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A quoi rêvent les chatons ?

Photographe : Georges Vermard, 11 janvier 1967.

- par David CIZERON

Le Professeur Michel Jouvet, médecin neurophysiologiste et spécialiste du rêve, a étudié avec soin le sommeil des chats. C’est à partir de leur exemple qu’il a mis en évidence l’existence du sommeil paradoxal.

Expériences onirologiques du Professeur Jouvet /
Expériences onirologiques du Professeur Jouvet / Georges Vermard, Bibliothèque municipale de Lyon / P0702 B02 11 679 00011.

Un chat dont le cerveau est doté d’électrode, chat « décortiqué », chat « pontique »… l’homme a beau aimer les félins, sur les tables de laboratoire de Michel Jouvet le chat est d’abord un cobaye. En cela, le chercheur ne déroge pas aux us et coutumes qui ont cours en neurophysiologie. Il fait, lui-même, remonter l’habitude aux expériences du pionnier Charles Scott Sherrington (début XXe). Pierre Buser et Robert Naquet, deux éminents neurophysiologues, évoquent eux une norme américaine. En effet, dans les années 1950-1955, différents laboratoires français ont bénéficié d’aides d’outre-atlantique, comme celle du Colonel J.-P. Henry de l’US Air Force pour acheter du matériel américain (caméras, oscilloscopes) : Fessard à Paris, Jouvet à Lyon, Gastaut à Marseille. Parmi le matériel importé, l’appareillage américain de stéréotaxie (appareil de contention, de fixation de la tête de l’animal) particulièrement simple d’utilisation était prévu pour le chat ou pour le singe. Le chien ayant été exclu pour des raisons sentimentales, le chat est vite devenu un animal expérimental privilégié d’étude du système nerveux central.

Georges Vermard, Bibliothèque municipale de Lyon / P0702 B02 11 679 00012

C’est en observant le sommeil du chat que Michel Jouvet se rend compte qu’il existe plusieurs états du sommeil. Régulièrement au cours de son sommeil, les muscles du félidé se relâchent complètement. Il présente de petits mouvements des oreilles et des moustaches, ainsi que des secousses musculaires. Ses yeux bougent et sa respiration devient irrégulière. Il est alors insensible aux stimulations extérieures. Enfin il ouvre les yeux, explore son environnement, se lève ou se rendort.

Tobie Nathan donne une description limpide de l’enchaînement de ces phases de sommeil : « Un sommeil à ondes lentes et un autre sommeil à ondes rapides, survenant lorsque disparait totalement le tonus musculaire et s’originant dans la partie postérieure du cerveau, le rhombencéphale. […] Durant les quatre premières phases de sommeil, le tonus musculaire s’estompe jusqu’à disparaître totalement ; les ondes du cerveau se ralentissent au fur et à mesure que nous nous enfonçons jusqu’à atteindre le sommeil le plus profond. Mais lorsque nous sommes parvenus au 4ème stade, lorsque le tonus musculaire est totalement absent, le cerveau se réveille soudain et présente une activité proche de l’éveil. C’est ce stade du sommeil que Jouvet appellera « sommeil paradoxal » car, pour faire bref, c’est un état où le corps est totalement endormi. »

Georges Vermard, Bibliothèque municipale de Lyon / P0702 B02 11 679 00015

Si pendant le sommeil paradoxal, tout le système musculaire est paralysé, la destruction du locus coeruleus alpha rétablit, chez le chat,  l’activité motrice. Ainsi préparé, l’animal est enregistré et filmé, et on assiste à son rêve comme s’il s’agissait d’un mime. Le chat se redresse et commence une exploration visuelle. Il ne perçoit aucun des objets qui l’entourent. Il ne réagit pas aux bruits, à la lumière et aux odeurs. Tout son système sensoriel est piloté par une commande autonome interne. Le chat se lèche, se met à l’affût ou poursuit une proie invisible. Il attaque dans le vide, prend peur sans raison ou combat un ennemi inexistant. Certains comportements comme le léchage des pattes et du visage, le ronronnement et les cris, l’activité sexuelle sont absents. (Expériences décrites par M. Jouvet et J-P Sastre à Lyon).

Ce 4ème stade du sommeil est découvert au même moment ou presque par les chercheurs américains, William Dement et Nathaniel Kleitman qui, de leur côté, le nomment « Rapid Eye Movement » (REM). Mais bien plus qu’une différence de terminologie, les chercheurs américains et français n’attribuent pas la même qualité à cette phase du sommeil. Ainsi, Michel Jouvet conçoit le sommeil paradoxal, non comme un simple stade de sommeil dans une classification des niveaux de conscience, mais comme l’un des trois états de vigilance du système nerveux central. Cette découverte est le point de départ de progrès décisifs dans la compréhension du rêve, invalidant notamment les hypothèses freudiennes, et apporte une renommée internationale à Michel Jouvet comme à son laboratoire lyonnais.

Georges Vermard, Bibliothèque municipale de Lyon / P0702 B02 11 679 00002

En marge de ses travaux sur le sommeil et le rêve, Michel Jouvet travailla également sur la mort cérébrale chez l’homme et la mort subite du nourrisson. Il effectua d’autre part des recherches cliniques ; il découvre, en particulier, les propriétés “éveillantes” d’une molécule (le modafinil), qui reste aujourd’hui la plus efficace pour traiter l’hypersomnie et la narcolepsie.

Georges Vermard, Bibliothèque municipale de Lyon / P0702 B02 11 125 00009.

Les chats hanteront toujours Michel Jouvet. Animaux qu’il a tant aimés et accueillis dans son domaine de la Colombière, il dira souvent d’eux qu’ils ont été le malheur du neurobiologiste. Car le chat, grand rêveur (il rêve deux fois plus que l’homme) n’a pas, à l’inverse de l’humain et du rat, une horloge biologique circadienne (12 heures de veille – 12 heures de sommeil) mais ultradienne (des cycles de 3-4 heures), ce qui a constitué, pendant presque vingt ans, un frein majeur à l’incorporation des rythmes circadiens dans l’étude physiologique du sommeil.

Bibliographie :

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