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Petit précis de lecture à voix haute

- temps de lecture approximatif de 10 minutes 10 min - Modifié le 27/11/2019 par Léa G

« Charles le roi, Notre empereur Magne, / Sept ans tout pleins est resté en Espagne. » Lors d’une interview à France Culture, Jean-Paul Dubois, prix Goncourt 2019, se remémorait l’époque où à cinq ou six ans il entendait son père lui réciter des vers. « C’est resté dans l’oreille », dit-il. « Je n’ai jamais oublié. » Écouter de la poésie dès son plus jeune âge serait-il donc le secret pour devenir un écrivain à succès ? Si cela n’est pas assuré, il n’est pas rare pour autant que le premier contact avec la littérature passe par la voix d’un autre et que ces moments de transmission et de partage préparent le terrain pour le développement du goût de la lecture chez l’enfant.

♠ Lire à voix haute : une idée qui ne date pas d’hier

Les vers cités par Jean-Paul Dubois, vous les aurez sans doute reconnus, ne sont autres que la traduction en français moderne du début de la Chanson de Roland.  Le titre de ce poème épique, ouvrage fondateur de la littérature française, nous rappelle aussitôt la modalité particulière de présentation et de diffusion des chansons de geste médiévales, appelées « chansons » car elles étaient déclamées par des jongleurs, souvent dans des lieux publics, et accompagnées de musique. Cela permettait aussi aux personnes illettrées de faire partie de l’auditoire :

« les destinataires des épopées françaises, le grand public laïc des XIe, XIIe et XIIIe siècles, étaient analphabètes [et] n’avaient pas d’autre moyen d’accéder aux textes poétiques que par voie orale, la voix étant (selon l’expression de Paul Zumthor) le seul mass medium alors existant. »

En effet, même longtemps après l’avènement de l’écriture, l’oralité n’a cessé de jouer un rôle essentiel dans la diffusion et la transmission du patrimoine culturel des peuples, sous une grande variété de formes. C’est entre le milieu du XIXe et le milieu du XXe siècle qu’on assiste au déclin de la tradition orale, malgré les tentatives faites pour la sauvegarder par les savants, dont le but est essentiellement de comprendre son fonctionnement et de préserver la tradition populaire en la mettant par écrit, et par les écrivains, les artistes et les musiciens, qui y trouvent une source d’inspiration à adapter et transformer. (Autour du conte : neuf études, Elena Balzamo)

 

L’origine de la littérature pour enfants destinée à être lue à voix haute remonterait justement au XIXe siècle, selon Cay Dollerup, traducteur et ancien professeur à l’université de Copenhague :

« Nous soutenons donc que, du moins à l’origine, la littérature lue à haute voix était la continuation de la tradition narrative dans la famille élargie, adaptée aux conditions et aux mœurs de la famille nucléaire. La famille nucléaire était une innovation du XIXe siècle lancée par les nouvelles classes moyennes, qui perpétuaient la tradition narrative par des contes tels que ceux des frères Grimm en Allemagne et de Hans Christian Andersen au Danemark. » Translation for Reading Aloud

Cay Dollerup met l’accent sur les facteurs de succès respectifs de la littérature pour enfants à lire à voix haute et de celle conçue pour la lecture silencieuse et solitaire. Si cette dernière se développe surtout grâce aux progrès de l’alphabétisation, favorisés par les réformes des systèmes éducatifs menées au cours du XIXe siècle dans plusieurs pays occidentaux, la popularité croissante de la littérature pour enfants lue à voix haute s’expliquerait plutôt par des raisons socio-économiques. D’une part, l’urbanisation et l’industrialisation croissante entraînent le déracinement des anciennes communautés rurales, où l’on pratiquait encore la narration orale. D’autre part, ce nouveau contexte s’avère propice à la croissance des classes moyennes et à l’amélioration de leur niveau d’instruction. S’intéressant de plus en plus à l’éducation de leurs enfants, leurs membres semblent trouver dans la lecture à voix haute des fables une solution viable pour transmettre leurs normes et leurs valeurs dans le cercle restreint de la famille nucléaire.

 


♣ Lire à voix haute aujourd’hui

Presque deux siècles ont passé, et la pratique de la lecture à voix haute aux enfants est loin d’avoir disparu. Dans les deux dernières décennies, la lecture des récits est également devenue un objet de recherche dans différents domaines du savoir. Dans les premières années de vie, la voix d’un lecteur expérimenté (dans une situation de lecture partagée ou sous la forme d’un livre audio) est souvent le seul moyen pour l’enfant d’accéder au contenu verbal des ouvrages qui lui sont destinés. Écrire et illustrer un livre pour des enfants d’âge pré-scolaire, c’est donc prendre en compte la probabilité qu’il sera lu par deux lecteurs simultanément, avec des compétences langagières et une connaissance du monde différentes. De ce fait, l’ouvrage présentera des signes plus ou moins explicites de la considération portée aux deux destinataires du livre : le lecteur à voix haute et l’auditeur/apprenant lecteur.

 

Quelques exemples tirés principalement d’albums, nous aideront à y voir (ou mieux, à y entendre !) plus clair :

La langue : pour faciliter la tâche du lecteur, l’auteur peut soigner la lisibilité de son texte, afin de favoriser une lecture fluide. Ces ouvrages sont en effet pleinement réalisés lorsqu’ils sont oralisés, « joués », ce qui a amené certains chercheurs à les comparer à des tablatures ou à des textes théâtraux.

La musicalité : les aspects sonores de la langue et son rythme jouent également un rôle important. En jouant sur les sons, par exemple, l’auteur peut rendre le texte plus agréable aussi bien à prononcer qu’à écouter. Souvent nous y retrouvons des rimes, des allitérations ou des onomatopées, qui peuvent entre autres aider l’enfant à se repérer dans le récit.

Des indices pour le lecteur : l’auteur peut aussi faciliter ou bien guider le lecteur expérimenté par des signaux plus ou moins explicites.

  • La ponctuation, la longueur des phrases et des mots peuvent notamment servir de repères pour le lecteur, et ont un impact sur le rythme de la lecture.
  • Les images peuvent aussi aider le lecteur à voix haute lors de l’oralisation du texte. Elles interagissent avec le contenu verbal parfois en l’illustrant, parfois en apportant de nouveaux éléments. Parmi leurs multiples fonctions, elles peuvent également aider les petits auditeurs à se concentrer sur l’histoire.
  • Des aspects typographiques comme des lettres à motifs ou personnifiées de différentes tailles et formes, peuvent servir d’indices ou d’instructions pour le lecteur sur la manière d’utiliser sa voix et de jouer le texte, comme l’observe Riita Oittinen, traductrice spécialiste de la littérature enfance et jeunesse. Devant un texte écrit en lettres majuscules ou minuscules, le lecteur peut se sentir quasiment obligé de crier ou de chuchoter. (Where the Wild Things Are: Translating Picture Books)

 

Souvent utilisés de façon conventionnelle, comme c’est le cas, par exemple, dans La tortue qui vole plus vite que l’Aigle, où le discours direct est introduit par les deux points et des tirets, les signes et les aspects typographiques du texte peuvent se voir attribuer de nouvelles fonctions, notamment liées à l’oralisation du texte.

Particulièrement éloquent à cet égard, l’exemple qui suit est tiré du livre Le loup et la Mésange. Ici, la dimension du texte a pour but de rendre visible et accentuer le contraste entre la première scène, où le loup « hurle », et la deuxième, où il « chuchote », afin que le lecteur adulte puisse le reproduire avec sa voix.

Extrait de l'ouvrage cité montrant un loup et un oiseau qui discutent

 

Une mise en forme particulière du texte peut aussi révéler la présence de schémas récurrents, d’éléments répétés comme dans La mare aux aveux :

Image du texte cité présentant un dialogue entre animaux

 

Distinguer les voix des personnages s’avère parfois compliqué lors de la lecture à voix haute.

Image tirée de l'ouvrage cité, montrant un dialogue entre la mère et son enfant

Des répliques de couleurs différentes peuvent alors venir en aide du lecteur. Nous retrouvons ce procédé dans La coccinelle de Saïdou, où les mots prononcés par l’enfant sont écrits en rouge, tandis que la voix de la maman est symbolisée par la couleur verte.

La forme donnée à une ligne de texte peut servir pour représenter visuellement une action, souvent en relation avec une image, comme c’est le cas dans La coccinelle de Saïdou :

Image représentant une coccinelle qui chatouille un enfant

Dans Fillettes et gros alligator, cette stratégie est employée de façon encore plus sophistiquée. Le texte est en effet présenté sur des lignes ondulées, symbolisant le chant de la mère (en rouge). L’imitation de ce chant faite par l’alligator se perfectionne au gré des pages et parallèlement le tracé suivi par les lignes du texte de la chanson devient de plus en plus ordonné, se rapprochant progressivement de la forme ondulée et régulière propre au chant de la maman.

Image représentant un alligator qui chante une chanson

 

Une taille, une couleur ou une forme différente par rapport au reste du texte peuvent parfois signaler la nécessité de mettre en valeur un ou plusieurs mots. Dans La souris et le voleur ce procédé est utilisé à plusieurs reprises pour signaler des onomatopées, comme dans l’exemple suivant :

Image représentant une onomatopée et un pansement

Lors de la première scène de répétition du chant par l’alligator, que nous venons d’évoquer, c’est la couleur vert clair qui sert à signaler les termes qui diffèrent de la version originale de la chanson. Cela attire l’attention du lecteur, et par conséquent de l’auditeur, sur le détournement du sens qui a été opéré (par le remplacement de « mummy » par « mâchoire », par exemple) en l’invitant ainsi à se méfier du chant de ce personnage, qui laisse deviner ses vraies intentions.

 

Comme nous venons de le voir, la mise en valeur d’un mot ou d’une phrase ne vise pas toujours sa clarification. En effet, ces signes textuels peuvent parfois juste suggérer la présence d’une signification ou d’une intention cachée, sans pourtant les dévoiler. En signalant ces « points sensibles » du texte par des procédés comme l’italique, le gras et les lettres majuscules entre autres, l’auteur appelle à la collaboration du lecteur pour rendre manifeste à l’enfant la présence d’un sens implicite et l’inviter à deviner ce qui n’est pas dit ouvertement.

Image montrant un texte tiré de l'ouvrage cité

Loin d’être une expérience passive, la lecture à voix haute est ponctuée de pauses et de moments d’interaction entre les deux lecteurs. La participation de l’enfant peut d’ailleurs être encouragée par des formules contenues dans le texte (comme « Tu sais », ci-contre) qui l’interpellent directement et l’invitent à faire appel à sa mémoire ou son imagination pour prendre part à la narration, comme nous pouvons le constater dans La coccinelle de Saïdou :

Au fur et à mesure que l’enfant grandit et commence à se familiariser avec la lecture, cette participation peut devenir plus importante. Dans les livres de la collection Tu lis, je lis, le texte est spécialement conçu pour être lu à deux, avec des parties destinées à l’apprenti lecteur (les dialogues en rouge), et d’autres au lecteur confirmé, comme dans Tu seras un grand roi comme papa :

Image représentant une réplique tirée de l'ouvrage cité

Enfin, il arrive parfois de trouver dans ces ouvrages des petits clins d’œil au lecteur adulte, comme dans l’exemple qui suit, tiré de La mare aux aveux :

Canard lisant le journal

 

Il arrive aussi que des indications plus explicites soient adressées au lecteur sur la manière d’oraliser le texte. C’est le cas dans Mille ans de contes de mer, de la collection Mille ans de contes, où elles apparaissent sous forme d’annotations en marge du texte :

Répliques du conte cité

 


♥ Le plaisir d’écouter n’est pas réservé aux enfants et des formes d’oralité se maintiennent jusqu’à nos jours, aussi pour un public d’adultes.

La lecture à voix haute semble d’ailleurs connaître ces dernières années une nouvelle vitalité, notamment par le biais de la poésie ; d’ailleurs certains poètes-performeurs ont fait de l’oralité un élément à part entière de leurs œuvres, comme Ghérasim Luca, Christian Prigent, Christophe Tarkos,.. La pratique de l’oralisation des textes retrouve ainsi sa place dans la programmation culturelle de librairies, bibliothèques et théâtres.

Poésie oralisée, 2 pistes à suivre

  • Au Périscope à Lyon, tous les mois, ou presque, se tient le Cabaret poétique, une occasion unique pour écouter poétesses et poètes déclamer leur vers.
  • Entre Ardèche et Haute-Loire, à la fin de l’été, les Lectures sous l’arbre proposent une semaine de lectures et de rencontres poétiques dans un cadre idyllique entre champs et forêts. Plus d’infos sur le site de l’éditeur Cheyne et sur celui de la manifestation.

Les rendez-vous à ne pas manquer à la BmL

  • Plusieurs cycles sont dédiés à la lecture au sein de l’agenda culturel de la bibliothèque, parmi lesquels Bébé Bouquine, Bébé Comptine, Quelle histoire ! ou encore Le temps du conte.
  • Sans oublier le samedi 23 novembre, où des bibliothécaires, en collaboration avec le Collectif UltraMobile, raconteront des histoires en kamishibaï, dans le cadre de l’évènement Découverte du kamishibaï.

Cet article a été réalisé par Sara Martinelli, stagiaire au département Langues et Littératures.

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