense émotion parmi la population jusqu’au procès des inculpés devant la Cours d’assises du Rhône et la condamnation de trois d’entre eux à des peines de cinq à douze ans de réclusion criminelle (12 mai 1988). Cette affaire judiciaire aura au moins le mérite de replacer au coeur de l’actualité le problème des violences exercées à l’entrée des établissements et le rejet quasi systématique dans certaines d’entre eux des populations d’origine maghrébine.

Hommage à Nordine Mechta, par J.-M. Huron, 9 mai 1988. BML, FIGRPT1296.

Au début de l’année 1984, si la question des salles à jauge moyenne n’est pas résolue, la municipalité lyonnaise semble enfin avoir trouvé une solution au problème des grandes salles avec la proposition de l’adjoint à la Culture Joannès Ambre. Un projet « sans risque pour la ville » et sur un terrain libre jusqu’en septembre 1986, constitué par le terre-plein Sud de la grande halle des anciens abattoirs de la Mouche à Gerland. L’Espace Tony-Garnier, tel est son nom, s’inspire directement de l’Espace Balard à Paris et n’est pas sans rappeler ce qui vient d’être réalisé avec le Zénith de la Villette : une structure en semi-dur et couverture en textile technique, modulable, et ayant sensiblement la même capacité (7000 places assises, 10.000 debout). Mais là s’arrête la comparaison. En effet, si le Zénith de Paris a coûté la bagatelle de 30 millions de francs, l’Espace Tony-Garnier, estimé à 3.5 millions (le double sera en réalité investi), ne coûtera pas un centimes au contribuable lyonnais, puisque entièrement financé à partir de capitaux privés, essentiellement parisiens, et confié à un promoteur indépendant, Marc Francelet, personnage quelque peu sulfureux mais ami personnel de l’adjoint.

Terre-plein Sud de la Halle Tony-Garnier, par D. Barrier, juin 1984. BML, FIGRP09445.

« La Ville de Lyon concède le terrain pour une durée expérimentale de deux ans. Une programmation sera respectée, sans ostracisme ni monopole. Toutes les formes de manifestations culturelles et associatives pourront y trouver place », note Maître Ambre lors de la présentation du projet en février 1984. Cette construction, bien que temporaire – les terrains jouxtant la grande halle devant à terme accueillir l’école normale supérieure et le futur technopole de Gerland –, permet surtout aux édiles lyonnais de satisfaire une promesse de campagne : « Nous avions promis dans notre programme électoral pour les municipales de 1983 la mise en place d’une salle de spectacle à l’échelle de Lyon. Cette salle que j’ai souhaitée est un des éléments de la politique culturelle de la ville », souligne Me Ambre, sans toutefois répondre à la question d’une hypothétique salle « en dur », par exemple dans les anciens bâtiments du quai Achille-Lignon, eux-mêmes vacants depuis le transfert cette même année de la Foire de Lyon au Parc des expositions d’Eurexpo, à Chassieu. Quoi qu’il en soit, la « bulle » Tony-Garnier constitue à cette époque la plus grande salle de ce type en Europe et le dernier combat de Joannès Ambre. Mais son achèvement se fera cependant sans lui. Il décède en effet prématurément à la fin du mois d’août et à quelques jours de l’inauguration officielle qui a lieu le 11 septembre 1984 avec un concert test de Stevie Wonder. À cette date, une riche programmation est déjà annoncée parmi laquelle figurent AC/DC (12 septembre), Barclay James Harvest (19 septembre) ou Franck Zappa (30 septembre)…

Construction de l’Espace Tony-Garnier, par E. Roussel, 16 août 1984. BML, FIGRPTL0143.

À peine sorti de terre et dès les premiers soirs d’exploitation, les problèmes commencent cependant à apparaître, à commencer par celui des nuisances sonores, récurrent pour ce type d’installation. Malgré les précautions prises au niveau de l’isolation, les lettres de protestation et les pétitions commencent à affluer sur le bureau de Francisque Collomb à la mairie centrale. Curieusement, elles ne proviennent pas des habitants du quartier de Gerland, mais de ceux des communes limitrophes, notamment de Sainte-Foy et de La Mulatière, de l’autre côté du Rhône, où les riverains déclarent que le fleuve, par un effet de résonance, joue les amplificateurs en décuplant les décibels. On impose alors aux producteurs de spectacles des horaires inusités en ce domaine, qui plus est assortis d’une interdiction d’exercer après 22 heures (sic). À ce problème s’en ajoutent d’autres. Marc Francelet et ses associés voient ainsi fondre sur eux les services de sécurité, entre autres pour une question de mise aux normes des installations de chauffage ! Les mesures administratives se succèdent, jusqu’à la fermeture temporaire de l’Espace Tony-Garnier par décision municipale en date du 10 janvier 1985…

Construction de l’Espace Tony-Garnier, par E. Roussel, 16 août 1984. BML, FIGRPTL0143.

« Lyon règlera-t-elle enfin un jour, une bonne fois pour toutes, son problème des salles de spectacles », s’interroge le journaliste de Lyon Matin, tout en poursuivant : « le dernier épisode qui frôle l’absurde serait presque cocasse si personne ne devait en faire les frais. D’un côté, l’Espace Tony-Garnier, la bulle de Gerland, qui est fermée provisoirement par la mairie pour un problème de chauffage exigeant de gros travaux. De l’autre, c’est-à-dire à quelques centaines de mètres, le palais des Sports formellement interdit aux concerts de rock et de variété par la même mairie pour respecter la clause d’une convention » (Lyon Matin, 9 février 1985). Bulle close, palais des Sports verrouillé, les organisateurs de concerts annoncent déjà les annulations ou dans le meilleur des cas le report de certains concerts vers d’autres villes de la région Rhône-Alpes telles que Grenoble ou Saint-Étienne.

Espace Tony-Garnier, s.d. BML, FIGRPT2339.

Quelques mois après son ouverture, la bulle n’en finit plus de se dégonfler, prise qu’elle est dans un imbroglio politico-juridico-financier complexe où s’affrontent élus, préfet, producteurs, promoteurs et fournisseurs s’accompagnant, comme en pareil cas, de recours auprès du tribunal administratif, de menaces de procès et d’invectives en tout genre. Cette situation intenable conduit la ville à ordonner le démontage des installations le 10 septembre 1985. En douze mois, jour pour jour, soit moitié moins de temps que ce qui était initialement prévu, la bulle Tony-Garnier aura connu gloire… et déboires.

Une autre installation du même type, née à la même période et dans les mêmes conditions, connaîtra un destin similaire. Surfant sur la mode des salles rock sous chapiteau, « Le Pavillon de Lyon », bulle construite à Vaulx-en-Velin, sur un terrain adjacent au canal de vidange du lac de Miribel-Jonage et à 200 mètres de la bretelle de sortie de l’autoroute Lyon-Genève, est victime d’un sabotage dans la nuit du 17 février 1985, avant même son achèvement…

Le temps des bulles a vécu. Retour à la case départ pour les amateurs de rock.

 


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