J. G. Ballard, les limites de la modernité

- temps de lecture approximatif de 17 minutes 17 min - Modifié le 06/07/2016 par FGrignoux

James Graham Ballard (1930-2009) a toujours revendiqué le statut d'écrivain de science-fiction. Il se tient pourtant à la marge extrême du genre. Outsider ou éclaireur ? Visionnaire assurément.

James Graham Ballard
James Graham Ballard
Fer de lance de la « Nouvelle Vague » britannique qui, dans les années 1960, a fait éclater les limites étroites de la « SF » traditionnelle pour explorer non plus les espaces interplanétaires, mais les « espaces intérieurs », ceux de l’inconscient et de la psychologie, individuelle et collective, il s’est astreint à montrer à quelles réactions extrêmes l’homme moderne peut être poussé par la modernité même. Dès l’origine, Ballard, décloisonnant les genres, a décidé que l’avenir c’était maintenant et que la SF (Fiction sociale, Fiction spéculative ?) pouvait avantageusement se substituer à la littérature dite générale qui les négligeait pour aborder les grands enjeux de notre monde (menaces écologiques, progrès (et abus) des technologies, capitalisme et société de consommation comme forme de totalitarisme, dictature des médias, etc.). Inclassable mais reconnaissable dès la première ligne, J.G. Ballard, chirurgien du réel, poète de la menace diffuse et de l’horreur subliminale, reste, au-delà de toute étiquette, l’un des grands écrivains contemporains.

Survol de l’univers ballardien en dix romans

J. G. Ballard est l’auteur d’une dizaine de recueils de nouvelles, de centaines d’articles et, surtout, de dix-sept romans dont les plus marquants sont régulièrement réédités, passant, cela est significatif, indifféremment de collections de science-fiction à des collections de littérature générale.

Les Quatre apocalypses

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JPEG - 2.9 koLa première oeuvre d’envergure de Ballard s’inscrit dans la thématique (très britannique et relativement classique) du « roman catastrophe ». Il s’agit de quatre romans (publiés entre 1962 et 1966) proposant des scénarios apocalyptiques basés chacun sur la dérive d’un des éléments naturels et des effets produits sur l’humanité. Déjà, Ballard tourne le dos à la tradition réaliste pour décrire des catastrophes symboliques, aux résonances bachelardiennes, esthétiquement influencées par la peinture surréaliste.

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Le vent de nulle part, de J.G. BALLARD, Casterman

L’élément aérien se détraque, dans les rues dévastées par un terrible ouragan, des néocommunautés s’organisent pour survivre à tout prix.

Le monde englouti, de J.G. BALLARD, Denoël

L’élément aquatique envahit la Terre : le niveau des eaux est monté, la jungle est partout, peuplée de reptiles gigantesques ; les hommes se réfugient au Groenland et en Antarctique, des pirates prêts à tout recherchent des trésors engloutis…

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Sécheresse, de J.G. BALLARD, Denoël

La planète se consume sous le feu d’un soleil atomique,les ravages de la radioactivité ont mis fin à l’évaporation de la mer. Cette sécheresse provoque peu à peu une modification dramatique de la mentalité et du comportement de l’humanité…

La forêt de cristal, de J.G. BALLARD, Denoël

L’inquiétante cristallisation de la végétation et des êtres s’étend progressivement à partir de l’Afrique, le Dr Sanders est le seul à vouloir stopper ce fléau que semble accepter la majorité des autochtones. Ballard bascule progressivement vers la fiction prospective contemporaine et affirme un peu plus le sentiment d’étrangeté qui restera sa marque…

La « Trilogie de Béton »

Publiés entre 1973 et 1975, ces trois romans forment le coeur de l’oeuvre ballardien. L’auteur affirme ici pleinement son univers dystopique : dans un contexte urbain (et de plus en plus suburbain) pesant, il explore les effets de l’évolution technologique, sociale, écologique, et les nouvelles mythologies qui en découlent, sur la psyché de l’homme contemporain. Une édition française des trois titres regroupés a paru en 2006, avec une éclairante préface de Xavier Mauméjean.

Crash !, de J. G. Ballard, Calmann-Lévy

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Paru en 1973, « Crash ! » a fait l’effet d’une bombe. Dans un saisissant effet de proximité (le narrateur du roman se nomme James Ballard et vit à Shepperton dans la banlieue de Londres), ce texte dérangeant célèbre les noces de la technologie, du sexe et de la violence. Il pousse à son extrême limite la fascination pour cette incontournable « prothèse » technologique contemporaine qu’est l’automobile, pour l’esthétique érotique de l’accident qui lui est indissociablement liée, et l’éclosion d’une nouvelle sexualité axée sur l’hybridation homme-machine issue de ce contexte.

L’île de béton, de J. G. BALLARD, Calmann-Lévy

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Ce roman est inspiré d’un fait-divers. Victime d’un accident sur un échangeur autoroutier de banlieue, un automobiliste finit sa course 30 mètres en contrebas dans un no man’s land. Blessé, coupé du monde, entouré et surmonté par les signes inaccessibles de la civilisation, il devra, tel un Robinson moderne organiser sa survie avec la compagnie épisodique d’une micro-communauté de marginaux.

IGH, de J.G. BALLARD,, Calmann-Lévy

Vers une veine plus politique ?

Par une ellipse de trois décennies, sautons jusqu’aux années 2000 pour apprécier la constance et l’évolution de Ballard avec ses dernières oeuvres. Il y poursuit son analyse de l’absurdité et de la folie (suicidaire) de notre société, tapies dans ces artefacts du monde moderne que sont les entreprises high-tech, les cités résidentielles sous haute surveillance ou les gigantesques centres commerciaux tout en se livrant à un saisissant jeu de cache-cache avec la réalité et l’actualité. Tout en restant dans son rôle d’observateur, l’auteur trempe son clavier dans un contexte plus directement politiques.

Millenium People, de J. G. BALLARD, Denoël

Denoël

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Gallimard

La révolte des classes moyennes : dans le quartier chic de la Marina de Chelsea, sous l’égide du charismatique et fascisant Dr Gould, les résidents, excédés d’être considérés comme les « éternels payeurs » de la société, fomentent une révolution et se livrent à des actes terroristes. Le narrateur, qui a infiltré les rangs de ces révolutionnaires en col blanc pour le compte de la police, se trouve entraîné malgré lui dans cette spirale qui (auto)-détruit les symboles de l’Angleterre bourgeoise.

Que notre règne arrive, de J.G. BALLARD, Denoël

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Délaissant le milieu des classes moyennes qu’il n’a cessé d’explorer, Ballard, dans son ultime roman, plante son scalpel dans le monde des banlieues populaires moyennes, immenses et tentaculaires « suburbia », celles se situant au bord des autoroutes mais dans lesquelles on ne s’arrête jamais, celles du sport-roi, des centres commerciaux gigantesques envahis par les écrans, mais aussi celles du racisme, de l’intolérance et de la violence ordinaire.

Du Ballard concentré

La foire aux atrocités, de J.G. BALLARD, Tristram

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Commencé à la fin des années 60, complété et achevé dans les années 90, collage de textes enrichi au fil de publications successives, ce « roman-laboratoire » traverse tous les livres de l’auteur et les contient tous. Les stéréotypes nourrissant notre quotidien – la violence, la technologie, la culture de la célébrité qui envahissent désormais sans discrimination les musées, les médias et la rue – sont mis à nu dans ce texte prophétique avec une intensité poétique qui sidérera le lecteur contemporain. Chaque paragraphe de chaque chapitre  » expose  » une facette de la catastrophe invisible qui disloque notre monde. Nourri de notes, échos ou commentaires par lesquels J.G. Ballard a actualisé son propos initial, « la Foire aux atrocités » est un livre d’accès certes difficile mais d’une rare puissance d’évocation.

Ballard décrypté : Autoportraits

Illust : Francis Bacon, autopor, 2.8 ko, 114x135

Empire du soleil, de J. G. Ballard, Denoël

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En 1984, ce livre a pu surprendre les lecteurs familiers de l’écrivain. Ce roman « conventionnellement » autobiographique est celui qui a fait connaître le nom de Ballard à un large public. Né en 1930 à Shanghaï où son père représentait une firme britannique, l’auteur évoque ici son enfance chinoise dans un monde que l’invasion japonaise rendra, dès 1937, apocalyptique et surréaliste. C’est dans un camp pour prisonniers britanniques où il vécut avec des centaines d’autres familles entre 1942 et 1945, qu’il a passé son adolescence. Ces années d’apprentissage passées dans un contexte fort en contrastes, en plein choc de civilisations, où confort et misère se côtoient et alternent sous l’oeil mi-fasciné, mi amusé d’un enfant, apporte un éclairage inédit sur la formation de la personnalité et les sources de l’imaginaire ballardien.

Miracles of Life, Shanghaï to Shepperton, de J. G. BALLARD,

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A l’annonce de la maladie qui devait l’emporter, James Ballard a rédigé son autobiographie officielle, publiée début 2009 en Angleterre et encore inédite en français. Au-delà de son enfance chinoise, il évoque son arrivée en Angleterre en 1946, son installation à Shepperton, dans la banlieue de Londres, où il demeurera jusqu’à sa mort, son parcours d’écrivain, etc.
La disparition de l’auteur devrait, souhaitons-le, accélerer la parution en France de ce testament émouvant et riche d’enseignements pour les « ballardiens » comme pour les « débutants ».

Millénaire mode d’emploi : essais et critiques, de J.G. Ballard, Tristram

Ballard décrypté : Études

Sur Internet

The Ballardian.com

C’est le site internet de référence (britannique comme il se doit), entièrement consacré à l’étude de ce que Simon SELLARS, son créateur, appelle la « Ballardosphère », le monde de Ballard, tel que le définit le « Collins English Dictionary » dans l’entrée réservée à l’adjectif « ballardien » : une modernité dystopique, des paysages urbains désolés, et l’exploration des effets psychologiques de l’évolution technologique, sociale et environnementale. Ce site insiste sur la dimension multimedia de l’oeuvre de Ballard et propose de nombreux liens avec l’art contemporain, expositions, films…
Articles, interviews, iconographie, tous de très haute tenue, et issus de collaborateurs très variés, forment une base de donnée mise à jour en permanence (tout en conservant ses impressionnantes archives) d’une richesse inestimable.

JGBallard.ca, de Rick McGRATH

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Fanatique de Ballard, le canadien Rick McGrath propose (en anglais toujours)un site très complet sur son auteur favori qui complète harmonieusement « The Ballardian », avec de nombreux documents inédits. On y trouve, entre autres choses, un passionnant périple illustré sur les lieux ballardiens.

Le Cafard cosmique

Cet excellent site français consacré à la Science-fiction et aux littératures dites de l’imaginaire, propose un dossier sur James Ballard et une présentation critique récente de ses oeuvres majeures.

BDFI (Base de données francophone de l’imaginaire)

Ce site propose, entre autres, une bibliographie complète et illusrée des différentes éditions en français des oeuvres de Ballard.

Un livre

J.G. Ballard, hautes altitudes , sous la direction de Jérôme Schmidt & Émilie Notéris, Ere

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Mieux vaut tard… Il aura fallu attendre 2008 (quelques mois seulement avant la disparition de l’auteur le 19 avril 2009) pour qu’un ouvrage français soit entièrement consacré à J. G. Ballard. Ce recueil de textes souhaite donner la mesure de l’étendue et de l’importance de l’oeuvre de Ballard et de sa profonde influence dans le champ artistique et littéraire contemporain. On y lira des entretiens avec Ballard, David Cronenberg, Norman Spinrad, et des textes signés Rick McGrath, Jacques Barbéri ou Bruce Bégout (voir en particulier son remarquable texte sur la banlieue). Ce document propose également une bibliographie analytique complète de l’oeuvre de Ballard.

Résonances ballardiennes

Le Festin nu, de William BURROUGHS, Gallimard

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Publié en 1959, « Le Festin nu » se veut une descente cauchemardesque dans l’esprit d’un junkie, transcendant la forme classique du roman en le destructurant, maltraitant la forme et le fond, donnant chair à ses divagations morphinisées dans des allégories oscillant de la science-fiction à la tragédie, parlant de modifications corporelles, d’orgies homosexuelles, de complots et de créatures angoissantes, dans un pays étrange, lieu de toutes les folies, nommé Interzone.
Lui-même inclassable, Burroughs a fortement impressionné Ballard. En particulier, la forme des textes qui constituent « La foire aux atrocités » lui doivent beaucoup.

Mythologies, de Roland BARTHES, Le Seuil

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Dans ce recueil de textes écrits pendant les années 1950, R. Barthes est le premier à décrypter les nouvelles mythologies qui président à la vie quotidienne contemporaine et à montrer du doigt leur portée sociale et politique..

Crimes of the Near Future : Baudrillard / Ballard, de Benjamin NOYS, accessible en ligne sur le site The Ballardian

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Comme le rappelle cet article (en anglais), le démontage du monde contemporain auquel se livre Ballard (qui cite d’ailleurs Amérique comme l’unde ses livres favoris) rejoint souvent les réflexions du philosophe français.

Simulacres et simulation, de Jean Baudrillard, Galilée

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Baudrillard stigmatise l' »hyperréalité » du monde contemporain, qui ne renvoie plus à aucun référent que lui-même. Selon lui, le réél est vidé de toute origine, de toute réalité au profit de sa représentation.
Il consacre ici un remarquable chapitre à « Crash ! », qu’il considère comme le « premier grand roman de l’univers de la simulation ». Quant à lui Jim Ballard affirme : »Nous vivons dans un monde de simulacres : la plupart des éléments de notre vision de la réalité sont en fait fictifs, ce sont des éléments mythiques réifiés. Nous vivons nos propres vies comme des vies légendaires… »

Le cinéma

Plus influencé par la peinture que par la littérature, le monde littéraire de Ballard est visuel et métaphorique. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait attiré et influencé les cinéastes (et réciproquement). Deux de ses oeuvres (au moins) ont été adaptées par des cinéastes majeurs, mais l’esprit de Ballard n’est pas toujours là où on l’attend.

Adaptations

Empire du soleil, de Steven SPIELBERG, Warner

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Ironiquement, cette adaptation fidèle du roman le plus conventionnel et plutôt atypique de l’auteur est le film qui a apporté à Ballard renommée et fortune. Cette évocation de l’enfance de Ballard en Chine pendant la deuxième guerre mondiale avait tout pour séduire Spielberg.

Crash de David CRONENBERG, Studio Canal+

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Cette adaptation par David Cronenberg du roman le plus marquant de Ballard a été considérée comme un échec : à la fois pour sa « distance » par rapport au livre, aussi bien que pour la rupture stylistique qu’il marque avec les précédents films du cinéaste. Ballard, qui ne rejette nullement l’adaptation, estime quant à lui que « le film commence là où se termine le roman », et lui apporte une intéressante extension. Cronenberg possède indéniablement l’esprit ballardien comme l’attestent implicitement d’autres films (Frissons,Videodrome)

Echos et résonances

Influence consciente, « air du temps », on retrouve l’esprit ballardien dans nombre de films des dernières décennies :

Alphaville, de Jean-Luc GODARD, Studio Canal

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Cinéphile, Ballard aimait les films français de la « Nouvelle vague ». L’atmosphère et l’esthétique de cette parodie godardienne de film noir (1965) qui se déroule dans une cité futuriste n’est-il pas une brique dans l’édifice de la ballardosphère ?

Koyaanisqatsi, de Godfrey REGGIO, Fox Video

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Cet étrange documentaire, sans paroles, soutenu par la musique omniprésente et hypnotique de Philippe Glass, oppose la beauté sereine de la nature à la folie des sociétés urbaines contemporaines. Une véritable redécouverte du mode de vie dans les pays industrialisés.


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